Nous avons l’honneur et le plaisir de vous dévoiler aujourd’hui une des surprises que nous vous avions promis lors de notre bilan de la San Diego Comic-Con. Babs, notre rédactrice de l’international, a eu le privilège de rencontrer Grant Morrison lors de cette édition 2013 de la SDCC et lui a posé quelques questions estampillées DCPlanet.

L’interview contient des spoilers si vous êtes lecteurs VF. Les questions portent sur son long run de Batman, Inc, Multiversity, Wonder Woman : Earth One, ses projets hors DC comme Sinatoro ou encore sur ses traits de personnalité.

Grant, merci de nous accorder quelques minutes pour DCPlanet.fr. Comment abordez-vous la fin de votre run sur Batman, run de plus de six ans où vous avez brillamment tenté de représenter le Batman aux multiples facettes, qui s’est un peu perdu avec le temps, et de sombrer dans le domaine du vigilante, archétype qui pullule aujourd’hui ?

Grant  Batman.Inc arrive à sa fin, ainsi que mon histoire concernant Bruce. On parle beaucoup de Batman, en faisant une figure unique, oubliant que c’est un homme avant d’être un symbole, une idée. Il est l’Homme parfait pourtant il n’en reste pas moins un homme. Je voulais montrer cela dans mes écrits et il est encore trop tôt pour se dire si ce long récit aura un impact. Batman redevient un personnage ténébreux alors qu’il est passé par de nombreuses phases différentes. C’est dans l’air du temps et cela se ressent dans d’autres productions. Les personnages sont en phase avec leurs époques et ce depuis le début des comics. Nous avons eu des Nazis devenant communistes, car le communisme était l’ennemi à une époque ; les héros se mettent à tuer, car c’est-ce qu’attend le lecteur. Ce sont les attentes actuelles des lecteurs et même en essayant de faire le contraire, en essayant d’écrire le personnage selon l’idée que je m’en fais, c’est impossible, on finit par se laisser contaminer à son tour. Batman est intemporel, c’est le héros torturé, le symbole dont les gens ont besoin, dont les lecteurs ont besoin. Ils veulent des héros qui les comprennent, qui puissent les aider bien que ce ne soit que des personnages de papier et indirectement, cette peur qu’ils ont, ce traumatisme, impacte les personnages, c’est incestueux. Mon cycle repose sur l’idée du serpent qui se mord la queue. On en revient toujours au même.

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Pourtant, même si on retrouve des combinaisons qui ont fait le succès d’autres de vos séries : le retour de thématiques du Golden/Silver Age, l’utilisation des symboliques… vous arrivez à surprendre le lecteur. Vous ne vous laissez pas contaminer par les attentes des lecteurs et au contraire vous écrivez les histoires que vous désirez. La mort de Damian fut par exemple un choc pour moi. Je ne m’y attendais pas. Par le passé vous avez déjà utilisé ce genre de ficelles, je ne dis pas que vous vous répétez, mais on peut établir une grille d’analyse selon le type de récit que vous entreprenez, une grille d’analyse qui se révèle être assez vite obsolète vu que l’on va de surprise en surprise.  L’idée de l’ouroboros est en fait partie intégrante de votre manière d’écrire ?

Grant  Pas réellement ; quand on écrit une histoire, quel que soit le personnage, il faut réfléchir à ce qu’on attend de lui, ce que l’on veut dire à son sujet. Chaque scénariste fut marqué par une période du personnage, que ce soit Batman ou un autre. Quand arrive le moment de se mettre au travail, on a tout un tas d’informations le concernant, des notes, des croquis et un plan. Le plan en question est pourtant en mouvement perpétuel ; le sort de Damian a évolué rapidement, comme l’idée des Batmen, ou bien de l’implication des Al Ghul dans le récit. Bien entendu, plus on avance dans l’histoire et plus les choses s’emboîtent automatiquement sans qu’on le remarque. Comme dans toute activité, on a des automatismes, mais c’est la manière dont on les aborde qui importe. Aujourd’hui la grande mode est de tuer les personnages à la pelle. Les lecteurs se plaignent et en même temps ils en redemandent. Là aussi on retrouve cette idée de cycle. Je suis satisfait de ce que j’ai écrit pour Batman ; je voulais emmener les lecteurs vers un Batman oublié, loin du psychopathe que nous avons eu pendant de longues années. Maintenant si  lecteur préfère un personnage sombre, ce qu’est Batman, je ne peux pas me dire que j’ai échoué, car cet aspect du personnage existait déjà et a encore le droit d’exister.

Reviendrez-vous sur le personnage à un moment ou à un autre comme vous l’avez fait avec Superman ou bien Batman, pour qui vous avez déjà écrit plusieurs histoires auparavant ?

Grant – Je pense avoir donné tout ce que j’avais sur le héros, après on peut toujours apporter des touches supplémentaires au héros, mais actuellement ce n’est pas mon envie. Je pense avoir écrit le récit que je désirais. Ce fut un long voyage, un voyage passionnant et qui a eu la chance d’exister grâce aux lecteurs, mais aussi à tous ceux qui ont contribué d’une manière ou d’une autre à la mise en place de mes histoires. Je ne quitte pas DC en laissant Batman : d’autres scénaristes écrivent ses histoires aujourd’hui comme Scott Snyder et ils le font très bien. C’est à eux qu’il faut laisser une chance de montrer une facette différente de Batman et de contribuer à sa légende.

Même si vous laissez de côté Batman, vous ne laissez pas les super-héros de côté, les lecteurs attendent votre vision de Diana, vos multiples récits composant Multiversity… Pouvez-vous nous en dire plus sur l’un ou l’autre de vos projets pour DC ? 

Grant  Multiversity est en cours de finition. Il abordera plusieurs aspects de l’univers DC. Chaque histoire et donc chaque dimension abordera un ton différent. Selon l’équipe ou le personnage, on retrouvera l’essence même de ce qu’ils étaient, que ce soit la famille Marvel ou l’équivalent des Jlaxis. Multiversity abordera des thématiques et des personnages déjà vus dans Final Crisis ou bien le Golden Age. Mon travail fut long, mais comme pour All Star Superman, je devais revenir à l’essence même des différents personnages ou du concept pour faire évoluer le récit.  On fonctionnait en équipe pour chaque récit. Le travail fut conséquent, mais nous avons bâtî cela en binôme, que ce soit le côté glauque du monde Nazi, ou bien le côté Noir & Blanc de Shazam. Je sais que l’attente est longue, mais vous pouvez me croire, vous n’avez encore rien vu. (sourires)

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Et pour Diana alors ?

Grant  Écrire sur Wonder Woman n’était pas une priorité ; beaucoup pensent que je voulais travailler sur la trinité, ce n’était pas le cas. Je ne regrette pas, le personnage est captivant et bien que ce ne soit pas terminé et que je découvre encore des choses sur la princesse, j’ai une vision claire de ce qu’elle est et de ce que je veux faire avec le personnage. Avec Yannick, on aborde le personnage sous un œil neuf tout en exploitant certains aspects du personnages clés comme la relation avec sa mère ou ses sœurs. Diana se définit par ses années sur l’île. Il existe des différences entre le monde des Hommes et le leur et pourtant ce n’est pas le plus important. Apposer des thématiques purement masculines ou bien plus « acid heads » pour montrer qui elle est était bien plus intéressant. Ce n’est pas encore terminé, mais cette écriture de fond donne une approche assez particulière de Wonder Woman. Je veux montrer qu’il est possible d’écrire sur une femme sans sombrer dans les stéréotypes, il y a peu de séries mettant en avant des femmes et non des hommes, en dehors de certains personnages.

Avez-vous revu certaines idées sur votre récit avec l’arrivée de la série New 52 ?

Grant  Non, pas réellement, mon récit revient au début du personnage et même si j’exploite certains personnages, nous faisons les choses de notre côté.

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Et pour vos autres projets ?

Grant  Je dois d’abord terminer mes écrits pour DC, mais j’ai plusieurs projets en attente, des récits mariant science-fiction et magie. J’aimerais revenir à une approche que j’ai eu il y a quelques années, quand j’ai écrit la Doom Patrol ou Zenith.

J’ai lu qu’une ressortie de Zenith était en cours, mais qu’il y avait des problèmes à ce sujet ?

Grant – Des erreurs de jeunesse ; aujourd’hui quand vous signez un contrat, que ce soit avec une maison d’édition comme Marvel ou DC, vous avez une approche différente, à l’époque il n’y avait pas les mêmes pare-feu.

Un peu comme Moore avec Watchmen.

Grant  Et un paquet d’autres scénaristes, ce sont les règles. DC est une maison chez qui on peut se permettre un paquet de choses car ils ont une manière de voir les comics assez neuve, mais ce ne sont pas les seuls.

Pour vos projets « hors comic-book » que pouvez-vous nous dire ? Et surtout qu’en est-il de votre scénario pour Sinatoro ?

Grant  J’ai plusieurs projets en cours : écrire pour la télévision ou le cinéma, c’est différent d’écrire un livre ou un comic-book, les règles sont différentes et il faut patienter. J’ai plusieurs projets dont je ne peux pas encore parler, mais on retrouvera des similitudes avec certains projets des années 90, même si je veux m’essayer à des choses nouvelles. Sinatoro est l’un de ceux là, même si pour le moment c’est en stand-by. Certaines de mes idées se retrouveront dans d’autres de mes écrits. En tous cas je suis très excité par ces nouvelles perspectives. On a l’impression de redécouvrir sa manière d’écrire, d’être un novice, même si les mots restent les mots.

(ndlr, voici une description de ce projet : Sinatoro est un homme sans passé ni souvenirs et le seul survivant d’un accident de voiture au beau milieu du désert des Etats Unis. Il va rencontrer la fille d’un chef de secte qui va le convaincre de combattre les forces du mal qui ont pris possession de sa ville. Son voyage va le voir affronter le plus dangereux des gangsters et s’associer à un astronaute cinglé, un cowboy alcoolique et une armée de clodos. Sinatoro va ainsi traverser un paysage américain rempli de cauchemars de la pop-culture et tenter de découvrir qui il est et pourquoi tout le monde en a après lui.)

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En parlant d’écriture, vous êtes  un pratiquant (ndlr: Magie du Chaos), vous avez donné des conférences sur la magie, sur son usage, sur sa raison d’être. Aujourd’hui cet aspect de votre personnalité est peu mis en avant, pourquoi ?

Grant  La magie est une chose en laquelle tout le monde croit, inconsciemment ou non. C’est un outil, une manière d’aborder les choses, que ce soit son travail ou autre. Donner une conférence est un exercice intéressant avec lequel on peut s’amuser et se donner à 100% dans la pratique.  Ne pas en parler ne veut pas dire que ça n’existe plus. J’ai écrit à ce sujet avec The Invisibles, mais c’est un concept qui évolue constamment. La magie est malléable et même si dans les faits il existe un paquet de noms la magie est la magie ; on peut utiliser un rite de la culture Celte, puis celle des médecins chinois. Ce sont deux approches différentes qui forment un tout. Écrire est en soit une manière d’aborder cet aspect de notre vie. La magie des mots est la plus importante.

Après moult remerciements, serrages de mains, dédicaces, photos-soirées à l’hôtel (bon là ok cette annotation est inventée et la femme de monsieur Morrison m’a brisé les deux genoux), cette première interview prend fin !

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