C’est quand même un petit peu un événement : le 25 octobre dernier, le nouveau Black Label est arrivé en France chez Urban Comics. Batman : Damned, le récit controversé de Brian Azzarello et Lee Bermejo est sorti, à grands renforts de promotion. Les auteurs étaient même présents à la Comic Con Paris pour célébrer la sortie française de leur oeuvre. Mais est-ce que Damned est à la hauteur de l’événement ?

Bermejo

Un Damned abîme d’incompréhension

Il y a quelques jours, j’étais dans une grande librairie près de chez moi au rayon comics. Un couple se tenait là, devant les ouvrages en devanture et leur regard s’est naturellement dirigé vers le magnifique objet qu’est Batman: Damned. Et c’est normal : Urban s’est vraiment dépassé en offrant un objet magnifique. Mais je me suis permis de leur adresser la parole :

« Vous êtes fans d’Azzarello ou Bermejo ? ». « Non, pas vraiment », m’ont-ils répondu. Alors je me suis permis de leur dire : « Dans ce cas, je vous déconseille vraiment de le prendre… ». Puis je les ai orienté vers d’autres comics de Batman qui me semblaient plus qualitatifs et agréables à lire. Et sincèrement, j’aimerais vous dire la même chose. Mais ma déontologie m’impose quand même de vous expliquer pourquoi je trouve cette histoire aussi peu recommandable.

L’une des premières phrases du livre affirme : « Cette ligne ténue n’est qu’un fil tendu au-dessus d’un grand canyon… d’incompréhension ». Et je dois avouer que c’est le ressenti qui a dominé mon être entier pendant la majorité de la lecture de l’ouvrage : l’incompréhension. Comment est-ce possible que les éditeurs de DC aient laissé faire ça ? Quel était le projet de l’équipe créative, exactement ? Est-ce qu’il y avait un plan ? Est-ce qu’Azzarello avait la moindre idée de là où il allait ? Et même, plus généralement : est-ce que cet ouvrage a un sens ? Ma relation à cet ouvrage ne se tient même pas au-dessus d’un canyon. C’est carrément un abîme d’incompréhension.

Batman Damned

Une collection d’incohérences

Les uns trouveront le pitch de base de Batman Damned intéressant. Le Joker est mort. Mais qui l’a tué ? Batman et Constantine mènent l’enquête. On invoque alors une pléthore de personnages et de concepts de l’univers Dark/magique de DC. Simple, basique, mais potentiellement efficace. Et perso, sur le papier, je suis client. Sauf que rien n’a de sens. Dès le premier chapitre (sur trois !), la narration posée par John Constantine est vide et n’offre absolument aucune cohérence.

Malheureusement, tout cela ne fait que s’intensifier au fil du temps. Concrètement, on passe de scènes en scènes, de lieu en lieu, de personnage en personnage. On a l’impression (à plusieurs titres) de lire un récit qui a été écrit par un enfant de 9 ans,  qui ne prend pas le temps de s’embarrasser de cohérence, de narration ou de psychologie. Il s’amuse avec ses jouets dans un joli décor. Et beaucoup de moments du comics ont d’autre vraisemblablement pour seule explication : « Je m’appelle Brian et j’ai envie de caser toutes mes figurines dans mes 3 numéros ».

Subitement, Batman se retrouve enterré vivant dans un cercueil : par qui, où, quand, comment ? Aucune idée, on s’en fout. Mais Brian veut montrer son jouet Swamp Thing, alors il s’est dit que ce serait cool de l’utiliser comme ça. Subitement, Harley Quinn est sur le toit du commissariat de Gotham, pour l’une des pires scènes du volume. Soudain y’a Etrigan qui est là à faire du mauvais rap dans un club moisi. Et d’un coup, y’a Deadman le toxicomane qui débarque. Aucun ne sert à quoi que ce soit dans l’intrigue de Damned, ni même un vague aspect onirique à l’ouvrage. Azzarello n’a rien à dire, et tout se transforme en vignettes clichées. C’est gratuit, vide et incohérent.

Damned

GrIM, GriTTy, EdGy & sooo D44rK

Gratuit, c’est peut-être le meilleur terme pour exprimer ce volume. Azzarello a été élu pour écrire sur le Black Label, un monde où tout est (presque) possible (sauf montrer le kiki de Batman). Alors puisqu’on est entre adultes, on sent qu’il a envie d’y aller pour montrer combien il aime aller loin, combien il est dark. L’auteur accumule ainsi les clichés pour avoir l’air cool et sombre. Ça passe par des répliques du genre : « Nous ÉPROUVONS tous et INFLIGEONS tous de la DOULEUR. Nous avons MAL et chacun de nous est SEUL dans sa SOUFFRANCE » (les mots en majuscule viennent du texte lui-même). Peut-être que l’auteur veut sonner profond, mais concrètement, on dirait surtout un truc écrit sur la couverture de l’agenda d’un emo-kid en 5eme2. Les trois chapitres sont bourrés de ces répliques.

Mais la gratuité passe surtout par certaines situations gênantes, pour ne pas dire profondément malsaines. On peut par exemple mentionner la scène avec Harley Quinn dans le chapitre 2 (attention spoiler !) qui tente de violer Batman pour lui donner une bonne leçon. Parce que le Joker le dit : « Aujourd’hui, non, c’est oui ». On peut songer aussi à la scène glaçante du chapitre 3 entre Constantine et Zatanna. Parce que Brian veut absolument nous rappeler que le monde est MOCHE, TRISTE, avec beaucoup de DOULEUR. Mais loin d’être un rappel utile, c’est surtout un nihilisme bas du front qui n’est ni subtil, ni profond, ni intelligent.

Batman Damned

Un point esthétique

Bon, vous avez compris : Batman Damned ne tient pas trop la route. Mais est-ce que c’est joli, au moins ? Il faut bien reconnaître que oui. J’avoue que je fais partie des trois au fond qui ne sont pas franchement fans de Bermejo. Je reconnais qu’il a un trait impressionnant, détaillé et méticuleux. Il a un talent certain pour mettre en place une ambiance par ses coups de crayons et un sens du storytelling. Par contre, je le trouve souvent un peu statique dans son dessin et j’ai du mal avec ses couleurs. C’est malheureusement le cas ici aussi. Si certains panels sont une merveille pour les yeux, comme le segment impressionnant avec Swamp Thing, d’autres semblent plus figés. Bermejo utilise des couleurs assez sombres, qui rendent parfois la lecture difficile. Le lettrage n’aide pas non plus, notamment les caractères fins et blancs à même le dessin.

Néanmoins, si vous êtes fans de Bermejo, vous aurez de quoi vous régaler. Même si, à titre personnel, je n’apprécie que moyennement son style, je sais malgré tout reconnaître le talent là où il est, faire la distinction entre mon goût et sa compétence. Et là, Bermejo rend un dessin de grande qualité, notamment en terme de storytelling et de décor, avec un Gotham à couper le souffle. Cela me fait regretter que Damned ne soit pas un livre simplement silencieux, où suivre les images suffirait à comprendre l’intrigue. Parce qu’en fait, c’est déjà pratiquement ça. Le script d’Azzarello a tellement peu de cohérence que c’est essentiellement Bermejo qui porte tout et aide à faire sens. On en vient à espérer que le dessinateur saura continuer ses aventures en solo plutôt qu’avec le compagnonnage de son partenaire de crime.

Batman Damned

Vous l’aurez donc compris : Batman Damned est un récit caricatural, boursouflé et fatiguant, mené par un auteur qui s’amuse avec ses figurines et ses répliques clichées. Excepté si vous êtes amateur de shock-value et d’histoires gratuitement malsaines, vous pouvez sérieusement économiser l’achat de ce volume au profit d’un autre. Au pire, vous pouvez toujours l’acheter simplement pour les images de Bermejo qui ne manque pas de talent. 

 

Mauvais / 10 Notre avis
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Les +
- Les dessins de Lee Bermejo, qui permettent d'éviter la note "Lamentable"
Les -
- Un scénario vide et incohérent
- Des dialogues clichés et une narration complètement floue
- Des personnages vides, utilisés comme des figurines ou des marionnettes - Des réinventions à côté de la plaque
- Des passages franchement malsains
- Un nihilisme idiot et sans aucune finesse
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