L’adaptation cinématographique de Watchmen est sortie alors que j’avais environ douze piges, et pendant très longtemps, j’ai cru que la fin du film était logiquement la même que celle du comics. Au vue de des commentaires glanés par-ci, par-là, il semblerait que cette croyance ait la vie dure.

Je sais aussi qu’une partie du public ayant connaissance des deux, préfère par ailleurs la fin proposée par Snyder.

De ce fait,  intéressons-nous aujourd’hui aux raisons de cette modification, si finalement cela était une bonne ou une mauvaise idée de la part du réalisateur, et ce que cela implique scénaristiquement.

Bien entendu, si vous n’avez pas encore découvert l’œuvre d’Alan Moore, il est toujours temps de le faire, car évidemment, cette chronique va spoiler. Cependant, sachez que si vous avez vu le film, vous connaissez déjà la révélation finale dans les grandes lignes. Seul le moyen utilisé par l’antagoniste change. Par conséquent, vous pouvez probablement poursuivre sans grandes craintes. Vous voilà prévenus.

1987. Predator et Watchmen. Même combat.

Petit rappel histoire de remettre tout le monde dans le bain. Si dans sa globalité, le film colle d’assez près le comics, les deux scénarii divergent dans leur final.

La fin de Moore voit Ozymandias envoyer au cœur de New York un monstre tentaculaire créé artificiellement afin de détruire la ville. La fin de Snyder, quant à elle, voit Adrian Veidt faire porter le chapeau au Docteur Manhattan, en faisant exploser dans le centre ville des bombes portant la même signature énergétique que le héros à la peau bleutée. Ainsi, tout le monde s’unit contre la menace –alien ou Manhattan-, et la Guerre froide se termine face à l’imminence du danger de cet ennemi commun.

Pour résumer, c’est un peu le même principe que le film Predator sorti la même année que le comics. Vous foutez un autrichien déter, deux noirs, un mexicain, un indien, et deux blancs face à un alien qui n’est pas venu pour enfiler des perles, et le racisme n’existe plus, tout le monde s’unit pour aller lui péter la gueule sans se soucier d’une quelconque question d’ethnie et d’origine.

True Story : Les détecteurs de testostérone ont explosé sur le plateau de tournage

Mais alors, qu’est-ce qui a justifié ce changement chez Snyder ? L’explication officielle du réalisateur, donnée lors d’une FAQ organisée suite au film, est la suivante :

« La raison pour laquelle le calmar a été retiré du film était pour qu’il y ait plus de Rorschach et un peu plus de Manhattan. Parce que nous avons fait le calcul, et nous avons pensé qu’il fallait environ 15 minutes pour expliquer [l’apparence du calmar] correctement; sinon, ça aurait été assez fou. « 

Le réalisateur avait pour consigne de faire le film le plus bref possible au vue de la taille de l’œuvre à adapter. Face à la pression des studios, il a préféré ne pas intégrer le monstre, plutôt que de le faire mal. Cependant, il pourrait y avoir diverses autres raisons ayant influencé cette modification, toujours relatives aux studios. Il est possible que Warner Bros. et Paramount se soient montrées dès le début fermes dans l’idée de ne pas intégrer une telle créature.

En effet, en coulisses, Snyder revient de loin. Il a du batailler pour se rapprocher du comics. Il révélait par exemple, que le premier script lui ayant été soumis par les studios voyait notamment Ozymandias mourir à la fin, et qu’il avait du lutter pour les faire changer d’avis.

Day of the Tentacles

Maintenant, outre les questions habituelles de secrets de tournages, et de magouilles autour du script, est-ce que en 2009, balancer un poulpe géant à la fin du film aurait fonctionné ? Cette question peut être soumise à débat.

Les puristes arguent que si cela fonctionnait dans le comics, il n’y avait pas de raisons de ne pas le faire. Certes, mais c’est sans doute un peu plus compliqué que cela.

Évacuons tout de suite l’argument consistant à dire que sans le background comics, les nouveaux venus n’auraient pas compris la référence à Starro, et n’auraient pu apprécier cette fin. Je doute du fait que l’absence de connaissance de l’univers de Charlton Comics, dont sont inspirés les Watchmen aient empêché les spectateurs  d’apprécier le film, de la même manière que cela n’a pas empêché les lecteurs d’apprécier le comics. Que les références offrent un autre niveau de lecture, parfois passionnant  à une œuvre est une chose, mais le spectateur n’a pas à avoir l’obligation de les comprendre pour apprécier le film ou le comics en question.

En faveur du film de Snyder, on peut noter d’un autre côté que les effets spéciaux d’il y a dix ans n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. A contrario, lorsqu’on regarde les autres films de l’époque comportant de  grosses créatures, on se dit qu’on arrivait à faire des choses pas mal du tout. King Kong de Jackson se débrouillait bien. Seulement, King Kong représentait le double du budget de Watchmen.

Sans parler de l’aspect économique/FX, si les designs des personnages ont été respectés et sont restés quasiment inchangés dans l’adaptation, celui de la créature aurait probablement du être modifié pour que le tout fonctionne, notamment au niveau de la couleur. Comment aurait rendu cette créature ? Impossible de le savoir. Le spectateur aurait pu tout aussi bien avoir droit à quelque chose de pas trop mal, tout comme il aurait pu être confronté à un fiasco total.

Enfin, vu par les yeux d’un spectateur actuel, un gros poulpe géant débarquant dans la ville de New York n’aurait-il pas été un peu too much pour les spectateurs ? La suspension consentie de l’incrédulité aurait-elle tenu ? Avec les prouesses techniques offertes à partir des années 2000, les spectateurs étaient de moins en moins impressionnés par les choses qui captivaient les générations précédentes. Dans le cas de cette pieuvre cosmique, difficile de savoir comment les gens auraient réagi. Certains concepts sont peut être passés de mode. Avouons-le, Starro est aujourd’hui plus ramené dans les comics pour le fun que pour son aspect terrifiant.

The Times They Are a-Changin’… Well yes, but actually no

Mais au final, qu’est-ce que ça change ? Le message et les conséquences pour le monde sont les mêmes pour les deux œuvres ? Eh bien… Oui et non.

Tout le monde s’unit contre la nouvelle menace, mettant fin à la Guerre froide, et le monde est sauvé pour un temps. Sur ce point, tout le monde sera d’accord. Néanmoins, c’est sur la potentielle durabilité de cette paix que les deux œuvres divergent.

L’alien créé artificiellement dans les laboratoires de Veidt est un être qui pour le peuple, reste totalement dénué d’orientation politique. Il est l’envahisseur, la menace, et est là pour exterminer l’humanité. Mais concernant le Docteur Manhattan, c’est une autre paire de manche. « Dieu existe et il est américain » le rappelaient les présentateurs TV. Le grand bleu a été avant de se retirer dans son laboratoire, un instrument de la superpuissance américaine sans lequel les USA n’auraient pas gagné la Guerre du Vietnam.

De ce fait, pour un génie comme Veidt, le plus grand cerveau de la planète, cela pose un petit souci de cohérence. En effet, dans le film, en ne faisant pas porter le chapeau au tiers qu’est l’alien, on peut être en droit de se demander combien de temps cette paix va durer. Combien de temps avant que l’URSS commence à demander des comptes aux Etats-Unis après que ces derniers n’aient pas su gérer l’arme qu’est Manhattan. Une arme qu’ils ont d’ailleurs indirectement utilisée contre eux pendant la guerre. Sans vous faire un cours de géopolitiques, le Vietnam était partagé en deux. Le sud, occupé par les américains, et le nord, aidé par les russes et les chinois. Ozymandias veut, et croit en une paix durable suite à ses actions. Accuser son ancien camarade n’aurait jamais permis à coup sûr de garantir cela, même à court terme.

Snyder a fait ce qu’il a pu avec les contraintes des studios, et la fin proposée par le film, bien que moins réfléchie et cohérente que celle du comics, respecte l’essence de ce dernier.  Nous ne saurons jamais si le public aurait été réceptif à cette énorme calmar cosmique, ou si le rendu final aurait été à la hauteur. Peut être que dans un univers parallèle, des gamins jouent avec des produits dérivés du film, et parmi eux se cachent une peluche pieuvre multicolore ? Qui sait ? Nous avons bien des peluches Cthulhu.

PS : Soit dit en passant, si vous étiez en droit de vous demander si la série Watchmen était la suite du comics ou du film. En prenant en compte toutes ces infos, vous devriez savoir sur quoi se base l’adaptation télévisuelle rien qu’en regardant le troisième épisode. Des étranges cabines téléphoniques ont été implantées dans le pays, permettant aux citoyens d’envoyer des messages sur Mars. Vous pensez bien que le gouvernement n’aurait pas mis en place ce genre d’installations afin de parler avec un type qui a rasé la moitié de New York et de ses habitants.


Cette chronique n’est pas là pour donner un avis tranché sur la question, mais plutôt inviter à la discussion, en tentant d’apporter quelques pistes de réflexion. Maintenant, à vous de donner votre avis !