Mercredi soir, nous apprenions avec une certaine stupéfaction que la Snyder Cut de Justice League allait effectivement sortir en 2021 sur la plate-forme de contenus HBO Max de Warner Bros. Après des mois passés à faire campagne, le groupe de fans qui a porté à bout de bras cette idée peut crier victoire. Suite à cette nouvelle, internet continue toujours d’être polarisé entre ceux qui font la fête et ceux qui sont plutôt critiques. Pour ma part, en rédigeant la news de mercredi soir, je faisais plutôt partie de la deuxième catégorie. En voyant néanmoins les réactions ici et là, il m’a cependant semblé nécessaire de revenir à titre personnel sur la raison de mon inquiétude, pas tant pour répondre aux commentaires que pour expliciter ma préoccupation.

Off my mind #98 : Retour sur l'affaire Snyder Cut 1

La Snyder Cut : retour sur les événements

Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’affaire, commençons par un petit recap’ des événements précédents. En mars 2016, Batman v Superman (communément appelé BvS) de Zack Snyder sortait sur les écrans de cinéma du monde entier, pour un accueil très polarisé. Plébiscité par une partie du public pour sa vision sombre et « mature », détesté par une autre, le film a connu un accueil public et critique plutôt mitigé. Engrangeant certes 872,7 millions au box-office mondial, il passe cependant bien en-dessous de la barre du milliard, le nouvel étalon pour les blockbusters super-héroïques actuels. Forcément, un tel score pour un film réunissant deux des plus grands héros de l’histoire au cinéma, introduisant pour la première fois sur le grand écran Wonder Woman, il y a de quoi être déçu. De plus, la critique ne suit pas, avec un score de 28% de critiques positives sur Rotten Tomatoes et 44 sur Metacritic. Déjà là, un groupe de fans s’insurge face au désaveu d’un film qu’ils ont adoré, accusant même parfois la concurrence (Disney et Marvel) d’avoir payé les journalistes pour pondre des critiques négatives.

Pour Warner, la maison mère de DC, c’est quand même une petite douche froide. Surtout lorsqu’on songe à l’accueil critique désastreux du film DC suivant, Suicide Squad, qui se fait également assassiner par la presse. Pour Warner, il faut absolument redresser la barre et faire de l’opus suivant de Zack Snyder, Justice League, une réussite. Beaucoup de mouvements ont lieu en interne pour mettre de côté les responsables (comme Charles Roven) ou pour retrouver la confiance du public (comme en plaçant le vétéran des comics Geoff Johns au rôle de président). On invite la presse sur le plateau de tournage afin de rassurer le public : Justice League jouera moins la carte de la reconstruction, promis. Zack Snyder met des cravates pour la promo. Tout semble rouler. C’est de la vie privée du couple Snyder que viendra la tragédie : en mars 2017, Autumn Snyder se donne la mort. Zack quitte le projet quelques mois après le décès de sa fille, comme sa femme Debora qui occupait le rôle de productrice.

Le film sera alors confié à Joss Whedon, artisan du succès des deux premiers Avengers et attaché au projet Batgirl. Ce dernier s’occupe de la post-production et des reshoots. Fin 2017, Justice League sort au cinéma, dans une cacophonie générale et un désaveu critique comme public. Encore une fois, Warner vire beaucoup de monde, joue aux chaises musicales et se concentre sur l’avenir avec Aquaman. Fin de l’histoire, plus rien à voir, 2018 est l’année de la nouveauté. Mais chez certains fans, une idée demeure : si Zack Snyder avait réalisé le film selon ses plans, alors le film aurait pu être prodigieux. Petit à petit, la rumeur se répand qu’il existe une version par le réalisateur lui-même qui circule sous le manteau, conforme à ses plans originaux, plus sombre, plus adulte, plus « dark ». Et alors un cri de ralliement se fait progressivement entendre : #releasethesnydercut

Off my mind #98 : Retour sur l'affaire Snyder Cut 2

La responsabilité de Warner Bros.

Il y a visiblement un discours qui court, disant que ceux qui s’inquiètent de la sortie de la Snyder Cut sont « du côté du studios »… La campagne autour de ce Cut est devenue tellement polarisante et simpliste qu’il semblerait qu’il n’y ait que deux camps possibles : ou bien tu es pro-Snyder, et donc un véritable défenseur du septième art et de l’intégrité artistique d’une oeuvre, ou bien tu es pro-Warner et donc un vendu aux corporations, qui crache avec elles sur l’indépendance artistique des réalisateurs (comme Zack Snyder). A mes yeux, cette logique est profondément tronquée, mais j’y reviendrai. Néanmoins, parlons quand même de la responsabilité de la Warner dans le fiasco global de Justice League.

D’emblée, soyons honnêtes : Warner Bros était déjà mal à l’aise dès le départ avec Zack Snyder. Bien qu’il fut considéré comme le messie quelques semaines avant la sortie de BvS, applaudi par les exécutifs de Warner lors que la pré-projection du film, le réalisateur était devenu un personnage embarrassant pour le studio après la sortie du film. On le voyait dès la promo de Justice League, notamment dans cet article de Vulture sur le set du tournage, qui ressemble à un mea culpa géant sur la direction suivie sur le film précédent. Très clairement, la consigne de la maison-mère à Burbank était de dire : on redore le blason.

Mais au-delà de ça, Warner a démontré des fautes énormes en terme de management et de leadership durant cette crise, sans parler du reste. Comme beaucoup de studios hollywoodiens, ils ont développé le virus de l’allergie au risque : pour maximiser les profits, il faut attirer le maximum de monde dans les salles, et donc offrir des produits le plus calibré possible pour plaire à tout le monde, et attirer le plus de peuple. La vision de Snyder, trop polarisante, a montré son échec dans la stratégie du fan-pleasing. Cela a poussé Warner à changer 40 fois de direction, à tâtonner dans l’incertitude, avec une conséquence directe sur le produit final. C’est une réalité indéniable et dommageable.

Cette attitude révèle un cynisme profond et un mépris de la propriété intellectuelle DC Comics par Warner. L’ancienne équipe, portée notamment par Kevin Tsujihara, n’avait absolument aucun intérêt autre que financier pour porter la licence Justice League vers le meilleur. Lorsque Whedon est arrivé sur le projet, aucun signal ne lui a été envoyé pour qu’il puisse travailler dans des conditions correctes. Il fallait un film de 2 heures maximum, qui sorte avant la fin de l’année 2017. Whedon avait 5 mois pour reprendre le bébé, reshooter, monter et adapter le film au nouveau cahier de charges. C’est ça le management moderne après tout : mettre la pression sur l’employé pour qu’il finisse le boulot en 5 mois, ou qu’il reconstruise Notre Dame en 5 ans parce que le chef a décidé. C’est là qu’on voit le mépris de l’ancienne équipe Warner envers la licence DC : peu importe si Justice League est moche et à moitié fini, peu importe le Moustachegate, il faut que le film sorte avant le rachat de Warner par AT&T, il faut booster les profits du 4è trimestre. Pour la licence DC, on verra plus tard, on fera en sorte de faire oublier ce fiasco.

Pour son management et son leadership aux fraises, pour son mépris de la plus iconique des équipes de super-héros de l’histoire, pour sa frilosité et son amateurisme, Warner est le premier responsable de l’échec du film. Ça, personne ne le nie. Sauf qu’en réalité, ce n’est pas vraiment le sujet pour ceux qui sont inquiets de l’officialisation de la Snyder Cut.

Harcèlements, insultes et menaces : let’s #releasethesnydercut at all cost !

Honnêtement, je suis ravi pour Zack Snyder. Il a tout fait pour sortir sa propre version définitive de son film, et il a maintenant l’occasion de le faire. Je suis même ravi pour tous ses fans qui l’attendaient avec impatience. A titre personnel, je confesse que je n’ai jamais été fasciné par son approche sur les personnages DC, et même si je regarderai sa version, je ne suis clairement pas son public cible. Le fan de longue date de comics DC que je suis n’a jamais vraiment reconnu ce qu’il aime chez l’éditeur dans la vision de Snyder, qui m’a souvent laissé assez sceptique. Mais ce n’est pas grave. Même si elle n’est pas forcément pour moi, la Snyder Cut sera peut-être effectivement un chef d’oeuvre, et tant mieux. Elle sera peut-être aussi superbement nulle, et tant pis. Mais quoi qu’il arrive, je suis content que Zack Snyder puisse sortir son film proprement, avec un budget suffisamment conséquent pour offrir l’oeuvre dont il a rêvé.

C’est tout à fait autre chose qui me chagrine dans cette nouvelle. Voilà des mois que je suis assez globalement scandalisé par ce que j’ai vu (et vois parfois encore) dans la campagne #releasethesnydercut. Bien sûr, il ne s’agit pas de mettre tout le monde dans le même sac. Il y a eu pas mal d’actions pacifiques, positives ou drôles, comme la pétition en faveur sur la Snyder Cut avec un soutien massif sur change.org à 180.000 signatures, ou la bannière à la SDCC. Il y a eu la campagne de don magnifique pour la prévention du suicide.

Néanmoins, il y a des choses qui questionnent, car tout n’était pas si gentil. N’oublions pas par exemple le cas Diane Nelson. Ancienne présidente de DC Entertainment, c’est sous son autorité qu’ont été réalisé les films de Zack Snyder. Après avoir tweeté un commentaire sur la qualité des teasers de Joker (alors même qu’elle n’était plus présidente de DC), Diane Nelson s’est pris un flot d’insultes et de harcèlement ciblé, parce qu’elle n’aurait pas suffisamment soutenu Snyder face à Warner, à coup de hashtags #releasethesnydercut. Résultat : suite aux commentaires agressifs, Diane Nelson a tout bonnement supprimé son compte Twitter.

On pourrait aussi mentionner les cas de Geoff Johns et Joss Whedon, qui se prennent des hordes de tweets liés à la Snyder Cut, allant du meme rigolo aux propos insultants, voire aux menaces, à chaque publication. Cela va aussi avec le spamming constant de la moindre publication de Warner, à coup de #releasethesnydercut. Et bien sûr, n’oublions pas les menaces et insultes sur les journalistes qui osent remettre en question Zack Snyder, ou tout simplement la Snyder Cut, comme cette journaliste de ScreenRant, menacée à coup de « Nous savons tous ce que tu fais et qui tu es ». Et depuis mardi soir, encore, soit depuis que la sortie sur HBO Max est officialisée, de nombreux partisans s’amusent à retourner sur les comptes de celles et ceux qui ont critiqué ou minimisé la Snyder Cut depuis un an pour les troller. Une attitude hyper saine, quoi.

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Une campagne potentiellement inquiétante pour l’avenir d’Hollywood

Je vais encore le redire : je suis content que Zack Snyder puisse faire son film. Bien sûr, il me semble qu’il a aussi nourri le feu du harcèlement avec ses teasers constants sur le réseau social Vero, qu’il l’ait voulu ou non… Mais honnêtement : il a réussi à obtenir ce qu’il cherchait, tant mieux pour lui. Néanmoins, je ne suis pas sûr que la campagne nous fasse désormais entrer dans un nouveau monde merveilleux où désormais la liberté artistique du réalisateur l’emporte sur tout le reste.

D’abord, parce que les motivations de Warner pour sortir la Snyder Cut sur HBO Max prouvent que malgré la nouvelle équipe, les choses ont moyennement changé. Certes, par cette annonce, Warner semble assumer qu’ils laissent toute latitude aux réalisateurs pour leurs œuvres. Cela confirme la tendance de Joker ou Birds of Prey. En réalité, c’est pourtant la même logique prévisible qui prédomine : l’impératif financier et économique. Ce n’était qu’une question de temps avant que le studio n’accorde les moyens au réalisateur pour finir son film. Pour ma part, j’avais prédis en novembre dernier, dès que les acteurs ont commencé à s’activer en faveur de la Snyder Cut, que tôt ou tard, cette dernière arriverait sur HBO Max. Je ne suis pas prophète ou devin. Certes, au moment de la sortie de Justice League, le calcul du coût et rendement était défavorable à un report pour sortir un film correct. Mais il était prévisible que tôt ou tard, le même calcul révèle d’un avantage de financer la Snyder Cut pour HBO Max. Il faut booster les abonnements face à une plate-forme critiquée pour son prix, et donc surfer sur la hype de Justice League. La logique de rendement reste toujours la même, quelle que ce soit l’équipe ou les circonstances : il faut sonder l’avis du public pour récolter ses dollars. C’est toujours le même cynisme, sous un autre visage.

En outre, on peut se poser la question des répercussions de la campagne #releasethesnydercut sur l’avenir d’Hollywood. En soi, il y a toujours eu des campagnes de fans pour « sauver » une oeuvre télévisuelle ou cinématographique. Mais ces dernières années, ces campagnes prennent une allure de plus en plus négative. On se rappellera du backlash autour de Star Wars VIII de Rian Johnson, qui a mené à un un dernier volume éclipsant une grande partie des pistes de son prédécesseur. Avec bien sûr en tête : le cas de Rose, campée par Kelly Marie Tran, qui elle-aussi a dû quitter les réseaux sociaux face au déferlement de haine et d’insultes à connotations racistes à l’encontre de son personnage.

Ici encore, le fait que Warner cède à une campagne notoirement connue pour avoir, entre autres, utilisé le harcèlement ciblé ou les insultes pour obtenir son dû me semble inquiétant. Car cela envoie malheureusement le signal clair à une certaine frange du fandom que tous les moyens sont permis pour avoir ce qu’on veut. Y compris, parfois, le pire. Même si la Snyder Cut représente quelque chose de chouette pour les fans du bonhomme et pour le réalisateur lui-même, reste quand même ce sale goût en bouche avec cette question qui revient sans cesse : par où a-t-il fallu passer pour en arriver là ?