Review VO - Saga of the Swamp Thing Book One 1
Les points positifs :
  • Swamp Thing #21 et ses implications
  • L’écriture
  • Visuellement magnifique
Les points négatifs :
  • La qualité du papier

« I want to… be alive… and grow… and rise up… and meet the sun. » – Swamp Thing


  • Scénario : Alan Moore – Dessins et couleurs : Stephen Bissette, John Totleben et autres – Couverture Stephen Bissette, John Totleben
  • Vertigo – Saga of the Swamp Thing Book One – 10 avril 2012 – 208 pages – 19.99$ – Softcover – Contient :  Swamp Thing #20-27

Difficile d’écrire une introduction pertinente lorsqu’on s’attaque à la review d’un tel monument de l’histoire du comicbook américain. De mon expérience de jeune lecteur, j’ai découvert Swamp Thing par la récente série qui a été lancée avec l’initiative des New 52, ne connaissant alors que Scott Snyder et Charles Soule comme auteurs sur la Créature du Marais – sans me douter de la richesse et de la diversité de ceux qui ont pu écrire ses histoires, et surtout de ceux qui ont fait sa renommée. L’histoire, je ne vais pas vous la refaire (et mes collègues y ont consacré un excellent podcast Vertigo Highlights par ailleurs), mais il faut savoir qu’avant d’ouvrir la première page de ce TPB – une réédition softcover assez récente – j’étais comme beaucoup déjà au courant du fameux « twist » qu’a apporté Alan Moore lorsqu’il est, alors tout jeune, arrivé à l’écriture du personnage, quelques années après sa création par Len Wein. C’est un peu comme s’attaquer à l’Empire Contre Attaque en sachant que Luke est le fils de Vador, si vous voulez. Mais je le répète, je me considère comme un jeune lecteur, et il me serait bien impossible de vous expliquer pourquoi les débuts d’Alan Moore sur Swamp Thing sont un incontournable et ont changé, à l’époque, la façon d’aborder le comicbook ; et il faudra vous contenter de mon humble avis de celui qui découvre ces histoires cultes, mais qui dès les premières pages, sait déjà qu’il tient entre les mains quelque chose de grand.

Je tiens à prévenir les lecteurs de cette review qu’il m’est impossible de ne pas vous dévoiler certains détails cruciaux de l’histoire, mais que la connaissance des dits détails ne vous empêchera pas d’apprécier pleinement cette oeuvre. 

Pour se re-situer un peu dans le contexte, sachez que ce Saga of the Swamp Thing est en fait la deuxième série consacrée au personnage, publiée en 1982, alors que son éditeur essaie de profiter de la sortie du film de Wes Craven (comme quoi, les liens entre comics et cinéma ne datent pas d’hier) ; mais alors qu’au bout de 19 numéros, les ventes s’essoufflent et que le titre menace d’être annulé, DC laisse à un jeune auteur, relativement inconnu alors, Alan Moore, reprendre le titre tout en lui donnant carte blanche. Et si l’on considère généralement que c’est Swamp Thing #21, titré « The Anatomy Lesson », qui est le numéro le plus marquant (et initiateur) de son run, le précédent numéro est pour moi tout aussi fort, et en vérité le premier qui ait été écrit par Moore, mais qui n’était pas repris dans les précédents éditions de son run – allez savoir pourquoi. Car l’introduction du récit commence très fort, puisque l’auteur, en arrivant sur le titre, rappelle quelques éléments de l’histoire de son prédécesseur, puis mets les pieds dans le plat en tuant tout simplement son personnage. Poursuivi par une organisation malfaisante, la Sunderland Corporation, qui veut s’approprier les capacités de la Créature du Marais, cette dernière est abattue après une longue traque, et s’effondre sous les balles. C’est une entrée en la matière qui vous prend aux tripes dès le départ, sans concession – mais qui ne prépare en rien à ce qu’il va nous être conté par la suite.

Car lorsqu’Alan Moore décide de s’emparer du personnage de Swamp Thing, il n’est pas simplement question de reprendre les histoires d’un personnage, de faire fi ou non d’une certaine continuité ou pas ; non : il le ré-invente et remet en question tous ses fondements. Pour beaucoup, et ça a été le cas pendant de nombreuses années, la Créature, c’est avant tout Alec Holland, un botaniste malchanceux transformé en monstre après une expérience qui a très mal tourné. Ce faisant, l’un des leitmotiv le plus important du personnage reste sa quête perpétuelle de redevenir ce qu’il était, de retrouver son humanité perdue, de pouvoir se retrouver. Mais Alan Moore envoie tout cela voler en éclats lorsqu’il fait intervenir Jason Woodrue, qui a un alias assez étrange, le Floronic Man, pour faire l’autopsie du Swamp Thing. Etayée par des faits scientifiques, cette séance de découpe du cadavre de la créature expose une vérité insoupçonnée (mais il faut voir la façon dont la réalité est amenée, doucement, aux yeux du lecteur, et l’horreur à laquelle elle est ensuite rapportée aux protagonistes). Swamp Thing n’a jamais été humain. Alec Holland est bel et bien mort, mais et les plantes du marais ont absorbé les souvenirs d’Alec Holland:  la créature n’est donc en fait qu’un végétal qui pense avoir été autrefois Alec Holland. Et lorsque la Créature (qui n’est évidemment pas morte) se rend compte de ceci, c’est un effondrement personnel effroyable, puisque, comme je le disais avant, son leitmotiv premier vient de disparaître. S’ensuit alors une longue errance personnelle de Swampy, dans ses propres pensées, où il essaie de comprendre ce qui lui est arrivé, et surtout s’il trouvera encore le courage de continuer à parcourir le monde, maintenant qu’il n’a plus aucune raison d’exister.

Dans son écriture, Alan Moore adopte un style assez particulier ; je ne suis en général pas très friand (pour reprendre les expressions de mon collègue n00dle) des comicbooks « anciens », car souvent la narration me paraît lourde, un peu trop poussive. Admettons que dans les années 80, le style n’est plus aussi daté, et ici Moore mélange joyeusement les pensées internes des protagonistes, avec une narration plus descriptive, et parfois bien plus romancée, ce qui donne quelque chose d’assez poétique, qui offre une certaine impression de calme, quand bien même les évènements présentés sont assez violents. Parce qu’il ne faut pas oublier que nous sommes dans une série avec une très forte tendance horrifique. Suite à l’évanouissement intérieur de Swamp Thing, le Floronic Man tente de rentrer en contact avec le Green (je ne sais d’ailleurs pas si cette notion a été inventé par Moore ou si elle avait déjà été mise en place) et se croit donné une mission sacrée pour leur compte. C’est en corrompant son pouvoir qu’il va s’attaquer à un village de façon très froide, n’hésitant pas à sacrifier des civils innocents – avec un message écologique extrémiste appuyé derrière ; et c’est d’ailleurs lors de ce passage que Moore nous rappelle que malgré tout, son titre se rattache au DC Universe avec un aperçu de la Justice League. Mais l’auteur ne veut pas de super-héroïque dans son histoire et nous le montre clairement en la rendant bien incapable ne serait-ce que de de prendre une décision quant à ce qu’ils peuvent faire face à ces évènements.

De l’horrifique donc, qui sera également abordé dans la seconde grande histoire de ce premier tome, avec une créature qui se nourrit de la peur des gens en se manifestant comme leur plus grande phobie (comme quoi, J.K. Rowling n’a rien inventé avec ses Détraqueurs), ce qui laissera là aussi à des visions cauchemardesques et si en même temps Moore prend le temps de développer ses personnages – la relation entre Abigail Arcane et son mari qui s’effrite alors que celui-ci donne l’air de perdre la raison ; mais surtout celle qu’elle entretient avec Swampy, qui forcément prend une tournure différente de celle que l’on connaît avant, une sorte d’amitié sincère et calme, qui participe à l’empathie générale développée pour les personnages principaux. La résolution de cette seconde histoire est également assez bien trouvée elle aussi, en faisant sortir le personnage principal de son rôle de héros et en laissant la place à d’autres de briller. On peut difficilement reprocher quoi que ce soit à l’écriture d’Alan Moore, et pas parce que c’est lui (et que j’ai peur que l’on m’insulte si j’ose émettre la moindre réserve sur lui), mais parce qu’il n’y a pas grand chose à en redire. Le mélange des styles dégage une vraie saveur, à la croisée de la BD classique et de l’oeuvre véritable de prose ; les littéraires dans l’âme apprécieront.

Il me reste à aborder maintenant la partie artistique, assurée en majorité par Stephen Bissette et son encreur John Totleben. Difficile là aussi, si vous êtes sensible au charme des comics d’il y a quelques décennies, de ne pas succomber à la mise en page, et surtout au trait de BissetteSwamp Thing plus que tout a une apparence hyper détaillée et organique, l’on devine toutes les feuilles et végétaux qui le composent, des insectes parsèment son corps massif, et le marais qu’il parcoure fourmille d’une vie grouillante qui nous plonge complètement dedans. De même, dans les scènes d’action et d’horreur, les détails sont présents, l’imagination dans les dessins transporte le lecteur au travers des merveilles et cauchemars qui sont rencontrés ; les personnages ont droit à une bonne expressivité et en vérité, le seul reproche que je ferais ici s’adressera à DC Comics et la qualité du papier de cette réédition, qui laisse franchement à désirer. Notamment les traits d’encrage semblent s’effacer avec des couleurs qui ne semblent pas très bien posées sur un papier un peu bas de gamme, et je pense que ça ne rend vraiment pas justice aux planches de Bissette, même si ce n’est peut-être qu’une impression.

Enorme momument dans l’histoire du comicbook et dans ce qui deviendra l’imprint Vertigo, ce premier tome de Saga of the Swamp Thing est à découvrir de toute urgence si vous ne l’avez pas fait. Même en connaissant le twist génial de Swamp Thing #21, on se laisse transporter avec le plus grand plaisir dans cette nouvelle direction prise pour la Créature du Marais, ses implications, ses aventures, avec un versant horrifique très tourné et magnifiquement illustré. Un comics qui a une vraie odeur de « la bonne vieille époque » – celle que je n’ai pas connue, mais dont je suis bien heureux de pouvoir goûter les saveurs aujourd’hui. Je vous le répète : lisez-moi donc ça !

Un deuxième avis c’est bien aussi !

Alan Moore, dans les années huitante, c’est de la bombe : personne ne le contestera. Mais ce qui est frappant dans Swamp Thing, c’est que l’auteur réputé iconoclaste marque un respect inattendu pour l’univers qu’il aborde avec le numéro #20 de Saga of the Swamp Thing. Un respect pour le travail de Len Wein tout d’abord, puisqu’il reprend le casting installé par le scénariste,  s’apprêtant à faire d’Abigail une des clés de voûte de tout son run, là où d’autres auraient rapidement fait le ménage pour poser leurs marques ; et également un respect pour le DC Universe dans toute son ampleur, puisque entre la place énorme que prend le Floronic Man et l’implication du démon Etrigan, en passant par une apparition de toute la Ligue de Justice, Alan Moore ne renie pas le monde dans lequel germe son histoire, avec une humilité qu’on aurait pas attendue du sorcier anar’. Pour autant, il ne se limite pas à un respect muet et stérile, en marquant dès le premier numéro un tournant de perspective tenant franchement du génie, que messire Kikoo a détaillé plus haut. Rajoutez-y la patte toute particulière de Bissette, avec un découpage toujours recherché et créatif, articulé autour d’éléments du dessin, préfigurant de cette manière peut-être J.H. Williams III – qui accompagna lui aussi Moore des années plus tard sur Promethea – et vous obtenez les racines d’un des meilleurs runs de l’histoire des comics. On utilise parfois trop facilement des adjectifs comme ‘cultes’, ‘révolutionnaires’, et ‘incontournables’, mais même si le Swamp Thing de Moore n’a pas le cachet d’un Watchmen ou d’un Dark Knight Returns, il les mérite tous certainement, et aura, au même titre que les deux œuvres précédemment citées, contribué à donner ses lettres de noblesse au genre.

 – TheRiddler