Kingdom Come, ou l’une des oeuvres les plus emblèmatiques des années 90. Certains iraient jusqu’à dire qu’elle est la seule chose à sauver des années 90, avec Marvels chez la concurrence. En France, la réédition de Kingdom Come chez Urban Comics a participé au changement de regard sur le genre du comics, en partie grâce au style d’Alex Ross. Le scénario de Mark Waid apporte une problématique neuve à travers la notion d’héritage, nous interrogeant sur l’éthique du super-héros, ainsi que ses responsabilités.

Aujourd’hui, l’univers de Kingdom Come refait parler de lui dans son rapport à l’univers partagé DC. Brian M. Bendis, avec son titre Young Justice, a annoncé amener sa jeune équipe dans l’univers de Kingdom Come. De la simple question « Faut-il en être surpris ?« , il faudrait surtout comprendre pourquoi, et comment Kingdom Come s’est transformé en réalité alternative en relation avec la continuité. Et cette relation a commencé, non pas avec son statut de elseworld (qui n’engage pas de lien direct avec l’univers partagé), mais avec sa suite directe qui a transformé Kingdom Come en Terre-22 du multivers DC.

Entrée dans la continuité

Kingdom Come s’est implanté comme l’une des meilleures réalités alternatives de l’univers DC, et son succès a entretenu l’existence de ce monde, répertorié aujourd’hui dans le guide du multivers de Grant Morrison en 2015. Ce monde, et son Superman, se sont imposés bien avant, et était déjà connu comme l’un des univers parallèles. Le Kingdom Come Superman est apparu à de multiples reprises au sein du multivers. On retient son apparition dans le Superman/Batman de Jeph Loeb et Ed McGuiness, mais c’est en 1999 qu’il apparaît dans un titre régulier, dans Superboy #60. Cette même année, la suite officielle de Kingdom Come voit le jour.

Publiée sous le titre The Kingdom, cette suite met à mal l’identité de Kingdom Come qui se présentait comme une oeuvre artistique totale, et une réflexion majeure sur le super-héros, dans son rapport à la géo-politique, à l’éthique et à la religion. The Kingdom poursuit le traitement général de ces idées, mais avec l’objectif d’intégrer l’univers de Kingdom Come à la continuité DC – au même titre que Doomsday Clock aujourd’hui. The Kingdom gravite autour d’un personnage devenu représentant de l’univers de Kingdom Come, au même titre que son Superman : Magog.

Magog est un homme, se sentant choisi par Superman, lors de la destruction du Kansas (cf. Kingdom Come). Il vout alors un culte au divin super-héros. Superman entend parler de ce culte et révèle à Magog qu’il ne l’a pas choisi, qu’il n’a pas sacrifié le Kansas, mais qu’il s’agissait de sa plus grande erreur. Magog, perdu et en quête d’une foi nouvelle, se voit conférer une puissance colossale par les représentants de l’univers comsique/magique de l’univers DC, sans raison définie. Magog cherche ensuite à se venger de Superman, et le tue. Insatisfait de sa vengeance, il remonte le temps pour le tuer de nouveau et répéter l’opération indéfiniement.

The Kingdom a beau être un condensé d’incohérences diverses, Mark Waid est à l’écriture de l’intégralité de l’événement. Son intention principale semble reposer sur le développement des différentes générations de héros. The Kingdom comporte autant de numéros focalisés sur l’événement que de one-shots présentant des versions alternatives de super-héros de l’univers DC (Plastic Man, le fils de Batman, ou encore Kid Flash). Le lecteur, fraichement sorti de sa lecture de Kingdom Come, s’interroge sur les intentions de Mark Waid qui propose cette suite trois ans après la publication de Kingdom Come, et sans l’artiste qui a participé à son succès (aka. Alex Ross), et touche, en partie, au choix d’un personnage principal tel que Magog. Lorsqu’Alex Ross concevait Magog, Mark Waid lui demandait d’en faire la représentation stéréotypée du super-héros moderne, très influencé par Rob Liefield. Alex Ross s’inspire, sur les conseils de Mark Waid, de Cable et Shatterstar pour concevoir Magog.

Magog apparait dans Kingdom Come, comme personnage secondaire, mais se retrouve comme porte-étendard de sa suite. Avec The Kingdom, Mark Waid oriente son univers vers ce que Kingdom Come dénonçait implicitement : le comics comme objet de consommation. Avec un personnage  comme Magog, aussi représentatif de l’exagération et aux limites de la caricature, son utilisation dans The Kingdom donne raison à la multitude de personnages dénués d’intérêts créés dans les années 90, alors que le média était en crise. La suite officielle de Kingdom Come est une tentative d’événement médiatique raté, s’inscrivant entre deux autres événements liés à l’univers DC : New Year’s Evil (avec New Year’s Evil : Gog #1, prologue à The Kingdom), et Zero Hour. The Kingdom n’aura cependant aucune répercution sur l’univers DC. Et sa focalisation sur une nouvelle génération ne fera naître qu’une apparition anecdotique des Kingdom Titans dans Titans #23-25, en 2000. Magog reviendra ensuite, en tant qu’ennemi de Superman, lors du run de Chuck Austen, dans un arc intitulé In the Name of Gog.

La revanche d’Alex Ross

Malgré la forme donnée à The Kingdom, une suite à Kingdom Come devait bel et bien se faire. Alex Ross avait déjà écrit quelques idées, dès 1996, selon ses dires. Dan Raspler, alors éditeur en chef, ne jurait que par Mark Waid. Il était un scénariste capable d’écrire plusieurs titres réguliers, et le succès critique de Kingdom Come lui revenait pour son contenu, puisqu’il était alors seul scénariste crédité, récompensé par un Eisner Award. S’ajoute à cette renommée son statut d’éditeur chez DC depuis 1986, et une série de succès dont Flash ou Justice League of America : Year One. C’est oublier que Kingdom Come est le fruit d’un travail collaboratif.

Mark Waid, en désaccord avec les idées proposées par Alex Ross, se tourne vers un autre artiste : Gene Ha. Alex Ross continue d’écrire, en cherchant à conserver cette narration englobant tout un monde, et ne ciblant pas un personnage précis. Alex Ross tente de trouver des compromis afin de créer un lien logique entre Kingdom Come (hommage au Golden Age) et la JSA. L’interaction entre les deux univers semble être d’une importance capitale pour l’éditeur. Alex Ross contacte donc les scénaristes du jeune titre JSA, David S. Goyer et Geoff Johns. Mais ces recherches n’aboutissent pas.

Après plusieurs désaccords avec l’éditeur en chef et Mark Waid, non seulement Alex Ross s’écarte du projet, mais Gene Ha également. Alex Ross refuse de dessiner, et ne signe ni intérieur, ni couverture. L’artiste refuse de dessiner à nouveau les intérieurs, se sentant bien plus capable dans le travail de scénariste. Cette querelle le conforte également dans l’idée d’arrêter de concevoir les planches intérieures. Il s’écarte du projet chez DC, et va tenter de mettre en application ses idées en tant que scénariste chez Marvel, aux côtés de John Paul Leon, avec l’elseworld Earth X. Publié en 2000, Earth X ne fait pas d’ombre à The Kingdom, mais résonne comme une réponse virulente à un éditeur n’étant pas à l’écoute de ses artistes. La présence d’Alex Ross suffit chez les lecteurs à établir le rapprochement entre Kingdom Come et Earth-X. Malheureusement, plutôt qu’une suite, Earth-X obtient la considération du « Kingdom Come de la concurrence ». Ce qui ne retiendra ni Alex Ross, ni Marvel, de réaliser Universe X, puis Paradise X.

JSA : The Kingdom Come, renouveler l’hommage au Golden Age

2007, Geoff Johns reprend les rennes de la JSA, sous le titre de Justice Society of America, pour rendre un dernier hommage à son équipe favorite. Réside derrière son envie de revenir sur l’équipe plusieurs facteurs. Geoff Johns sait que Jerry Ordway ne compte plus exercer encore bien longtemps, malgré tout son amour pour l’équipe de la JSA. Ayant eu l’honneur de travailler avec le célèbre artiste lors d’Infinite Crisis, Geoff Johns souhaitait avec Justice Society of America de remettre au goût du jour l’équipe, dans le plus grand respect des traditions de l’équipe, en la placant au coeur d’un conflit impliquant des personnages de terres différentes.

Pour Johns, la Justice Society of America est une famille. Il y dépeint des personnages aux caractères très variés, s’influençant respectivement, comme une véritable famille. L’identité de famille se ressent sur d’autres points. La JSA est ouverte à tout héros, en particulier aux personnages abandonnés, aux êtres perdus, acceptés tels qu’ils sont, en complémentarité avec la Justice League qui est une organisation. On trouve alors Stargirl, Jay Garrick, Alan Scott, mais également une nouvelle vague avec Cyclone, Starman, ou encore le fils de Wildcat. Johns fait référence à ses différents projets pour le titre dès les premiers épisodes à travers les visions de Starman. On sait dès lors que le titre impliquera Kingdom Come et Terre-2, et donc les artistes représentants de ces mondes : Alex Ross et Jerry Ordway.

Alex Ross joue un rôle partiel de co-scénariste. Avant de lancer la série, Geoff Johns a présenté ses idées à Alex Ross, qui dit en avoir validé l’ensemble, et était ravi des intentions de Johns réservant toute représentation de l’univers de Kingdom Come au peintre. L’artiste rejoint l’équipe créative en illustrant l’univers de Kingdom Come, mais réalise l’intégralité d’un One-Shot dédié au personnage de Superman pour l’événement. Le récit en trois arcs, Thy Kingdom Come est considéré comme une suite, faisant l’impasse sur The Kingdom, tout en considérant Magog, mais en réalisant une nouvelle version du personnage : Gog. Thy Kingdom Come s’accomode de The Kingdom, et ne repose que sur l’essentiel concernant Magog, en tant que personnage que Geoff Johns va s’approprier et approfondir. A travers ce personnage, Geoff Johns donne l’impression de corriger les erreurs majeures de The Kingdom.

Après une introduction évoquant Watchmen sur plusieurs points (tueur de héros, motivations louables), Geoff Johns part du principe que Kingdom Come pourrait bien être le futur de notre univers, à un détail près : l’existence de la JSA. Geoff Johns a pensé écrire cette histoire en remarquant l’absence de la JSA dans l’univers de Kingdom Come. Selon lui, si la JSA existait dans l’univers de Kingdom Come, le désastre aurait été évité. Thy Kingdom Come présente à la fois la nécessité d’une JSA, en proposant une réécriture du drame de Kingdom Come en lui fournissant à la fois une suite, mais aussi une introduction au Superman de la Terre-22. Pour rappel, Justice Society of America fait suite à Infinite Crisis, où Superman (Terre-2) se sacrifie. Introduire Superman (Terre-22) pour le remplacer revient à poursuivre l’hommage à l’âge d’or, tout en rouvrant une plaie récente au sein de l’équipe. C’est aussi présenter la solution, d’après l’auteur, à l’un de ses plus grands traumatismes, lui donner une chance de corriger le désastre dont il se sent responsable dans son univers.

En somme, DC n’a pas tardé à chercher à exploiter l’univers de Kingdom Come. Certains y voient un blasphème, d’autres nuancent le cas The Kingdom, de par la présence de Mark Waid. Kingdom Come aurait pourtant pu être bien plus qu’une oeuvre condensée. Elle aurait pu être les fondations d’un univers annexe, développé par ses auteurs. The Kingdom ne l’a pas empêché de survivre, mais sous une forme bien plus conventionnelle, fidèle à l’image du comics industriel. Les fans ont fermé les yeux sur sa suite officielle, et n’ont fait qu’entretenir le souvenir d’une oeuvre forte et indépendante de tout autre récit, sinon de l’univers passé auquel elle rend hommage. Et de par son rapport au souvenir, Geoff Johns a su en tirer ce qu’il sait faire de mieux : nourrir le souvenir et l’hommage à l’âge d’or et d’argent.

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Étrange personnage constitué de framboises. La légende raconte qu’il aurait une quelconque appartenance à l’école du micro d’argent. Il consolide sa morphologie linguistique et cherche à se perfectionner dès que possible. Profondément inspiré par Françoise Hardi et Zizi Jeanmaire, il écrit par passion. Amoureux de culture, il n’a jamais su se détourner de son premier amour qu’est le monde des comics. Élevé dès ses premiers pas par Bruce Timm qui lui a montré la voie de la sagesse, il s’entraine depuis comme un samouraï et accumule les reliures, les brochures, et se (re)découvre au fur et à mesure des coups de cœur. Rapidement détourné de l’univers Marvelien moderne depuis Marvel Now, il ne jure plus que par Image et DC Comics. Le fan de comics qu’il est attend sagement le retour d’une époque pour le moins révolue où le fan de comics prône sur les lecteurs éphémères qui ne se limitent qu’aux grands personnages publicités ou adaptés le temps de quelques mois. Éternel insatisfait, il n’aime pas cette présentation, et tout ce que l’on doit en retenir est qu’il écrit par passion dans le but de la partager.

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Corwyn McFly
Corwyn McFly

Article très intéressant qui m’a donné envie de relire Kingdom Comes et de m’essayer à JSA de Geoff Johns.

mavhoc
mavhoc

Très bon article encore une fois !