Il y a des noms qui résonnent parmi les étoiles des comics. Evidemment, il y a Stan Lee, Steve Ditko, Jack Kirby, Frank Miller, Alan Moore, Grant Morrison... Il y a aussi Bill Finger, Shuster & Siegel, Bob Kane, William Moulton Marston, et bien d’autres encore. Et pourtant, il y en a un qui est souvent oublié ou ignoré, mais qui a bien contribué à la légende des comics, notamment chez DC, mais pas que : Arnold Drake. Son nom ne vous dit peut-être rien, et pourtant, c’est lui qui a façonné de nombreux mythes modernes du 9ème art américain. Bien sûr, il a créé la Doom Patrol (et Beast boy !), et comme eux, il passera une grande partie de sa vie dans l’ombre, entouré d’une nuée de fans venant l’acclamer en convention. Mais il est aussi le papa de Deadman, des Gardiens de la Galaxie, et de certains X-Men de seconde zone majeurs (le haut du second panier, quoi !) chez Marvel, comme Havok. Il pourrait même bien être l’un des premiers auteurs de graphic novel. Alors qu’une de ses créations arrive doucement sur le petit écran, il est grand temps de réhabiliter la mémoire du grand Arnold Drake.

Premières armes

Arnold Drake est né le 1e mars 1924, dans une famille de la petite bourgeoisie juive de Riverside Drive à Manhattan, où l’intérêt artistique des enfants était plutôt encouragé. Deux de ses frères deviendront chanteurs et compositeurs, assez connus outre-Atlantique pour certains de leurs succès dans les standards américains, et sa soeur était poète. A l’âge de 12 ans, Arnold chope la scarlatine et se retrouve coincé au lit. Puisqu’il est fan de comics, sa mère lui ramène des blocs de papiers pour qu’il puisse s’entraîner au dessin… mais progressivement, il se voit de plus en plus intéressé par l’écriture, ses comics ayant de moins en moins de dessins, et de plus en plus de bulles de dialogues.

Il entreprend alors des études de journalisme à l’université du Missouri, l’une des meilleures écoles du domaine. Puis il continue ses études à l’université de New York, durant laquelle il fait des petits jobs d’écriture pour AT&T, IBM, ou encore la Croix Bleue. Il écrit parfois de petites histoires avec des animaux, pour pages enfants des journaux. Puis il rencontre le voisin de son frère, qui a ses petites entrées chez DC Comics. Oui, ce voisin-là en question, c’est Bob Kane, l’un des pères de Batman. Pour DC, il devient scénariste en freelance, et écrit notamment pour House of mystery, House of secrets, voire même sur quelques aventures de Batman. Mais c’est une autre oeuvre (connue des connaisseurs) qui a véritablement marqué le début de sa carrière…

Ça rime avec luxure

En 1949, alors qu’il est encore étudiant, Arnold Drake rencontre Leslie Waller, un ancien de l’Air Force qui étudie la littérature à Columbia University. Après quelques petites collaborations, les deux compères trouvent une idée : écrire un ouvrage qui soit à mi-chemin entre le livre et le comics. Sous le pseudonyme de Drake Waller, Arnold publie ainsi It rhymes with lust, l’un des premiers graphic novels de l’histoire du comics américain. “On commençait à lire des comics durant l’enfance, et tout le monde semblait croire que c’était quelque chose que tu abandonnais une fois que tu avais passé l’âge. Pour un adulte, lire un comic book, c’était une marque d’ignorance. Beaucoup de gens pensaient ainsi, y compris dans l’industrie. Mais Les et moi, nous étions des génies et nous pensions que nous allions changer le monde. Notre but était de créer le genre de film noir d’action/romance à petit budget de chez Warner Brothers, mais sur du papier, avec des mots et du dessin.”

Le résultat : une histoire centrée autour de Rust Mason (parce que Rust ça rime avec Lust, clever, right ?), femme-fatale et princesse de la pègre, manipulatrice, ambitieuse et avide de pouvoir. Même si l’ouvrage est un peu daté aujourd’hui, il reste une oeuvre parfaitement lisible pour tout fan de pulps, ou de films et de romans noirs, avec une histoire solide. Ce “picture-novel”, comme l’appelaient ses auteurs, est un projet bien novateur pour son temps, preuve de l’intuition et d’une partie du génie créatif d’Arnold Drake.

Entrée dans l’étrange

Au début des années 60, Arnold Drake bosse toujours chez DC, en faisant des petits jobs à droite ou à gauche sur des séries d’anthologies de SF ou le mystérieux. C’est l’heure où les super-héros reprennent doucement du galon, notamment grâce aux restrictions imposées par la Comic Book Authority. Un soir, lui et Bob Haney trainent dans les locaux d’Independant News, le bras distribution de National, dont DC est également une filiale. Là, ils découvrent Fantastic Four #1, dont la distrib’ est faite par Independant News (oui, il faut se rendre compte qu’à une époque, Marvel était distribué par DC !) et ils sont tous les deux abasourdis. Ils prennent rendez-vous avec leur boss, Irwin Donenfeld et lui disent que quelque chose est en train de se passer… mais ce dernier fait la sourde oreille. Chez DC, Arnold Drake fait partie de ceux qui pense que la maison devrait changer de direction pour être en phase avec le changement de son temps : “Le antihéros émergeait dans la culture. Marvel ne créait pas l’anti-héros, c’est le monde qui créait l’anti-héros, en reconnaissant que les choses n’étaient pas simplement noires ou blanches – il y a aussi beaucoup de nuances de gris. (…) Marvel occupait une place de seconde division et était prêt à prendre des risques que DC… n’était pas prêt à prendre.”

Lorsque l’éditeur Murray Boltinoff vient le voir en lui demandant de créer une nouvelle équipe de super-héros pour booster les ventes de la série d’anthologie My Greatest Adventure, Arnold Drake tente le tout pour le tout et créé en quelques heures l’équipe qu’il rêve de voir chez DC : des héros qui voient leur pouvoirs comme des malédictions, toujours motivés et mis en valeur par un chef super intelligent en fauteuil roulant. Une équipe qui puisse lui permettre de regarder du côté de l’étrange. Vous l’avez compris, c’est de la Doom Patrol qu’on parle (et pour développer cette histoire, je vous donne rendez-vous sur le dossier consacré à l’équipe). Mais ce n’est pas tout…

En 1967, l’éditeur Jack Miller vient voir Arnold Drake. La série d’anthologie Strange Adventures bat de l’aile et a besoin d’un nouveau souffle. Ou plutôt : elle a besoin d’un super-héros. Toujours bien au fait de ce qui se passe dans l’esprit du temps, Drake s’inspire de la vogue pour le bouddhisme et le zen et créé en un week-end avec Carmine Infantino un héros mort, capable de rentrer dans le corps des autres : Deadman. Une autre tentative du scénariste pour surfer sur le zeitgeist de son temps et faire évoluer l’approche de DC en donnant quelques aspects plus adultes et en surfant sur les vagues de l’étrange… Une tentative qui verra malheureusement une fin abrupte pour l’ami Arnold : il quitte le navire Deadman après quelques numéros, puisque son éditeur ne respecta pas son contrat et son salaire…

Problèmes au paradis

Arnold Drake a toujours incarné une voix discordante au sein de chez DC à l’époque, appelant de tous ses voeux une évolution de la ligne éditoriale pour rester dans la course… mais il sera malheureusement pas écouté.

En février 1966, des années après l’épisode infructueux de la rencontre entre Haney, lui et Donenfeld, il envoie un mémo de 7 pages à ce dernier pour mettre en garde contre la concurrence : “Marvel réussit pour deux raisons principales. D’abord, ils sont davantage au diapason de ce qui se passe dans le pays, autour de nous. Plus que nous ne le sommes. Ensuite, et c’est probablement le plus important, ils destinent leur matos à une cible plus âgée qui n’a jamais lu de comics auparavant, du moins, pas régulièrement : les étudiants (de 16 à 19 ou 20 ans)”. Il suggère alors de développer le catalogue en fonction des catégories d’âge, avec des histoires comme Superman pour les petits, du Flash ou du Justice League pour les jeunes ados, et des histoires plus matures à base de second degré comme Doom Patrol pour les étudiants. Réponse du boss : “Vous êtes aussi plein de merde qu’une dinde de Noël”.

La même année, il fait partie d’une petite team de freelance qui s’adressent à l’autre boss, Jack Liebowitz, sur leurs conditions de travail. Avec Gardner Fox, Bill Finger ou Bob Haney, ils réclament des droits d’auteurs sur les ventes et les reprints, une assurance maladie et un fond de pension pour la retraite, qui les sortiraient de la précarité. Réponse de l’autre boss : “Je comprends ce que vous ressentez les garçons… moi aussi j’ai été socialiste autrefois, quand j’étais jeune”. Sauf qu’à cette époque, Liebowitz est devenu l’antithèse du socialiste pour devenir la caricature du patron véreux. Il met Marvel dans le coup, forge un arrangement avec la concurrence, et finit par forcer ses artistes à renoncer à leurs demandes, malgré tout l’argent que leurs créations rapportent à DC.

En 1968, à force d’incarner une voix dissidente chez l’éditeur, en conflit avec la direction de DC sur son salaire et sur la direction générale, il prend ses affaires et part chez Marvel, mettant fin au passage à l’aventure Doom Patrol

Fin de carrière

Arnold Drake passe donc chez Marvel où il se met à écrire… sur les X-Men ! Episode assez cocasse lorsqu’on songe au nombre de fois où le scénariste a accusé Stan Lee d’avoir plagié la Doom Patrol avec ses mutants (il faut dire que certaines coïncidences sont troublantes…). Sur les X-Men, il introduira notamment le personnage d’Alex Summers, le frère de Cyclops, qui évoluera par la suite en Havok sous la plume de Roy Thomas et Neal Adams. Il introduira également Mesmero (avec Don Heck) et Polaris (avec Steranko !) Il sera également le premier à écrire la série des Guardians of the galaxy dans l’anthologie Marvel Super-heroes!, créant au passage Yondu, bien connu des amateurs du film. Plus amusant encore, il écrira chez eux quelques numéros pour la série Not Brand Echh, série parodique de la maison Marvel, qui emprunte son nom au vilain surnom que Stan Lee donnait à DC dans son bullpen pour clasher le concurrent.

Mais son passage chez Marvel ne dure pas non plus très longtemps. Dès 1969, il s’en va pour passer par une période de traversée du désert, à écumer des scénarios d’éditeurs en éditeurs pour des séries d’horreur ou de mystère. Il rédige ainsi des scénarios sur Twilight Zone, Dark Shadows, Star Trek ou Boris Karloff’s Tale of mystery. Il faut bien payer ses impôts, après tout. S’il a encore travaillé pour DC en freelance par quelques occasions, comme sur Supergirl, il s’arrête de travailler en 1985 sur un épisode de G.I. Combat. Une histoire qui parle d’un soldat américain d’origine japonaise, qui lutte pour s’intégrer sur le front européen dans la deuxième guerre mondiale. Encore une histoire de marginaux et d’intégration, sur fond de dénonciation de l’intolérance…

Entre la fin de sa carrière et sa mort d’une pneumonie en 2007, Arnold Drake a écumé les conventions, continuant d’incarner jusqu’à la fin le portrait d’un scénariste proche de son public, toujours prêt à discuter, partager des histoires et à donner une petite interview. Il a été un scénariste qui a toujours vu le potentiel des comics et a toujours cherché à l’amener plus loin en nous offrant des concepts novateurs. Contrairement à d’autres, il n’a peut-être jamais réussi à se vendre comme une « marque » particulière, restant ainsi dans l’ombre, sans gagner sa place parmi les étoiles. Mais le nombre de prix reçus dans sa carrière montre bien qu’il mériterait sans doute davantage de reconnaissance publique…