Vendredi soir, alors que nous passions tous une soirée plus ou moins normale, la nouvelle est tombée : Dan Didio ne fait plus partie de DC. Sur Twitter, dans la communauté comics et même dans les bureaux de DC Planet, c’était la liesse générale. Claygan a ouvert le champagne et Mocassin s’est fendu d’un « On fera pas meilleure nouvelle pour 2020, remballez tout ». Après 10 ans en tant que co-publisher de DC et près de 20 ans dans la boîte, l’Anti-Didionitor, comme on l’appelle parfois, voit son règne s’achever. Qu’est-ce que ça signifie pour DC ? Pour l’industrie des comics ? À la fois beaucoup de bonnes choses, mais aussi quelques grosses questions qui peuvent laisser inquiet.

Dan Didio out : champagne !

Bien évidemment, même s’il est toujours triste de voir quelqu’un perdre son emploi (même si à l’heure actuelle, on ne sait pas encore s’il a été mis dehors ou s’il est parti de lui-même), il y a de quoi se réjouir de voir Dan Didio partir de DC. Il faut dire que le compère s’était mis à dos une grande partie du lectorat de comics à travers les années, et il y a beaucoup à célébrer.

D’abord, Dan Didio était connu pour son management réputé calamiteux. Au niveau éditorial, on peut penser aux changements de dernière minute récurrents ou à l’absence de vision à long terme. On peut penser à la gestion du personnel, alors qu’on ne compte pas les scénaristes ou dessinateurs qui ont claqué la porte avec plus ou moins de fracas sous son autorité (on peut penser par exemple à Mark Waid). On oublie pas que sous son management (même s’il n’en est pas responsable directement), certains éditeurs se sont sentis les attitudes de virer des auteurs pour un rien et d’une manière incorrecte (remember Katie Kubert & Gail Simone…). Son manque de soutien a clairement poussé à la fermeture de Vertigo. Et bien entendu, on peut penser à la fameuse affaire Berganza. Dan Didio (mais aussi Bob Harras, il ne faut pas l’oublier) a couvert cet éditeur, alors qu’il était accusé de harcèlement sexuel par plusieurs employées, en le maintenant en position (bien qu’ils l’aient confiné au bureau Superman… réputé le plus « prestigieux » de DC).

Dan Didio était également connu pour un certain nombre de choix problématiques, et quelques idées franchement merdiques sur DC et ses personnages. Ce n’est pas un hasard si hier soir, beaucoup de gens se sont permis de faire la fête au nom de Wally West et Dick Grayson. Dan était connu pour son embarras vis-à-vis des anciens sidekicks. Depuis qu’il est éditeur, Dick Grayson est passé par un nombre ahurissant de catastrophes, de Forever Evil aux récentes péripéties autour de Ric. Didio n’a jamais caché qu’il n’aimait pas ces personnages, qui rappelaient le vieillissement des héros et dont il ne savait quoi faire. Alors que pour beaucoup d’entre nous, ils sont justement l’incarnation de cette notion d’héritage chère à nos cœurs dans l’ADN de DC. En les dévalorisant, Didio montre qu’il n’y comprend rien à DC et à ses personnages. Et sa volonté de vouloir perpétuellement clarifier et nettoyer la continuité ne joue pas en sa faveur.

On pourrait multiplier les griefs vis-à-vis du personnage et mentionner encore beaucoup d’autres affaires. Pour toutes ces raisons, il semble évident que l’on peut se réjouir du départ de Dan Didio. Il était devenu pour beaucoup l’incarnation-même de tout ce qui ne va pas chez DC. Et pourtant, peut-être que ce départ est plus ambivalent qu’il n’y paraît.

Dan Didio out : tristesse ?

Hier soir, si énormément de fans étaient heureux et faisaient la fête, du côté de l’industrie des comics, les échos étaient différents. Si l’on met de côté Rob Liefeld, qui a clairement vécu sa meilleure vie, la plupart des professionnels des comics étaient sous le choc, et pas forcément pour le mieux. C’est un tout autre portrait qui est dépeint, celui d’un homme ouvert, généreux et encourageant. Nombreux sont les auteurs, comme Jeff Lemire, qui affirment haut et fort combien Didio les a soutenu, aidé et encouragé dès leurs débuts. Gail Simone affirme aussi : « J’appréciais beaucoup Dan. Nous étions souvent en désaccord. Mais il a fait beaucoup de choses pour lesquelles d’autres ont récolté les lauriers et lorsque les choses allaient mal, il a souvent accepté le blâme qu’il ne méritait pas. »

Dan Didio est ainsi représenté comme un passionné de comics, qui a toujours défendu le médium et ses intérêts, malgré ses choix controversés. Mitch Gerads précise ainsi que sans lui, Mister Miracle n’aurait jamais vu le jour. Peut-être y a-t-il une certaine langue de bois derrière ces discours. Mais néanmoins, ils offrent une image plus nuancée que celle du publisher autoritaire et incompétent. Cela me renvoie à une conversation avec Watchful lors d’un podcast avorté, alors que nous parlions de l’initiative DCYou d’il y a quelques années. Nous étions tous les deux d’accord pour dire que si Rebirth était une initiative portée par Geoff Johns, DCYou était peut-être le truc le plus didio-esque de DC. Elle révèle la volonté de l’ancien publisher d’élargir la base du lectorat, trouver de nouvelles niches et emmener le médium des comics dans de nouvelles directions.

D’un certain côté, Dan Didio a toujours refusé de faire avancer l’univers DC. Il a toujours été contre toute initiative qui donne plus de place aux sidekicks au détriment des héros traditionnels, tout projet qui modifie trop le statu quo classique (comme un mariage). Par contre, il a également toujours été partisan de l’élargissement de l’univers tout en maintenant ce statu quo… Le New Age of DC Heroes ou DCYou le révèle parfaitement. Même si la qualité est franchement discutable, la volonté était là. Et en cela, Didio est alors apparu comme un champion des auteurs, posant son poids en coulisses pour défendre et garder certaines directions… Dans la mesure du possible, sachant que Didio n’a pas non plus hésité à appuyer sur le bouton « Cancel » lorsque c’était nécessaire en termes de ventes. Soutien des auteurs, mais businessman aussi. Didio s’impliquait dans la politique de DC, pour le pire, mais aussi parfois pour le meilleur. Avec son départ, on perd le pire, mais peut-être aussi le meilleur. C’est peut-être plus la fin d’une ère qu’on ne le pense.

Didio out : la fin d’une ère

Il faudra du temps pour voir l’impact du départ de Didio sur DC Comics. Mais il se peut que se soit plus révélateur qu’on ne le pense. Cela me rappelle un podcast que j’ai entendu il y a quelques mois. L’auteur (que je n’arrive plus à retrouver, malheureusement) affirmait que les comics fonctionnaient par cycles de 15/20 ans. Et depuis la fin des années 90 et le début des années 2000, pour lui, nous vivions l’ère des scénaristes, anticipé à partir des années 80 sur le proto-Vertigo. Globalement, on a donné plus de place aux scénaristes, les éditeurs prenant du recul sur leur main-mise. Ce serait la raison pour laquelle les cas d’ingérences éditoriales négatives ont fait encore plus de bruit qu’autrefois. Néanmoins, pour le host de ce podcast, cette période s’achevait doucement et allait laisser place à une plus grande main-mise, non pas de l’éditorial, mais des conglomérats industriels qui possèdent les Big Two, c’est à dire Disney et AT&T.

J’aurais tendance à adhérer à cette théorie, car on en ressent les frémissements depuis l’affaire du bat-zizi avec le Black Label. Warner a opéré un nettoyage des titres, pour se concentrer sur l’essentiel et faire en sorte que sa propriété intellectuelle ne soit pas dévalorisée. Car l’objectif final sera de plus en plus basique : les comics doivent servir de zone de tests pour offrir aux exploitations cinéma et télévisuelles des concepts simples et exploitables. Tester à petite échelle sur les comics est moins onéreux que de lancer ces concepts à grande échelle. Mais pour cela, il faut que les comics soient en synergie avec le cinéma ou la télévision… Il faut donc se concentrer sur l’essentiel, sur le meat & potatoes, et éviter de s’éparpiller en élargissant trop l’univers.

C’est peut-être en cela que le départ du publisher marque la fin d’une ère. Dan Didio, connu pour sa grande gueule, s’est impliqué sur la politique de DC, en jouant de ses épaules larges pour parfois apporter le pire, parfois porter le blâme sur le pire des autres, et parfois aussi offrir certaines belles choses. Le déclin, volontaire ou subi, de Dan Didio, montre aussi une remise en question du soutien aux auteurs que ces derniers ont affiché hier soir en rendant hommage au publisher. L’exemple le plus parfait de ce soutien étant le tapis rouge que Didio a offert à Bendis, en lui donnant un nombre ahurissant et inconsidéré de séries.

Désormais, Jim Lee reste seul publisher en place. Et ce n’est probablement pas prêt de changer. Autant Didio s’impliquait dans la politique éditoriale de DC, prenant des risques et des décisions parfois complètement connes sans aucune considération, autant Jim Lee se place comme un middleman créatif, plus lisse et effacé, l’exécutant parfait. L’avenir me donnera peut-être tort, mais je doute que Warner ne place un remplaçant à Didio, du moins, pas avant un moment. Jim Lee risque de rester seul sur le poste, pour mettre en place de nouvelles orientations stratégiques de la part de la maison-mère. Il faudra cependant probablement bien une bonne année, voire deux, avant que l’effet du départ de Didio ne se fasse ressentir. En attendant, beaucoup de questions restent en suspens, et les temps à venir seront probablement assez intéressants…