C’était inattendu… presque jamais espéré. Urban Comics s’est enfin lancé dans l’édition française de Doom Patrol le 11 octobre dernier. Avec la série télé arrivée dans nos contrées sur SyFy depuis le 15 octobre, c’était le moment. Si c’est peut-être trop demander que de réclamer le run d’Arnold Drake, nous avons déjà droit au run majeur de Grant Morrison et Richard Case, inspiration principale de la série. Un run réputé comme l’apogée de l’histoire de l’équipe. Mais est-il pour autant à la hauteur de sa réputation ?

Richard Case Morrison

Doom Patrol, Grant Morrison et les origines d’un run culte

Avant de rentrer plus précisément dans le contenu du volume, parlons juste en quelques lignes des origines de ce run. Au commencement, il y a Arnold Drake, combattant infatigable de la cause des comics et de l’élévation de ce médium au-dessus de sa réputation de sous-littérature pour gamins. Dans cet objectif, il créé la Doom Patrol en 1963. Une équipe de freaks étranges. D’annulations en relances ratées, c’est finalement le jeune scénariste Paul Kupperberg qui relance le titre en 1987. Son objectif : faire de la Doom Patrol une équipe à la mode, à l’image des X-Men de Claremont. Mais la sauce ne prend jamais. La patrouille n’est pas une équipe qui se plie aux formats classiques. Au contraire, elle trouve son potentiel dans l’étrange, le bizarre et les choses profondément insolites.

Très rapidement, Grant Morrison, qui n’est alors qu’un scénariste prometteur, est appelé à la rescousse. Son objectif avec Doom Patrol : sortir les super-héros de l’ombre des X-Men et approfondir les expérimentations initiées sur Animal Man. Il cultive alors son sens de l’hyperréalité psychédélique et saisit le flambeau de Steve Gerber pour tomber dans le trou du lapin. Morrison se plonge dans les oeuvres fantastiques d’Italo Calvino, les fables horrifiques de Lucy Lane Clifford, dans la théologie gnostique et la sub-culture queer. Il remplit des carnets de rêves pour alimenter son récit, pratique l’écriture automatique des surréalistes, le cut-up de Burroughs, et imagine des nouvelles formes de créativité numériques.

Richard Case

Une nouvelle approche

A travers le premier arc de ce volume, l’auteur nous introduit à la nouvelle itération de l’équipe, mais aussi de la nouvelle approche qu’il développe sur le titre. Bien que l’édition française affiche un joli Tome 1, on arrive quand même en milieu de série. À ce titre, le premier chapitre peut sembler étrange : on croise des personnages qui se connaissent déjà, qui font référence à une histoire commune et on a l’impression d’avoir loupé un truc. C’est normal, mais surtout : ça n’a aucune importance. Car à travers cet arc, Morrison redéfinit tellement les choses qu’on est presque face à un tabula rasa. Il faut simplement se laisser porter. (Et si vous êtes vraiment trop perdus, il y a toujours notre dossier pour mieux comprendre l’équipe.)

On rencontre ainsi une armée d’hommes ciseaux, un univers imaginaire inspiré par Borges, une encyclopédie d’un monde qui n’existe pas qui affaiblit les frontières entre le réel et l’imaginaire. On y trouve aussi un démiurge gnostique et sadique qui se nourrit de la souffrance des papillons. Il y a du cut-up et des amis imaginaires maléfiques. Oui, tout ça dans le premier arc, accompagné de l’introduction de nouveaux personnages et d’un teasing très méticuleux de ce qui vient. Autant vous dire que c’est terriblement dense, mais aussi complètement jouissif si vous êtes prêts à entrer dans cet univers… surtout que ce n’est que le début.

Littérature, histoire des arts et ésotérisme

Je disais en ouverture que Morrison multipliait les références. Elles sont principalement de trois ordres : la littérature et les contes, les arts visuels et l’ésotérisme. Mine de rien, dès le départ, on rencontre Der Struwwelpeter d’Heinrich Hoffmann. Crazy Jane est ouvertement inspirée de l’ouvrage When Rabbit Howls de Truddi Chase. On retrouve l’imaginaire des films d’animations de Jan Svankmajer. Tout le deuxième arc est construit autour de Tristan Tzara et de l’absurdisme de dada. L’un des personnages, Rebis, association d’un homme et d’une femme dans l’énergie négative, est baptisée du nom de l’union alchimique primordiale. Et Morrison s’autorise même parfois des incursions en territoire scientifique, avec par exemple les nombres de Feigenbaum.

Et vous savez quoi ? Encore une fois, c’est cool, mais c’est secondaire. Si vous ne connaissez pas le cinéma de Maya Deren et que vous n’êtes pas familiers avec la pensée gnostique, ce n’est pas grave. Ce n’est pas utile à la compréhension du récit, qui reste direct et orienté vers l’action. Morrison utilise simplement ces auteurs, cinéastes, artistes et ésotéristes pour épaissir sa narration. Il emploie des références qui ont poussé les limites de leur médium plus loin pour nous expliquer ce qu’il envisage de faire avec Doom Patrol. Repousser les limites. Aller plus loin. Expérimenter. Le magicien écossais utilise l’équipe pour sortir les super-héros de leur dogme et entrer dans une nouvelle forme de fiction séquentielle, surréaliste et psyché. Et les dessins magnifiques, mais toujours un peu étranges de Richard Case ne font qu’accompagner naturellement cette approche.

Morrison

Un récit majeur de l’âge moderne

On connaît bien Dark Knight Returns, Watchmen, même Sandman. Et pourtant, les trois volumes de Doom Patrol à paraître chez Urban Comics pourraient tout à fait figurer dans la liste des ouvrages qui ont donné leurs lettres de noblesse aux comics. À travers ce run et ce premier volume en particulier, Morrison établit un pont entre le comics et les contre-cultures. Plus qu’aucun autre comics mainstream avant lui, cette version de Doom Patrol dialogue avec les alternatives culturelles de l’histoire, des dadaïstes aux punks. Morrison et Richard Case injectent ce parfum de rébellion contre l’état des choses, avec une forme d’anti-establishment psyché très revigorante. Avec Doom Patrol, les comics de super-héros deviennent underground et alternatifs. En quelque sorte, ce run peut presque être considéré comme une esquisse des Invisibles, ou d’autres séries phares de Vertigo.

Pour Morrison, c’est une revendication affichée. Il veut montrer en quoi les freaks, les marginaux et les outsiders sont essentiels. Et ce premier volume en est peut-être le meilleur révélateur. On le sent dès le départ : lorsque l’inexplicable arrive, on appelle Niles Caulder, le Chief de la Doom Patrol. C’est très fort dans l’avant-dernier arc du volume, orienté autour de l’affaire étrange d’une peinture qui a mangé Paris, la ville. La Justice League est là, paumée et démunie. Et c’est là que la patrouille arrive. Parce qu’on a besoin de ces weird kids, habituellement regardés de travers. On a besoin de la fille avec des problèmes psy,  du mutilé, de la personne intersexe et de l’homme handicapé. Avec Doom Patrol, Morrison nous rappelle que la bizarrerie ne doit pas être assimilée ou normalisée, mais acceptée dans toute son étrangeté, car elle participe elle à sa manière au bien commun.

Un volume essentiel dans toute bibliothèque

Si vous vous êtes déjà sentis inadapté, étrange, rejeté pour une raison ou une autre, Doom Patrol par Grant Morrison et Richard Case est fait pour vous. Il n’est pas juste recommandé, il est essentiel. Si vous êtes amateur de littérature, d’art contemporain ou attiré par l’obscur et l’ésotérisme, c’est fait pour vous. Si vous aimez simplement les comics simples et bourrés d’action, c’est fait pour vous aussi, car derrière tout le décorum étrange, il y a essentiellement un récit de super-héros. Et si vous êtes un amateur de comics qui veut se plonger dans un récit essentiel de l’histoire, alors ce volume est indispensable.

Les amateurs de la série de DC Universe y trouveront quelques uns des récits qui l’ont directement inspirée, notamment la visite du métro ou l’arc The World made flesh. Vous y retrouverez l’humour, l’ironie, le sens du méta et les questionnements existentiels de personnages attachants. Aujourd’hui encore, son scénariste confesse que c’est à ses yeux l’une de ses meilleures oeuvres et beaucoup d’autres auteurs sauront vous dire combien ils ont été inspiré par ce run. C’est le cas par exemple pour Jason Aaron, qui confessait dans un ouvrage sur Grant Morrison que c’est cette itération de la Doom Patrol qui lui a donné envie d’écrire des comics. Pour sûr, ça coûte 35€, mais promis, vous ne le regretterez pas.

Richard Case & Morrison

Excellent / 10 Notre avis
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Les +
- Une approche unique, créative et novatrice pour l'époque
- Un run majeur des comics de la fin des années 80
- Des personnages intéressants et attachants
- Les dessins de Richard Case
- Le plein de références qui donnent du relief à l'histoire
- Une édition française de qualité
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C’est très bon mais pour ma part, je suis un peu déçu. J’adore Morrison et j’ai adoré la série TV, j’en avais donc une attente (trop?) grande. Je pense que ce sont les dessins qui m’ont bloqué, je n’adhère pas du tout au style de Case.

Sherlock Chimp
Sherlock Chimp

J’aurais plutôt mis “chef d’œuvre”, mais sinon ce run est probablement un de ceux qui m’a le plus marqué! Excellent review en tout cas.