Les points positifs :
  • Matt Wagner au scénario
  • Matt Wagner au dessin
  • The Demon retrouve sa beauté (d’une certaine manière)
Les points négatifs :
  • Une ou deux petites facilités scénaristiques
  • Un peu trop court

« All there is to most. » – Etrigan


  • Scénario : Matt Wagner – Dessin : Matt Wagner – Couleurs : Adrienne Roy, Bernie Mireault, Anthony Tollin
  • DC Comics – The Demon : From The Darkness – 08 Janvier 2014 – 128 pages – Prix 14.99$ – TP – Collectionne: The Demon (mini série) #1-4 ; The Demon #22

« Des bonbons ou un sort ! » Qui dit Halloween, dit frayeur et horreur (ou dégradation et gueule de bois pour d’autres). Dans le thème horrifique pour ce week-end, qui est mieux placé que le démon de Jack Kirby pour habiter ces quelques paragraphes ? Un personnage qui peine depuis toujours à trouver sa place, mais qui, cependant, possède d’ores et déjà des arcs d’importance capitale et son propre univers mystique aux allures horrifiques. On ne parlera pas des quelques échecs et « trahisons » des années 90, à propos de ce personnage, avant qu’il ne soit affilié à la ligue. Nous allons plutôt nous pencher sur une mini-série, peu de temps avant cette succession d’échecs, là où le personnage avait encore tout son honneur, son charisme et une réputation des plus parfaites. « Une review ou la mort ! »

The Demon : From The Darkness est une mini-série en quatre parties, écrites et dessinées par Monsieur Matt Wagner. Il va falloir vous habituer, j’adore ce type. Pour resituer, The Demon avait eu sa propre série dix ans auparavant. Nous sommes en 1987, et comme pour chaque personnage à réutiliser, à l’époque, il faut faire une mini-série. Chose presque inconcevable aujourd’hui. The Demon a été créé par le King, et donc, rien ne pouvait laisser penser qu’une mini-série pourrait se révéler aussi impressionnante, là où l’on pensait que Kirby avait fait le tour. Et bien, non. Matt Wagner a conclu et a relancé le personnage avec brio. À l’époque, Matt Wagner n’était connu que pour ses creator-owned chez des éditeurs indépendants, qui le précèdent toujours, dont le plus célèbre reste Grendel. Il s’agissait donc d’un auteur avec une certaine expérience mais qui avait cette réputation de « petit nouveau » dans le milieu.

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The Demon, pour ceux qui ne le sauraient pas, c’est Jason Blood, qui a reçu il y a un millier d’années une malédiction de la part de Merlin, qui a emprisonné dans son corps le démon Etrigan. Ça, c’était la mise au point. En quatre numéros, l’intrigue avance très rapidement. Mais quelle histoire ! On retrouve Jason Blood, en Angleterre, perdu dans ses pensées, passif de tout ce qui l’entoure, lassé de sa malédiction. Glenda, une amie assez proche de Jason, le pousse à agir contre sa malédiction et le motive à partir à la recherche de celui qui en est la cause, Merlin. S’en suit une courte enquête à la recherche du sorcier, jusqu’à un retournement de situation final, d’autant plus impressionnant que je ne savais pas que cela c’était produit dans l’histoire du personnage, ou du moins j’avais oublié, pour mon plus grand plaisir.

Matt Wagner, déjà, c’est incroyable. Je ne connaissais de lui que ces quelques travaux chez DC, comme le court arc « Faces » avec Batman, ou sa mini-série Trinity. Mais ceux étant le plus en lien avec cette histoire restent Batman and The Monsters et Batman and The Mad Monk. De courtes histoires possédant de nombreux points communs au niveau du schéma scénaristique et du personnage sombre. On y retrouve l’enquête, assez lente au départ, puis d’un élément à un autre, tout s’accélère jusqu’à l’arrivée d’un événement inattendu poussant le héros à agir contre sa volonté malgré le danger. Mais ce que n’ont aucune de ces séries est l’étude des deux faces du personnage. On apprend que ce démon n’est pas sans sentiment, et qu’il ressent les choses. En particulier l’enfermement qu’il subit. Matt Wagner donne une personnalité à Etrigan, au point que l’on s’attache à ce démon venu des enfers. Il lui façonne une histoire, lui créé ses origines, son histoire passée à travers les faits présents (ou plutôt passés, eux aussi, vu la conclusion, et le fil rouge reliant les chapitres). Il n’est plus le démon d’une simple transformation, il se détache de la personnalité de Jason Blood et n’a plus ce statut de simple monstre dû à une transformation par l’intermédiaire d’une phrase. L’histoire en elle-même se base sur le suspense au détriment de l’action. Les moments forts ont lieu dans des phases de dialogues, de face à face. Mais jamais lorsque Etrigan va détruire un démon ou un monstre. Pour revenir aux dialogues, je tiens à préciser que même si l’intrigue est intéressante, l’ensemble est très verbeux. Les dialogues sont nombreux, les cases narratives également, seulement, c’est un défaut sans en être un. Les dialogues sont importants, dans l’ensemble. Et ces cases narratives amènent beaucoup dans l’idée de suspense, et participent à une ambiance assez terrifiante. Le personnage de Glenda est bien plus que secondaire, en terme de caractérisation, puisque l’on ne connaîtra rien d’elle, seulement utilisée pour servir d’interprète entre Etrigan et Jason Blood, afin que Blood puisse comprendre ce que souhaite lui apprendre Etrigan. Ce sont des scènes rapides, mais répétées.

À la partie graphique, Matt Wagner, c’est Matt Wagner. Mais un Matt Wagner qui n’a pas encore acquis le style qu’on lui connaît, qui pourtant colle parfaitement à ce registre de l’horreur et de l’épouvante. Pas d’ombres larges, ni d’encrage épais. Ce qui est assez impressionnant lorsque l’on ne connaît que les derniers travaux de l’auteur/dessinateur. Un style, donc, assez fin, présentant un Etrigan, contrairement à l’apparence que lui a donné Kirby et les autres auteurs, maigre. Un démon maigre, cachant son corps fin derrière sa cape violette. À première vue assez troublant, on se familiarise rapidement à cette forme, étrangement plus monstrueuse et impressionnante que sa forme massive qu’on lui connaît habituellement. Une impression d’y voir un véritable démon sorti des récits bibliques, présenté dans des positions bestiales, avec des points de vue assez rapprochés, rappelant la mise en page de Jack Kirby.

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D’ailleurs, pour ce qui est de la mise en page, j’ai relevé quelques éléments assez intéressants. L’auteur nous habitue dans une page découpée en huit ou neuf cases dans des passages « communs », ne laissant qu’une phase de dialogue imposant et informatif, de légers rappels à propos des personnages, de leur situation, de leur quête. Mais les passages importants, rapides, une action brève à laquelle sont consacrées plusieurs cases, la page comporte moins de huit cases et la plupart sont d’une grande largeur, les dialogues sont brefs, la page ne comporte que quelques bulles, laissant l’image parler d’elle-même. On passe de la bande dessinée pure à un langage cinématographique, de manière brève mais très efficace.

From The Darkness est bien différent de ce que l’on peut voir aujourd’hui pour ce qui est du comics horrifique. Loin du gore devenu conventionnel aujourd’hui, The Demon est horrifique par sa noirceur, par son histoire et par son fantastique terrifiant. Il s’agit tout de même d’une malédiction liant un homme à un démon. Un véritable scénario de film, aux douces odeurs des années 80, qui pourrait parfaitement fonctionner. L’habitude de la violence physique fait perdre au genre tout son côté passionnant. Et ce cours récit rappelle tout ce que le genre a perdu. Et donc par conséquent, même s’il ne correspond au « code faussé » du comics horrifique d’aujourd’hui, il fait parti de cette catégorie. Un genre qui tend vers le zombie, et perd tout l’aspect religieux qui effrayait tant. On ne va pas se le cacher, rien ne vaut un bon Exorciste à côté d’autres Rec ou remake de Massacre à la tronçonneuse (Texas Chainsaw 3D, cette merveille). D’ailleurs, un court passage de ce comics, uniquement éclairé par un artefact, où Glenda tente d’exorciser Jason Blood, m’a rappelé de nombreux films d’horreurs, pour la plupart récents, dans la mise en scène, dans le peu d’éclairage, et l’ambiance, le suspense permanent. Une tension, c’est ça, un comics d’horreur, un tension, la peur pour le personnage, pour sa quête, sa vie ou son entourage. Et avec un personnage comme Etrigan, l’auteur peut tout se permettre, et cela on a pu le voir malheureusement avec certains arcs de sa série des années 90, comme dans Demon Knights où Etrigan quittait ce « démon dans la ville » pour aller vers une rencontre réussie avec l’heroic-fantasy.

Bref, The Demon : From The Darkness, c’est puissant, c’est prenant, c’est beau. Mais c’est d’une autre  génération, et ceux qui ne sont aucunement attirés par le personnage ou par les véritables comics d’horreur de ces années là risquent d’être déçus. Si selon vous, un comics d’horreur n’a nul besoin de faire couler des litres d’hémoglobines, et que le seul fait de savoir que le personnage est possédé et souffre des manifestations de son démon intérieur (au sens propre du terme), suffit à faire frissonner, si ces éléments sont bien maîtrisés, alors ce comics est un bon comics du genre. Et même si depuis le démon est en liberté dans l’univers DC, il serait temps, après Demon Knights, de le remettre entre les mains d’un des maîtres du genre actuel. Et même si cela en fera crier plus d’un, Scott Snyder pourrait être un très bon choix, puisque l’éditeur lui permettrait tout, et que ce personnage peut subir toutes les modifications de l’auteur.