Nous sommes en 1989. C’est cette année-là qu’est publiée le #2 de l’anthologie de Noël Christmas with the superheroes. Depuis quelques années, DC reconstruit sur de nouvelles bases son univers. La Justice League est devenue Internationale, et plutôt loufoque. La sainte trinité Superman, Batman et Wonder Woman a été réinventée pour une nouvelle époque. Certains personnages phares ont changé de propriétaire, comme Wally West remplaçant l’ami Barry sous le costume de Flash. Et dans cette nouvelle continuité, certains n’ont même jamais existé, comme Kara Danvers, aka Supergirl.

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Gros casting pour un Christmas with the superheroes

C’est un petit éditeur encore méconnu qui mène la barre de l’anthologie. Il atteindra la célébrité chez DC quelques années plus tard grâce à l’un son run emblématique sur Flash. Vous l’avez compris, je parle bien de Mark Waid, qui a rassemblé un casting triple-A pour ce numéro anthologique : John Byrne, Andy Kubert (encore jeune), Paul Chadwick (alors superstar du n&b indé pour Concrete chez Dark Horse), ou Dave Gibbons (au scénario). Sans oublier Alan Brennert, cantonné d’habitude aux romans, qui passait parfois chez DC faire coucou et pondre un chef d’oeuvre. C’est lui le responsable de To kill a legend et ici de Should auld acquaintance be forgot.

Ce fascicule offre six histoires plus ou moins de Noël, centrées chacune sur un ou deux personnages. Chacune parvient à transmettre quelque chose de cette période potentiellement feel-good de Noël, avec un discours sur l’héroïsme DC. Le récit (un peu pompeux) de Dave Gibbons sur Batman fait office de méditation allégorique sur l’ambivalence. C’est la lutte entre l’obscurité de Batman et la lumière, symbolisée par sa relation à Robin. Le segment silencieux de Byrne et Kubert nous montre Enemy Ace qui vient gentiment aider une communauté durant la guerre. Mais il finit par se faire rejeter par ces derniers. Et le flashback de la Satellite League sur le team-up Flash/Green Lantern rayonne par son optimisme héroïque et son petit côté rétro.

Ex-Machina et Gifts : l’héroïsme dans le quotidien

C’est maintenant sur trois récits de Christmas with the superheroes #2 que j’aimerais  particulièrement m’arrêter.

Le premier, c’est Ex-Machina, centré sur Superman. Ici, pas de Brainiac, pas de Luthor, ni même de Martha. Juste un homme, seul dans sa voiture en panne un soir de Noël. Il combat deux adversaires éternels de l’espèce humaine : le froid et la solitude. Cet homme compte mettre fin à ses jours, contemplant la fin inéluctable qui l’attend. Un homme, donc, rejoint par Superman, qui s’arrête pour le soutenir et lui venir en aide. Pas d’action, de vilains, de flashs, ni de paillettes. Et pourtant, une histoire merveilleuse, qui représente l’homme d’acier à merveille. Une histoire qui évoque une planche magnifique d’All-Star Superman de Grant Morrison. En pleine scène d’action, Superman s’arrête pour aider une personne. Un dieu parmi les hommes faisant le choix de vivre comme quelqu’un de simple qui vient en aide aux autres. Les dialogues ont mal vieilli, mais l’histoire reste terriblement touchante. 

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Le deuxième, c’est Gifts, centré sur Wonder Woman. Une pasteure remplie de doutes et de questions sur sa foi et sur son ministère fait la rencontre de l’amazone. Diana elle-même doute de sa propre mission. Le récit reste naïf, mais là encore touchant (et plutôt bien dessiné). L’histoire est terre-à-terre et remplie d’humanité. Là encore, Diana n’est pas au-dessus des autres. Elle est là simplement pour témoigner de la manière de vivre prônée par les amazones, avec leurs valeurs de paix, d’amour, d’harmonie… souvent mises à mal par la réalité. Ce segment qui nous rappelle qu’en chacun de nous sommeille celui qui peut accompagner l’autre dans ses questions, peu importe les différences qui nous séparent. Les uns diront que le discours sonne franchement Miss Univers, je leur répondrai qu’ils ont peut-être raison, mais qu’à Noël, franchement, ça passe.  

Should auld acquaintance be forgot

Mais ces deux récits, aussi forts soient-ils, ne sont pas grand chose comparé au segment d’Alan Brennert et Dick Giordanno, qui conclut ce numéro en apothéose avec la meilleure histoire de Noël. C’est elle qui fait de ce comics un intemporel à mes yeux.

Elle commence avec un Deadman dépressif, qui essaye tant bien que mal de trouver un peu de contact humain en cette période de fin d’année. Il passe de corps en corps, se réjouissant de partager les bons moments vécus par les vivants. La famille, le repas, la compagnie, la joie, la sérénité… Mais il réalise que cette joie de Noël n’est pas sienne, qu’il est en train de la voler à un autre. Alors il s’en va aussi de ce corps, rongé par la culpabilité et le désespoir. En clair : Deadman fait ici office de métaphore de la dissociation, et de la solitude de la dépression. Le propos est fort et particulièrement approprié pour ce personnage. 

Mais c’est là que le twist arrive : une jeune femme blonde, sourire aux lèvres, vient lui parler. C’est déjà surprenant que quelqu’un s’adresse à Deadman, le fantôme par excellence. Encore plus lorsqu’on découvre l’identité de cette personne : Kara Zor-El, la Supergirl originelle. Celle qui est morte dans Crisis on Infinite Earths, qui a été effacée de l’histoire. Celle que tout l’univers DC est censé avoir oublié.

Bien sûr, le costume de Supergirl avait été repris, depuis, mais Kara Zor-El était tombée dans les oubliettes. Deadman lui-même n’a aucune idée de l’identité de la personne en face de lui, le nom de « Kara » ne résonne absolument pas. Ce personnage est inconnu de sa propre continuité : seul le lecteur comprend, partageant avec l’auteur la confidence de l’identité de cette femme. Par là, Brennert met le public dans sa poche, et le prépare à recevoir une merveilleuse réplique sur le mérite de nos actions : 

«  On ne fait pas ce qu’on fait pour la gloire ou la reconnaissance. On le fait parce que ça doit être fait. Si on ne le fait pas, personne ne le fera. Et on le fait même si personne ne sait que nous l’avons fait. Même si personne ne sait que nous existons. Même si personne ne se rappelle qu’on ait jamais existé. »

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Un comic-book de son temps riche en sens

Ces trois récits, particulièrement Should auld acquaintance be forgot, apportent quelque chose d’intéressant pour chaque lecteur de comics derrière lequel se cache un être humain. Au-delà du décorum kitsch, mercantile et mièvre de Noël, ils utilisent cette période de l’année pour interroger le lecteur sur le sens de Noël. Les auteurs posent la question du sens de nos actions, de notre solidarité, invitant à réveiller la part d’héroïsme qui sommeille en nous pour prendre soin des autres… même de façon anonyme et invisible.

Ce numéro de Christmas with the superheroes #2 montre aussi combien il est un produit de son temps. Crisis on infinite earths laisse sa trace, par la présence de Barry et Kara, mais aussi dans la manière d’aborder Superman et Wonder Woman. Mais surtout, il aborde des questions profondes et adultes, comme la solitude, la dépression, le suicide, l’impuissance dans l’action ou le découragement. Watchmen TDKR, et avec eux cette volonté qui traîne depuis les années 70 de vouloir faire des comics pour les grands n’est pas loin. Mais il sait aborder ces questions très sombres sans jamais tomber dans le cynisme. Il refuse de laisser le dernier mot à la désillusion, pour garder une dernière note d’espérance.

En cela, ce petit numéro de Noël de rien du tout est un comics essentiel qui nous parle de notre condition humaine. Il ne cède ni au désespoir absolu, ni à l’exultation, mais prospère dans cet entre-deux toujours un peu gris, où chacun fait ce qu’i peut pour s’en sortir. Tout en étant un comics de 1989, ce Christmas special que vous pouvez trouver à 0,50c sur internet porte un petit cachet intemporel.