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Dossier – Doom Patrol : les héros de l’étrange

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Dossier - Doom Patrol : les héros de l’étrange

Le 10 septembre 1963, un nouveau comics apparaît sur les rayonnages des kiosques. Il raconte l’histoire d’une équipe un peu spéciale, dirigée par un leader charismatique en fauteuil roulant. Sur la couverture, une promesse : « les super-héros les plus étranges ! ». Aujourd’hui, ils sont connus tout autour du monde, ils détiennent le record du comic-book le plus vendu de l’histoire et des millions de personnes se sont précipitées dans les salles obscures pour regarder des films à leur gloire. Ce sont les X-Men de Marvel.

Et pourtant, quelques mois plus tôt, en juin 1963, une autre équipe dirigée par un homme en fauteuil roulant prétendait représenter les « super-héros les plus étranges » : la Doom Patrol, publiée par National/DC. Elle n’a jamais connu la gloire des X-Men… et pourtant, au fil de l’histoire, c’est peut-être bien elle qui a porté au plus haut la bannière des « strangest superheroes ».

Bienvenue dans ce dossier à leur gloire, qui vous permettra d’en savoir plus sur l’histoire de cette équipe culte, mais souvent méconnue, ou tout simplement de briller en société lorsque le sujet tombera dans la conversation… Un jour… Peut-être.

1. La genèse de l’équipe

Pour bien comprendre d’où vient la Doom Patrol, il faut bien comprendre l’état de l’industrie des comics en 1963. Depuis quelques années, les super-héros reviennent sur le devant de la scène après quelques années de disparition (à l’exception des géants éternels que sont Batman et Superman). L’industrie cherche son renouveau après la sombre croisade du docteur Frederic Wertham contre la violence et l’anarchie des comics, qui l’a emmené jusqu’à une audience au sénat et à une censure majeure. Dès la fin des années 50, Julius Schwartz, éditeur chez National/DC, essaie de raviver le genre super-héroïque à travers la réinvention de héros classiques de l’âge d’or comme Flash, Green Lantern ou Hawkman dans une version modernisée et scientifique. Il relance aussi l’équipe de la JSA des années 40 dans la version remaniée sous le titre Justice League of America.

La suite de l’histoire est bien connue. Le succès de ce retour inspirera Stan Lee et Jack Kirby à fonder avec un succès colossal les Fantastic Four, inaugurant ainsi la rivalité éternelle entre l’éditeur à deux lettres et la maison Marvel. Rapidement, celui qui n’était qu’un rival de troisième division arrive sur le devant de la scène, grâce à un traitement des héros plus proche du réel, passant par les conflits, les problèmes d’argent, les dynamiques familiales et une caractérisation plus complexe. En quelques années à peine, le petit éditeur décolle et gagne une hype de folie, notamment dans les milieux étudiants.

Chez National/DC, il n’y a pas trop d’inquiétude. L’éditeur préfère rester sur ses acquis. Après tout, Superman reste premier des ventes. Et pourtant, certains s’en inquiètent un peu, voyant le vent tourner au niveau des ventes fermes. C’est notamment le cas d’Arnold Drake et Bob Haney. Dès 1962, les deux auteurs cherchent à sensibiliser leur boss Harry Donenfeld sur la réalité du terrain. Mais ce dernier s’en fiche complètement : pour lui, Marvel n’est qu’un petit Poucet qui fait « de la merde ». Mais lorsque son éditeur Murray Boltinoff vient le voir en lui demandant de créer une nouvelle équipe de super-héros pour booster les ventes de la série d’anthologie My Greatest Adventure, Arnold Drake tente le tout pour le tout.

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Assisté par Bob Haney, il forge en un week-end une équipe dont le maître mot sera la complexité et l’étrange : la Doom Patrol. Elle rassemble un groupe de personnages qui ont développé leurs pouvoirs dans des circonstances étranges. Cliff Steele était un pilote automobile dont le cerveau survit dans un androïde suite à un accident violent. Il devient Automaton, puis Robotman après 3 numéros (c’est beau d’admettre qu’on a choisi un nom stupide pour son personnage). Larry Trainor était un pilote aérien pour l’Air Force qui se retrouve irradié hors de l’atmosphère terrestre et développe une entité de pure énergie : le Negative Man. Rita Farr était une actrice à succès qui se voit exposée à des gaz volcaniques étranges lors d’un tournage et développe la capacité de modifier sa taille à l’envie : elle devient Elasti-Girl (comme pour Spider-Man, le trait d’union est important). Ils sont réunis par un inventeur de génie en fauteuil roulant, Niles Caulder, alias The Chief.

2. Le run original d’Arnold Drake (1963-1968)

Après quelques numéros, DC se rend bien compte que la nouvelle équipe d’Arnold Drake est un franc succès. L’anthologie My Greatest Adventure est sauvée de l’annulation et devient donc Doom Patrol dès le numéro #86, pour mieux attirer le chaland. Mais Doom Patrol reste un phénomène bien à part. Grant Morrison, qui reprendra le titre en 1988, l’avoue lui-même : « Quand j’étais gamin, je ne lisais pratiquement jamais Doom Patrol ; ce comic me terrifiait ! » Et c’est probablement le cas de beaucoup de lecteurs. A l’époque, les comics DC sont tous très propres, avec des mâchoires carrées, des bonnes valeurs et des personnages plus grands que nature auquel les jeunes lecteurs peuvent s’identifier. Dans cet environnement, la Doom Patrol d’Arnold Drake tranche foncièrement.

Contrairement aux héros classiques de DC, ils ne se voient pas comme des bienfaiteurs, mais plutôt comme des maudits. A l’image de The Thing dans les Fantastic Four, ils considèrent leurs pouvoirs comme des malédictions qui leur pourrissent la vie. Le monde les regarde avec admiration et mépris, en les ramenant toujours à leur statut de phénomène de foire étrange, malgré leurs exploits. La Doom Patrol est posée d’emblée comme une équipe de freaks. Ce n’est qu’ensemble qu’ils apprendront à s’accepter les uns les autres, sous la direction du Chief.

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La Doom Patrol est un peu comme un tour de magie : on croit lire un comics de superhéros, avec ses pouvoirs, ses personnages costumés et ses vilains atypiques. Mais le magicien détourne ainsi simplement notre attention pour nous parler d’autre chose : le handicap, la difformité, l’acceptation de la différence, et du sentiment familial qui unit ceux qui sont rejetés. Et c’est comme ça que la magie opère. Si, avec le temps, les X-Men sont devenus le symbole de la lutte des minorités pour leur reconnaissance, la Doom Patrol pourrait jouer le même rôle, et particulièrement pour les personnes en situation de handicap, rejetées pour leur « bizarrerie » hors de la « norme ».

C’est le cas pour Robotman, cerveau coincé dans un corps robotique, condamné à jamais de perdre toute sensation, tout contact physique. Arnold Drake s’amuse aussi à le démembrer à la moindre occasion. Dans pratiquement chaque numéro, Robotman perd au moins une jambe, ou un bras, quand il ne finit pas simplement en tronc, rajoutant à cette étrangeté fondamentale du personnage en faisant de lui un mutilé permanent. Negative Man est lui aussi forcé de vivre sa vie sous des bandages, se faisant traiter de momie et l’empêchant de séduire Elasti-Girl. Une série d’histoires en back-ups nous montre même comment Larry Trainor cherche à retrouver un travail après son accident, toujours pour se voir recalé à cause de ses radiations et de son aspect étrange. Le Chief, de façon plus évidente, est toujours relégué à son fauteuil roulant, osant à peine sortir de chez lui. Et même Elasti-Girl, dont le pouvoir est peut-être le moins handicapant, se verra regardée comme un phénomène de foire et aura des problèmes conjugaux à cause de ses pouvoirs.

Dans Doom Patrol #90, Drake introduit un nouveau personnage : Mento, le « cinquième homme le plus riche du monde », qui illustre parfaitement l’incompréhension du monde pour la Doom Patrol. Ce dernier n’est pas un rejeté, ou un mal portant. Il est parfaitement « dans la norme ». C’est un homme très riche, amoureux d’Elasti-Girl, qui veut l’impressionner avec son casque mental. Elle finit par se laisser séduire par Mento, qu’elle épouse. Mais après leur mariage, il la forcera à rester à la maison pour être la parfaite femme d’intérieur, cherchera à l’empêcher d’utiliser ses pouvoirs… mais en modèle de femme indépendante, Rita Farr refusera à chaque fois. Mento ne comprend pas la Doom Patrol et l’affection de sa femme pour ces freaks. Même si, progressivement, il sera de plus en plus adopté par les autres, il ne fera jamais complètement partie de la famille. Il est le symbole même d’un bien portant qui a du mal à considérer les autres autrement que dans la bizarrerie.

À l’opposée, il y a Gar Logan, alias Beast Boy ou The Changeling, qui deviendra célèbre quelques années plus tard avec les New Teen Titans. Lui aussi, est maltraité par ses camarades de classe pour sa couleur de peau verte, ne ressemblant à rien de connu. Au début, même avec la Doom Patrol, il a du mal à s’intégrer. Une dynamique de conflit entre lui et Robotman (rappelant fortement celle entre Human Torch et The Thing dans les 4 fantastiques) se met en place. Mais il sera progressivement lui aussi associé à l’équipe, adopté par Elasti-Girl et Mento. Nul doute qu’avec le temps, en grandissant, il aurait pleinement fait partie de l’équipe, si la série ne s’était pas arrêtée.

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Mais avant de parler de son annulation, il y a un élément qu’il ne faut pas oublier. La Doom Patrol, ce sont aussi des vilains mémorables, étranges et parfois un peu cultes. D’abord, la Brotherhood of Evil, composé de son chef The Brain (un cerveau dans une jarre), Madame Rouge (une métamorphe capable de modifier son corps à sa guise) et le gorille intelligent Monsieur Mallah (parce que d’après l’éditeur Julius Schwartz, les gorilles sur la couverture, ça se vend bien !). Ce trio étrange de vilains à l’accent français hilarant sera probablement le plus emblématique du run classique de la Doom Patrol. Mais on peut aussi y joindre ceux qui sortent d’un manuel de science, comme l’Animal-Vegetable-Mineral Man (capable de se transformer en tout ce qui est de l’ordre du végétal, de l’animal ou du minéral), Mr 103 (qui lui se transforme dans n’importe quel élément du tableau périodique) ou Meteor Man (tout simplement un homme météorite !). Les vilains de la Doom Patrol explorent souvent des concepts étranges et bizarres, même pour le Silver Age.

En 1968, ceci dit, le titre ne fonctionne plus aussi bien. Les ventes baissent. Arnold Drake est en conflit avec DC sur son salaire, et il est prêt à partir chez Marvel (où il créera… les Gardiens de la galaxie !). Doom Patrol #121 devient donc le dernier numéro de la série, où toute l’équipe se sacrifie pour sauver un village de pêcheurs dans le Maine. Un choix plutôt osé à une époque où la résurrection des morts n’était pas encore aussi commune que la glace à la vanille, les viols non-poursuivis ou les politiciens corrompus. Dans ce dernier numéro, le dessinateur Bruno Permiani et l’éditeur Murray Boltinoff implorent même les lecteurs de harceler DC pour ressusciter la Doom Patrol… mais ça prendra du temps.

3. Le run de Kupperberg (1977, 1987-88)

La mort de l’équipe n’a malheureusement pas réussi à émouvoir assez les foules pour espérer un renouveau immédiat. Il faudra attendre patiemment plusieurs années avant de voir la Doom Patrol réapparaître dans les pages des comics. Mais grâce aux appels du pied d’un petit nombre de fans, l’équipe renaîtra de ses cendres, et particulièrement grâce à l’action d’un jeune auteur, Paul Kupperberg. Fan de l’équipe originale d’Arnold Drake, ce dernier a fait des pieds et des mains pour essayer de remettre l’équipe sur le devant de la scène. Ce sera chose faite en 1977 dans les pages de Showcase #94, ressuscité pour l’occasion, après plusieurs années de hiatus.

Dans cette nouvelle itération de l’équipe, Robotman est le seul survivant du cataclysme de 1968. Il revient avec un nouveau corps dans les locaux de la Doom Patrol pour y trouver de nouveaux occupants : Celcius, indienne et leader de la nouvelle équipe, Tempest, noir et vétéran du Vietnam et enfin Valentina « Negative Woman » Vostok, une jeune femme russe possédée par le Negative Spirit. Cette New Doom Patrol revête une dimension internationale, cherchant à surfer sur la vague des X-Men propulsés par Claremont chez Marvel depuis 1975… ironie de l’histoire assez délicieuse lorsqu’on connaît les affres d’Arnold Drake contre les mutants de Marvel, qui était persuadé que Stan Lee lui avait piqué son idée. Les 3 numéros de cette nouvelle équipe provoquent l’enthousiasme des lecteurs, ouvrant la possibilité d’une nouvelle série Doom Patrol… mais le destin en décidera autrement. L’inflation, le prix du papier, la récession économique et le blizzard auront raison d’un tas de titres DC. Avant même sa conception, la « DC Implosion » aura raison de la New Doom Patrol.

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Il faudra attendre plusieurs années pour voir l’équipe revenir sur le devant de la scène. Kupperberg, toujours passionné, casait des références à l’équipe sur les titres qu’il écrivait ça et là ça et là. Robotman et Mento sont venu prêter main forte à Beast Boy dans New Teen Titans. Et progressivement, le bruit est revenu, l’enthousiasme s’est réveillé, tant et si bien que DC a approuvé une nouvelle série Doom Patrol, écrite par Paul Kupperberg. L’équipe comprend toujours l’indéboulonnable Robotman, Celcius, Negative Woman et Tempest, en y ajoutant les jeunes recrues Lodestone, Karma et Scott Fisher. Ce run, articulé autour du retour du Chief et de Negative Man, n’est malheureusement pas resté dans les annales. Plusieurs problèmes se sont posés.

Le premier souci repose sur l’art. Si les premiers numéros, illustrés par Steve Lightle sont très solides, son remplacement par Erik Larsen (à cause des fameux « différends créatifs » qu’on connaît toujours) ne fonctionne pas forcément aussi bien. Entre Lightle et Larsen, on passe d’un dessin réaliste porté par une mise en scène intéressante à un style porté sur l’action, avec des visages aux expressions pour le moins… limitées. Assez rapidement, le public s’est plaint, notamment en fermant le porte-monnaie. Un deuxième problème repose sur les personnages en eux-mêmes. Dès les numéros de Showcase de 1977, certains lecteurs expriment dans le courrier des lecteurs qu’ils ne comprennent pas trop pourquoi les nouveaux membres sont aussi beaux et pas assez étranges. Cela continuera dans la suite de son run. Ses nouveaux personnages ne fonctionnaient tout simplement pas, surtout Karma (un punk qui sonnait aussi punk qu’un Steve Buscemi ridé jouant au teenager dans un lycée). Et enfin, un dernier souci, sans doute le plus grave : Paul Kupperberg n’avait tout simplement rien compris à Doom Patrol. Plutôt que d’en faire une équipe de rejetés et d’exclus, il les a transformé en team de superhéros à la mode, à l’image des X-Men ou des New Teen Titans.

Depuis, Kupperberg a fait son méa-culpa, invoquant son inexpérience et son jeune âge. La légende raconte même qu’il serait allé s’excuser auprès d’Arnold Drake lui-même pour avoir ruiné son équipe. Les ventes baissent drastiquement, DC appelle un jeune écossais recouvert de gloire pour Arkham Asylum et Animal Man : Grant Morrison. C’est lui qui reprendra les rênes au numéro #19.

4. L’arrivée de Grant Morrison (1989-1993)

Prévenu dès le début de l’année 1988 de son départ imminent, Paul Kupperberg s’est comporté en grand seigneur pour son successeur. Il bazarde ou tue tous les personnages qu’il a créé et que Morrison ne compte pas réutiliser, profitant notamment du crossover Invasion. Karma : éjecté dès le #13. Celcius : tuée, tout comme Scott Fischer. Lodestone : dans le coma, en attendant de voir comment l’utiliser. Negative Woman perd son Negative Spirit, et s’en va en paix. Morrison conserve simplement Tempest, tout en le transformant en type respectable qui bosse au bureau de la patrouille. À partir de là, il redistribue les cartes. Entre 1989 et 1994, il va écrire un run qui sera non seulement l’un des meilleurs de l’histoire de l’équipe, mais aussi l’un des plus mémorables de l’histoire des comics.

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Morrison commence déjà avec le roster de l’équipe. Robotman est toujours là, au coeur de l’équipe, tout comme le Chief et Tempest, dont le rôle est redéfini. Il transforme Negative Man pour en faire une nouvelle créature à la fois mâle et femelle, amalgamant Larry Trainor avec la médecin noire Eleanor Poole. Ce ne sera plus Larry ou Eleanor, mais Rebis, du nom de l’union alchimique primordiale. Il rajoute aussi à l’équipe Crazy Jane, une jeune femme souffrant de trouble dissociatif de l’identité, possédant 64 personnalités différentes avec chacune son propre superpouvoir ; Dorothy Spinner, aussi, une jeune fille avec un visage déformé lui donnant l’apparence d’un singe, capable de matérialiser son imagination ; Danny the Street, encore, une rue travestie vivante et consciente ayant la possibilité de se téléporter n’importe où ; et enfin Flex Mentallo, l’homme aux muscles capables d’altérer la réalité. Oui, tout ça est effectivement assez dingue.

Avec cette équipe, Morrison reprend la partition d’Arnold Drake avec ses superhéros handicapés ou sortant de la norme pour y rajouter de nouveau instruments. Il parvient ainsi à en forger une interprétation moderne et excentrique qui amène encore plus loin les intentions originelles. Chez l’auteur écossais, ces héros étranges ne lutteront plus pour s’intégrer et être acceptés par une société qui les rejette : ils assumeront leur aspect unique, excentrique et marginal à la face de la société établie et son idéal de la normalité. Cette idée était déjà en germe chez Drake, mais Morrison poussera cette idée au volume 11. La Doom Patrol, c’est l’équipe que le président ou la Justice League appellent quand ils ne savent plus quoi faire. Une manière de dire que la bizarrerie ne doit pas être assimilée et normalisée, mais bel et bien acceptée dans toute son étrangeté, car elle participe elle aussi à sa manière au bien commun.

Mais bien d’autres éléments offrent à cette Doom Patrol une richesse incroyable. Sur cette série, Morrison balance aussi des grands concepts hérités de la tradition religieuse gnostique et ésotérique, de la philosophie, de la théorie narrative ou de l’histoire de l’art, dans un esprit résolument absurde. Mais il les balance toujours à l’intérieur du récit, au sein d’une tension humaine. On le trouve par exemple avec la figure de Jack, antagoniste qui se présente comme… Dieu, récoltant sa puissance de la souffrance, reflet du dualisme gnostique qui nous parle d’un démiurge créateur et sadique. On le trouve encore avec l’arc The Painting That Ate Paris, où Morrison introduit la Brotherhood Of Dada. On trouve dans cet arc des références à l’absurdisme et à la contradiction inhérents au dadaïsme et à Tristan Tzara, ici au service d’un nihilisme de destruction. Pour Dada comme pour la Brotherhood et son leader Mr Nobody, l’art est inutile, sans prétention, et un objet aussi inutile qu’une peinture peut être aussi source de mort plutôt que de beauté.

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Avec son run sur Doom Patrol, Morisson offre une relecture de l’héroïsme, qui dépasse les frontières du normal et de l’anormal, du bien et du mal, du sensé et de l’insensé. Mais il le fait toujours avec une dose d’absurde décomplexé et d’humour qui permettent d’éviter l’aspect grandiloquent ou moraliste. On le voit dans ses  multiples usages de la parodie des comics de l’époque, comme avec le Beard-Hunter, un pastiche du Punisher en guerre contre des poils. On le voit aussi dans son usage abondant des outils méta, notamment avec le Candlemaker, l’antagoniste final de son run sur la série, qui offre un merveilleux regard sur notre réalité.

On comprend dès lors que le propos de l’écossais est beaucoup plus fin qu’une simple critique de l’ordre établi. Avec sa Doom Patrol, il cherche à ouvrir un espace à l’imagination, et à utiliser l’imaginaire pour ouvrir la possibilité d’un autre monde, d’un meilleur monde au-delà du nôtre, où les gens moches, bizarres, différents ou étranges n’ont pas besoin d’être normalisés.

5. Les années Vertigo (1993-1995)

Après un run extraordinaire (qui garde malgré tout quelques moments de faiblesse, il ne faut pas l’idéaliser), Morrison raccroche le titre en 1994. Doom Patrol est reprit par Rachel Pollack, connue essentiellement à l’époque pour ses ouvrages sur le Tarot. Son ami Neil Gaiman l’emmène à une soirée, où elle rencontre les éditeurs Stuart Moore et Tom Peyer qui lui proposent de candidater après le départ de Morrison. Une fois confirmée sur le titre, elle s’amusera avec son éditeur à écrire une série de lettres au courrier des lecteurs de Doom Patrol en réclamant le poste. C’est aussi l’époque de la mise en place du label Vertigo, orienté vers des lecteurs adultes, ou, comme c’est dit parfois, “mature”. Avec Doom Patrol #64, la série commence une nouvelle ère sous la bannière Vertigo, avec une nouvelle autrice à sa tête.

Durant le run de Pollack, la série continue sur la lancée propulsée par son prédécesseur, avec un grand focus sur l’étrange et des concepts forts. Ce sentiment de continuité est même intensifié par la présence de Richard Case aux crayons sur le premier arc, qui était déjà le dessinateur phare du titre avec Grant Morrison. Comme à chaque début de run, l’équipe évolue néanmoins. Pollack garde Dorothy, qui devient le nouveau cœur de l’équipe et probablement son personnage fétiche. Robotman continue d’être présent, tout comme le Chief, désormais une simple tête dans un bocal. Elle rajoute à cela George et Marion, les Bandages People, qui sont deux êtres de pure énergie contenus dans des bandages, ainsi que Kate Godwin, alias Coagula, la première super-héroïne transgenre de l’histoire de DC.

Sur le fond, Rachel Pollack emmènera l’équipe sur des directions nouvelles. En tant que femme transgenre, elle s’inspirera beaucoup de son milieu pour y injecter des thématiques liées au féminisme, à l’identité de genre et à la transexualité. C’est notamment le personnage de Kate qui sera le véritable reflet de cette dynamique. Travailleuse du sexe, elle acquiert ses pouvoirs après avoir couché avec Rebis, la personne intersexe possédée par le Negative Spirit, créée par Grant Morrison en remplacement de Negative Man. Elle tente de rejoindre la Justice League, qui la refuse, avant de tomber par hasard sur la Doom Patrol. Elle précise ainsi dans le #70 : “Je suppose qu’ils aimaient bien mes pouvoirs, mais qu’ils ne pouvaient pas me supporter moi”, en affichant fièrement son badge Mettez une lesbienne transexuelle à la cour suprême. Au long de son run, le personnage de Kate sera ainsi utilisé pour sensibiliser sur la situation des personnes transexuelles et aux question de genre.

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Une autre question qui sera longuement abordée dans le run de Pollack sera celle de l’acceptation de soi, et notamment de l’acceptation du corps. Ici, c’est souvent Marion et George qui serviront de point d’entrée. Ils incarneront l’exemple même des marginaux qui s’acceptent eux-mêmes face à un monde qui les méprise, souvent mis en parallèle avec Robotman, qui aura toujours honte de sa condition de cerveau dans un corps de métal. Dorothy jouera aussi ce rôle, avec l’examination profonde de son passé, ou encore avec la question des menstruations.

Malheureusement, ce run ne jouit pas d’une excellente réputation. Déjà parce qu’il fait suite à un prédécesseur glorieux, qui a mis la barre très haut. La faute aussi peut-être à un début de run un peu nébuleux et obscur, cherchant à répliquer l’esprit du magicien écossais… Quitte à en faire parfois un peu trop en perdant le lecteur. Et pourtant, au fil du temps, on sent une amélioration. Pollack est de plus en plus à l’aise avec son ton et avec l’esprit infusé de féminisme de mythologie juive qu’elle cherche à donner à la série. Et certains lecteurs (déjà à l’époque) n’apprécient justement pas l’orientation sur les questions de genre, affirmant qu’on leur “balance du féminisme au fond de la gorge”. Les ventes de la série baissent, et après le décès soudain de Lou Statis, l’éditeur défenseur inflexible de Pollack, Vertigo choisit de mettre la patrouille au repos. Jusqu’à aujourd’hui, ce run pourtant très intéressant continue de diviser et n’a toujours pas été réimprimé en recueils (DC ayant même récemment décidé d’annuler ces plans de réédition…).

6. Trois tentatives de retour (2001-2010)

Au cours des années 2000, DC cherchera à faire revenir sur le devant de la scène son équipe de l’étrange, à travers trois essais plus ou moins anecdotiques, sur lesquels il est possible de revenir plus brièvement.

Le premier à s’y attaquer sera John Arcudi, pour un run d’une vingtaine de numéros, dans un style beaucoup plus classique que la période Morrison/Pollack. Il introduit quatre nouveaux personnages, ne gardant que Robotman (plus ou moins…), le reste de l’équipe ayant été tué par accident par Dorothy. Il réoriente la série autour d’une série d’action classique, à tendance humoristique. Les membres de la Doom Patrol conservent une petite excentricité, mais perdent aussi énormément de leur piquant et de ce qui les rendait spéciaux. Chez lui, on trouve une équipe corporate de heroes for hire, bossant pour l’entreprise Jost Enterprises. Le run est loin d’être mauvais, avec un ton léger et un esprit assez proche de la Justice League International… mais pas forcément approprié pour Doom Patrol.

Le deuxième à tenter de relancer l’équipe est John Byrne, qui comme à son habitude, a voulu montrer l’étendue de son génie en supprimant toute la continuité pour faire les choses à sa sauce. Il réintroduit la Doom Patrol comme si c’était la première fois, jetant aux oubliettes le travail de Drake, Morrison, Kuperberg, Pollack et Arcudi. Il repart avec l’équipe originale, soit les quatre membres introduits par Arnold Drake, auxquels il adjoint Grunt, un gorille à quatre bras, Vortex, citoyen du futur, et Nudge, une jeune femme télépathe. Votre appréciation pour le run de Byrne sera sans doute équivalent à votre attachement à l’histoire de l’équipe et à votre tolérance pour des types d’un certain âge qui embrassent des filles de 12/13 ans. Arnold Drake, lui, n’a jamais caché son dédain pour le bonhomme.

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Enfin, le dernier essai sera signé Keith Giffen, qui rêvait depuis un moment d’écrire la Doom Patrol. Infinite Crisis permet de réintroduire la continuité et l’héritage de la patrouille, tout en gardant les errances du run précédent. Mais on voit assez rapidement que Giffen n’a pas non plus beaucoup d’estime pour ce travail, tuant Nudge dès les premières pages et faisant fuir Grunt (prends ça, John Byrne !). Le travail de Giffen est un véritable retour aux sources. Même s’il n’amène pas ses lecteurs aussi loin de Morrison ou Pollack dans l’étrange et l’excentrique, il parvient à retrouver l’esprit de Doom Patrol grâce à un amour communicatif pour ses personnages et leur continuité. Tant et si bien que ça n’en fait pas franchement une lecture facile pour les débutants. La série est annulée une fois de plus après 22 numéros, notamment en prévision des New 52, qui voient tout l’univers DC rebooté.

7. Young Animal (2016-….)

La Doom Patrol fera bien quelques apparitions anecdotiques dans les New 52 (notamment dans la série Justice League, autour de Forever Evil). Mais c’est véritablement Gerard Way qui se posera comme le sauveur de l’équipe, avec son imprint Young Animal. Accompagné par un Nick Derrington impressionnant aux dessins, ils parviennent à renouer avec l’esprit pleinement étrange qui devrait être inhérent à l’équipe. Sur son label Young Animal, Gerard Way voulait ramener l’état d’esprit expérimental, audacieux et étrange des comics de la fin des années 80/début 90, et Doom Patrol en est clairement la tête d’affiche.

Il met notamment au coeur de l’équipe un nouveau personnage, grâce auquel le lecteur peut découvrir, souvent interloqué, les personnages et l’univers de Doom Patrol. Ce personnage, Casey Brinke, est une simple conductrice d’ambulances… Et pourtant, elle est plus importante qu’il n’y paraît. On y retrouve complètement l’esprit de Morrison, avec une dose de bizarreries et un surréalisme propres à Gerard Way tout à fait bienvenus. Negative Man, Robotman, Flex Mentallo, Danny the World (oui, il a grandi !) et Crazy Jane sont de la partie aux côtés d’autres personnages, qui sont pour beaucoup encore en introduction.

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Le principal souci de cette nouvelle équipe réside dans son chef d’orchestre, Gerard Way. Depuis la sortie du #1 en 2016, seuls douze numéros sont sortis. La série accuse régulièrement des retards conséquents, qui s’éternisent de plus en plus. Gerard Way, malgré son talent, a beaucoup de mal à livrer ses scripts à temps et la série qui devait être le meneur du label Young Animal peine donc à assumer son rôle, emmenant le label avec lui vers le bas. Le numéro #11 de Doom Patrol, censé introduire au crossover Milk War entre toutes les séries Young Animal et JLA… sort plusieurs semaines après ledit événement. Malgré sa qualité, son rythme de publication erratique fait que la série n’arrive malheureusement pas à mobiliser… Et alors que la plateforme de streaming DC Universe prépare une série télé sur l’équipe, leur absence du côté des comics fait peine à voir. Gerard Way a promis néanmoins qu’il n’en avait pas fini avec Doom Patrol, et qu’ils travaillaient à de nouveaux numéros dans un futur proche. On ne peut que l’espérer…

Après 55 ans d’histoires, la Doom Patrol a touché les sommets créatifs et cotoyé les enfers éditoriaux. Et pourtant, elle n’a jamais vraiment réussi à exploser en étant reconnue à sa juste valeur. Même à la grande époque, la Doom Patrol n’a jamais été un best-seller. La Patrouille Z (oui oui, on l’appelle parfois comme ça en VF) a toujours gardé son petit côté étrange, réservé à une petite bande de passionnés complètement allumés (comme Mike & Paul, deux australiens qui “doomsplainent” la série dans leur podcast depuis 2014 – à une époque de grand vide pour l’équipe). Des amateurs de misfits et de freaks, qui cherchent à prêcher la bonne parole de la Patrol en chantant ses louanges depuis des années… souvent dans le vide. J’en parlais le week-end dernier avec un collègue, qui m’a répondu : “Mais c’est des nuls, eux… Personne ne les connait !”. Oui, peut-être. C’est en partie justement pour leur marginalité underground que beaucoup d’entre nous les aiment tant. Parce qu’en lisant leurs aventures, on se sent chez soi…

Comme le dit Morrison lui-même : “Vous vous rappelez quand tous les autres gamins s’inspiraient de Superman et de Batman comme modèles positifs ? Et bien, si vous pouviez seulement vous identifier à un cerveau humain dans un corps de métal ou à un gars entouré de bandages, et si vous étiez bizarres, bienvenue à la maison. Vous êtes entre amis, maintenant.”

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