Critique de New Teen Titans - Terra Incognito by Marv Wolfman and George Perez - Cover
Les points positifs :
  • Des Teen Titans hyper attachants
  • Multiplicité des intrigues
  • L’émergence de nouveaux personnages
Les points négatifs :
  • Peu de doutes laissés sur le rôle de Terra
  • Laisse des trames inachevées
  • Des dialogues qui se répètent

“That’s Terminator, girl. As in terminating your life.” – Deathstroke


  • Scénario : Marv Wolfman Dessin : George Pérez

Les Teen Titans fêtent leur cinquante balais ! L’occasion de se pencher vers leurs grandes années de prospérité : l’ère Pérez – Wolfman. En effet, lorsque Marv Wolfman retourna chez DC en 1979 après une dispute avec Marvel, son collaborateur George Pérez le suivit pour relancer le titre Teen Titans, annulé en 1978 avec le Teen Titans #53 (voir notre Showcase de ce jeudi). En reprenant ce titre, leur roaster renouvelé marqua les mémoires et reste encore aujourd’hui la composition la plus célèbre des Teen Titans, avec la création de trois nouveaux personnages emblématiques : RavenCyborg, et Starfire. Avant de se lancer dans une réédition méthodique dans trois omnibus – dont le premier est aujourd’hui épuisé à peu près partout, DC avait collecté une poignée d’arcs proéminents : The Judas Contract (le plus célèbre), The Terror of TrigonWho Is Donna Troy ? et enfin Terra Incognito, qui introduisit, on s’en doute vu le titre, Terra au roaster des Teen Titans. Mais cette mystérieuse Terra, est-elle une alliée… ou une ennemie ?

Les mille et une intrigues

Le suspense est à son comble au moment où j’entame le résumé de ce TPB. Selon l’habitude de l’époque, les numéros étaient rarement pensés comme des petites parties d’un arc uni. Entre ce format qui s’installera quelques années plus tard et le traditionnel un single = une histoire,  Marv Wolfman lie chacun de ses numéros par de longues trames qu’il développe sans se hâter, et met en plus, au premier plan de chaque chapitre, une nouvelle intrigue qui ravive l’attention du lecteur. Ainsi Terra Incognito voit d’un côté la lente introduction de Terra se dérouler, une introduction qui anime d’abord de la méfiance chez les Teen Titans qui se radouciront au fur et à mesure que la nouvelle fera ses preuves. Parallèlement, chaque Titan a ses soucis personnels : Starfire souffre du mutisme de Dick Grayson, renfermé depuis la fin de son travail aux côtés de Batman et l’arrivée de Jason Todd, et en plus occupé à aider Adrian Chase à mettre un mafieux local sous les verrous ; Wally hésite à quitter l’équipe, notamment à cause de ses relations tumultueuses avec Raven, qui est toujours accaparée par ses démons intérieurs ; Donna Troy s’apprête à se marier avec Terry Long, mais pas avant d’avoir fait de la lumière sur ses origines (faire de la lumière sur les origines de Donna Troy, même DC s’est cassé les dents sur cette tâche huhuhu) ; Cyborg apprend que la femme qu’il aime est en réalité fiancée ; Changeling s’entiche de Terra et souffre de son caractère de dogue ; vous l’avez compris, c’est dans une ambiance très teen (you don’t say) débordant d’amourettes que les Teen Titans affrontent le crime.

Car en plus de s’écrire des mots doux à longueur de journée, les Teen Titans auront fort à faire pour sauver Raven de la maléfique Brotherhood of Evil, menée par le terrible Brain et son non moins terrifiant acolyte Monsieur Mallah, un gorille qui parle français et armé d’une mitraillette. Puis il s’agira de contraindre Thunder et Lightning d’arrêter de semer la désolation derrière eux dans la quête de leur père, et ce n’est pas tout puisqu’Aqualad remonte le cadavre de Trident, percé de son propre trident. Qui a pu le tuer ? Au milieu de tout ça, Deathstroke, le Terminator, n’est jamais loin, et guette, tapis dans l’ombre, tel un prédateur, l’occasion propice pour frapper les Titans. Et c’est alors seulement que Robin refait surface pour demander de l’aide à ses amis pour mettre sous les verrous le mafieux Scarapelli, qui s’est entouré de mercenaires redoutables grâce au soutien d’un mystérieux personnage appelé Monitor, bien au chaud dans un satellite en orbite autour de la Terre et dont on ne voit jamais le visage.

Un sacré paquet d’intrigues, je ne vous le fais pas dire ! En même temps, il faut bien remplir ces 1’400 pages. Ah non, je me suis trompé d’ouvrage pour les crédits, ce TPB ne fait que 224 pages ! En tout cas, vous en aurez pour votre argent, car Wolfman a l’honnêteté de proposer un sacré paquet de contenu à ses lecteurs. C’est son premier mérite : il multiplie à l’envi les trames, ce qui donne une densité bienvenue. Ça entraîne cependant quelques répétitions nécessaires, la faute à la forme de publication originelle, qui contraint le scénariste à répéter les enjeux à chaque chapitre. Cette habitude n’en devient pas un problème sauf lorsque le statu-quo ne change pas tout au long du volume, comme par exemple les états d’âme de Starfire qui, à chaque numéro, se répète ‘I wonder if he really cares about me ? Have I done something wrong ?‘ pour qu’invariablement Donna Troy la rassure en lui affirmant que non, ce n’est pas de sa faute si Dick tire la gueule. Mais hormis ce détail, l’ambiance teen est plutôt réussie, les personnages se distinguant sensiblement dans leur attitude face à l’amour. Cyborg s’isole ainsi lorsqu’il apprend que sa flamme serait en réalité fiancée à un autre, et refuse de répondre aux appels de celle-ci ; Raven est complètement perdue, peu habituée à ressentir des émotions ; Wally est partagé entre sa rancœur pour Raven et son affection à son égard ; et Donna Troy fait preuve d’une étonnante maturité dans la relation qu’elle entame avec Terry LongWolfman est remarquablement doué pour écrire ces personnages, leurs pensées et leurs doutes, songeons notamment aux scènes effrayantes lorsque Raven est au bord du gouffre. Il parvient sans peine à communiquer l’affection qu’il semble porter à ses personnages, et le lecteur ne manquera pas à son tour de s’attacher à eux. Hormis à Terra, mais c’est volontaire.

Terra, digne de confiance ?

En effet, l’un des grands fils rouges du récit repose sur les épaules de Terra, cette inconnue qui prétend être la fille de monarques étrangers. Elle aurait été kidnappée par des terroristes. Son rôle est censé porter une certaine ambiguïté, hélas Marv Wolfman le rend trop évident au lecteur en insinuant immédiatement une méfiance à son égard à travers les paroles des autres personnages, comme Raven qui se dit à elle-même après sa première rencontre avec Terra : ‘Though I do not like these feelings I sense‘. Et entre une petite nouvelle qui refuse d’éclaircir des zones d’ombre de son passé, et la super-classe Raven, d’ailleurs fille d’un être omniscient (Trigon), le lecteur va sans doute accorder sa confiance à la seconde. Et tout au long du récit, Marv Wolfman ne va pas cesser de glisser des marques de méfiance instinctive dans les paroles des Titans, qui, ajoutées au désir suspect de Terra de connaître les identités secrètes des Teen Titans, ne va pas manquer de décrédibiliser la pauvre Terra. D’ailleurs, au sujet de ces identités, Marv Wolfman fait preuve d’une certaine maladresse car parfois il fait utiliser aux Titans leurs pseudonymes (RobinKid Flash, etc.) pour que Terra s’écrie, furieuse : ‘Cripes. Here we go again, hidin’ your secret ID’s on me. I’m tellin’ ya — I HATE IT !’ Mais lorsqu’il ne songe pas à mettre en avant cet aspect, il arrive qu’on entende VictorWallace de la bouche de Changeling ou Raven, en présence de Terra, sans que personne ne s’en offusque. Mais ça reste un détail, en revanche c’est un peu dommage que le personnage de Terra ne recèle pas une réelle ambiguïté, qui aurait rendu son éventuelle trahison (si c’est dans ses intentions évidemment) que plus douloureuse, pour le lecteur comme pour les Titans. D’ailleurs, pour ceux qui souhaiteraient avoir le fin mot de l’histoire, ils sont encouragés à se jeter sur The Judas Contract, probablement une des meilleures histoires du run de Pérez et Wolfman, et auquel Terra Incognito sert quasiment de prélude.

Parallèlement à ce fil rouge bancal, mais qui fait tout de même office de fil rouge, on trouve plusieurs sous-intrigues, dont l’intérêt varie en fonction du charisme des vilains qu’elles mettent en scène. Ainsi si on frémit en voyant l’avancée de l’inarrêtable Brotherhood of Evil ou si on jubile en voyant Deathstroke rejeter son peignoir pour aller mettre une raclée aux Teen Titans, on a en revanche un peu plus de peine à se préoccuper des ‘méchants’ au plus faible potentiel tel que le mystérieux Trident qui semble avoir le don d’ubiquité, ou encore des insupportables Thunder et Lightning qui frappent d’abord et causent ensuite, trahissant sans subtilité leur rôle scénaristique de colporteurs d’action. D’ailleurs pour le numéro avec TridentMarv Wolfman récupère un schéma narratif typique du Silver Age pour raconter son histoire, à savoir qu’il pose une situation intrigante pour ensuite raconter comment les Titans y sont parvenus. Chacun raconte comment il a croisé le chemin de Trident, par groupe de deux. Or toutes les histoires de teams comme la Justice League of America à l’époque se déroulaient de cette manière, les scénaristes étant plus habiles à gérer des groupes de deux voire trois héros que l’équipe toute entière. Le problème, c’est que chacun de ces groupes de deux est mis en difficulté de manière plus ou moins similaire, et une répétition pas très intéressante en découle, jusqu’au final qui voit toute la team se rassembler pour botter le derrière du méchant – et c’est ce qui se passe pour cette histoire avec Trident, vachement faiblarde en comparaison de l’entrée en scène de Deathstroke.

De nouvelles têtes

Le dernier numéro collecté dans ce TPB, le deuxième Annual de la série, raconte comment Adrian Chase est devenu le Vigilante (pas le cow-boy de la série Justice League hein). Ses origines rappellent fortement un justicier aux méthodes radicales de la concurrence : un pauvre gars dont toute la famille s’est faite assassiner par la mafia décide de devenir un justicier qui ne met pas de gants. Enfin, techniquement, il en met, des blancs d’ailleurs, mais c’est une métaphore pour dire qu’il a des flingues et qu’il n’hésite pas à tuer pour faire régner l’ordre. Si le principe du personnage n’est pas rayonnant de subtilité, il reste attachant parce qu’on le suit tout au long du récit en tant qu’Adrian Chase faisant équipe avec Robin, et ce n’est qu’à la fin qu’il se change en véritable justicier, qui aura droit à un passage mémorable d’Alan Moore sur sa propre série qui sera lancée peu après cet Annual. Outre les premiers pas de cette incarnation du Vigilante, c’est également dans ce TPB qu’on voit pour la première fois Cheshire, que les amateurs de Young Justice connaissent bien. C’est aussi amusant de voir que deux ans avant les événements de Crisis On Infinite EarthsMarv Wolfman était déjà en train d’avancer ses pions, avec beaucoup de discrétion, pour préparer le terrain à cet event cataclysmique, une prudente anticipation qui ferait largement défaut à Flashpoint des années plus tard.

Concernant les dessins, c’est typique 80’s, à un point que, pour certains, le trait de George Pérez représente les années ’80 dans les comics. Le soin accordé aux expressions est particulièrement appréciable, que ce soit Dick en train de faire du sport, Raven en proie à une terreur sans nom ou Donna tourmentée par le doute, les visages des Teen Titans se chargent d’émotion sous le pinceau de Pérez et ça contribue autant que les dialogues à se nouer d’affection pour les personnages. Après avoir vu Donna Troy vue par George Pérez, vous serez obligés de considérer que c’est sans doute un des personnages féminins les plus charmants du DC Universe. La colorisation est très vive et réchauffe le regard, mais n’empêche pas la mise en place de séquences plus sombres, comme celle du cauchemar de Raven, à la mise en scène renversante, qui renvoie d’ailleurs un clin d’œil visuel intrigant à travers une vision de la mort de Kid Flash au sort de Barry Allen dans Crisis On Infinite Earths. Le style est résolument rétro et en rebutera certainement quelques-uns, mais, à l’image de dessinateurs comme Neal Adams, le style de George Pérez incarne véritablement cette époque à mes yeux et on tient avec les New Teen Titans un de ses meilleurs travaux, peut-être juste derrière Crisis On Infinite Earths, dont la dimension cosmique apportait encore plus de variété à ses dessins.

Si vous vous intéressez aux Teen Titans, il FAUT se pencher sur ces New Teen Titans de Pérez et Wolfman. La caractérisation est un véritable sans-faute, et en plus de la mise en scène de vilains aussi redoutables que mémorables (Deathstroke, la Brotherhood of Evil), on assiste à l’arrivée de Terra qui porte un rôle significatif dans l’histoire des Teen Titans. Peut-être dans l’ombre de son successeur (The Judas Contract), Terra Incognito offre néanmoins un aperçu de l’énorme potentiel de ce duo créatif, et fera ainsi un prélude probablement indispensable avant de s’attaquer aux révélations sur le rôle de Terra.

9 Commentaires

  1. En lisant ta merveilleuse review je n ai qu’ une chose a dire quand c est qu’ Urban va éditer ce run cultissime de Wolfman et Perez bon sang .

  2. Un bon moment d’un très bon run en effet.
    S’agissant de Terra, ça nous parait évident avec le recul vu qu’on sait les évènements du Judas Contract avant de commencer le run mais apparemment, ça ne l’était pas à l’époque et ça a pas mal surpris, et pour cause, ce genre de heel turn c’était quelque chose de rare. D’ailleurs, Geo-Force étant introduit très peu de temps après sa soeur, on pouvait sans doute penser que DC cherchait juste à imposer cette nouvelle famille de héros.

    • Pour ma part j’ai découvert Terra avec Terra Incognito et je t’assure que je n’ai pas cru à sa loyauté une seconde ! Le titre “Is she friend … or foe ?” aidait peut-être

      • Peut-être. ^^
        Le truc, c’est que beaucoup de personnages sont introduits comme ça, par un conflit avec les héros. Maintenant, une fois qu’un personnage est dans l’équipe depuis un ou deux numéros (parce qu’on était encore pas loin du “un single = une histoire” et que les trahisons se faisaient donc très vite savoir), la question de son allégeance se posait plus, en particulier pour une adolescente de seize ans rappelant pas mal Kitty Pryde.

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