Critique de Sandman Tome 4 - Neil Gaiman
Les points positifs :
  • L’univers s’étoffe
  • Plusieurs niveaux de lecture
  • D’une poésie inouïe
Les points négatifs :
  • L’émerveillement des premières heures dissipé
  • Le personnage du Délire est épuisant
  • De nombreuses questions sans réponse

« J’aime les étoiles. C’est l’illusion de la permanence, je crois. » – Olethros


  • Scénario : Neil Gaiman Dessins : Jill Thompson, Kent Williams, Bryan Talbot, Michael Zulli – Couleurs : Daniel Vozzo, Steve Oliff – Couverture : Dave McKean

Récemment, dans une émission d’un site consacré au cinéma que je ne citerai pas par élégance, j’y ai appris l’arrivée prochaine d’un film consacré à Sandman, à savoir ‘un futur membre de la Justice League ; son pouvoir ? Utiliser un gaz qui fait dire la vérité.’ Si on devine vaguement l’amalgame entre les déclinaisons précédentes du Sandman et celui de Neil Gaiman (qui fera l’objet de l’adaptation en question),  j’ai de la peine à comprendre d’où ils ont tiré l’histoire du gaz qui force à dire la vérité. Peut-être une confusion avec le lasso de vérité de Wonder Woman ? Avec un peu de chance, l’ arrivée dans les rayons de ce quatrième tome de l’intégrale d’une des plus grandes séries de Vertigo pourra ramener ces brebis égarées dans le droit chemin, et par la même occasion leur faire découvrir l’univers merveilleux de Sandman.

Après un tome 3 qui se penchait sur les efforts de Barbie pour déloger le Coucou de ses rêves, sur fond de discours obscur sur la féminité, le tome 4 se consacre largement aux sept Infinis, levant notamment le voile sur le seul encore non mentionné à ce stade de la série : la Destruction, aussi appelé Olethros. Disparu depuis de nombreux siècles, le Délire se met en tête de le retrouver, mais incapable de raisonner correctement et de se débrouiller toute seule elle est contrainte de demander l’assistance de ses frères et sœurs. Essuyant les refus consécutifs du Désir et du Désespoir, elle se tourne sans conviction vers Morphée, en train de se remettre d’une rupture avec une compagne dont on ne sait rien. À sa grande surprise, le Rêve acceptera d’aider sa petite sœur désemparée, une manière, peut-être, de faire le deuil de son aimée, et voilà partis les deux parents dans un voyage sur Terre qui, par effet collatéral, amènera Morphée à faire face à son passé.

On aurait pu reprocher au tome précédent de négliger le développement de la mythologie de Neil Gaiman au profit d’intrigues secondaires, ici c’est l’effet inverse : on en apprend énormément sur les Endless. Là où seuls la Mort et le Rêve bénéficiaient d’un vrai éclairage, ici le Délire, la Destruction – dont on voit la première apparition, et, dans une moindre mesure, le Désespoir, bénéficient tous trois d’un développement approfondi. C’est fait avec brio, chacun de ces avatars n’étant jamais dépeint dans un sens unilatéral, ainsi que la Destruction le signifie ‘Parce qu’il n’existe pas de pièce à une seule face. Parce que chaque ciel a deux côtés.‘ Illustration vivante de sa pensée, la Destruction n’a pas du tout l’allure menaçante qu’on aurait pu attendre, il fait preuve d’une sagesse et d’une douceur étonnantes, même en comparaison des autres Infinis. Retiré du monde, il a laissé la responsabilité de la destruction dans les mains des humains et consacre son temps à l’art sous diverses formes, se faisant avatar de la Création en même temps que celui de la Destruction.

Si on peut craindre en lisant ces mots que Neil Gaiman néglige les petites gens en s’occupant de son panthéon, et oublie d’imprégner le quotidien des êtres humains de sa tendre poésie comme il le faisait avec brio dans les numéros précédents, ces peurs sont infondées puisque dans leur quête de leur frère disparu, Morphée et le Délire se mêlent aux humains dans une sorte de court road trip. En chemin ils croiseront la route de nombreux Immortels, anciens dieux oubliés faits hommes pour subsister. L’occasion de voir l’agonie d’une déesse de l’amour, ancienne amante de la Destruction, ramenée au stade de strip-teaseuse dans un bar miteux. Loin d’être vulgaire, la scène bénéficie d’une mise en scène esthétique impressionnante, où Jill Thompson se surpasse pour transformer un lieu qu’on pourrait associer à la débauche et au règne des bas instincts, en un lieu de sensualité mystique, et ce, juste à travers le dessin et la colorisation, ici remarquable, de Daniel Vozzo et Steve Oliff.

Un autre point très important de ce volume est les révélations qu’il apporte sur Morphée personnellement. S’il est infini par sa condition, on constate qu’il n’est pas immuable. Le changement est d’ailleurs un des concepts centraux de ce récit, ce leitmotiv revient régulièrement, sous divers aspects et diverses situations, comme lorsque Délire demande à Morphée : ‘Euh. C’est quoi le mot pour dire que les choses restent pas pareilles. Tu sais. Il y en a un je suis sûre. Non ?’ et son grand frère de répondre, toujours aussi loquace : ‘Changer.‘ laissant Délire conclure, avec la philosophie naïve qui la caractérise : ‘Oh. J’en avais bien peur.‘ Pourtant si le changement est souvent effrayant pour la part d’inconnu qu’il porte, concernant Morphée il apparaît a posteriori comme bénéfique. On apprend ainsi les circonstances qui ont menées Orphée, son fils introduit dans le tome précédent, à être diminué à l’état d’une tête pourvue de conscience, incapable de mourir comme de vivre, ainsi que le rôle distant qu’y a joué Morphée dans ce destin tragique. On constate chez le Maître des Rêves le même détachement qu’il avait adopté dans sa relation avec Nada, développée dans les tomes précédents. Ce tome 4 vise en conséquence à souligner au lecteur le changement qui s’est opéré en Morphée depuis, peut-être, qu’il a été enfermé un siècle durant dans sa prison de verre par le magicien qui l’a invoqué par mégarde, croyant piéger la Mort. Ce confinement forcé, et le voyage initiatique qui en a découlé tandis qu’il était parti à la recherche de ses trois attributs, lui aurait donné une leçon d’humanité, brisant le silence protecteur dans lequel il avait l’habitude s’emmurer, et l’amenant à faire preuve d’une bienveillance envers des êtres insignifiants là où il se serait cantonné auparavant à ses responsabilités. On le voit notamment dans sa manière de se soucier du sort de la chauffeuse sans histoire qui les accompagne à travers les USA.

Comme d’habitude, l’agrandissement de son univers se fait avec une poésie omniprésente, et on se surprend d’être ému à chaque nouvelle ligne de dialogue. Cette poésie est doublée d’une intelligence particulière, sensible dans les références faites aux numéros précédents, comme l’importance d’un personnage apparu jusqu’alors sous la forme en retrait de caméos, dans les pistes ouvertes pour les numéros futurs, comme la romance dont rien n’est dit sinon que Morphée en souffre beaucoup, ou dans les innombrables références faites aux œuvres externes. À titre d’exemple lorsqu’il re-raconte librement le mythe d’Orphée, on le surprend à prendre quelques écarts à la version d’Ovide, sur laquelle il se base largement. Il reprend par exemple mot pour mot le chant d’Orphée lorsque celui-ci se tient devant Perséphone et Hadès, puis raconte, exactement comme Ovide, comment les différents suppliciés comme Ixion ou Tantale ont souffert d’un répit dans leur châtiment pour écouter le chant d’Orphée. En revanche il propose une autre version de l’accident qui conduisit Eurydice à la mort, ajoutant une dimension sexuelle étonnante, pour en ôter une à l’épilogue de l’histoire, racontant comment les Bacchantes l’ont déchiqueté en occultant sa période pédophile-homosexuelle qui l’occupa sur le crépuscule de ses jours.

Quant aux dessins, c’est Jill Thompson, également responsable de la préface, qui s’en occupe durant l’essentiel du tome. Si on pourra reprocher à ses personnages un certain statisme, il paraît approprié pour certains InfinisMorphée lui-même en première ligne. Mais la dessinatrice révèle ci et là quelques francs coups de génie, permis par des scènes un peu plus surréalistes comme lorsque Morphée plonge dans le monde du Délire ou dans le bar de strip-tease précédemment évoqué emprunt d’une sensualité mystique fort à-propos. Hormis ces quelques scènes, son style n’est pas renversant d’originalité, sans pour autant manquer de personnalité, mais on pourra lui reprocher un certain statisme général, qui fait pourtant parfois sens pour des personnages comme Morphée, auquel ce statisme convient bien, tout en contrastant avec l’accent mis sur le changement qui s’est opéré en lui-même ces dernières décennies. En guise de dessert, Urban a inséré dans cette édition un court extrait du Vertigo : Winter’s Edge #3, scénarisé par Gaiman et dessiné par Michael Zulli, qui y fait un travail remarquable, se détachant de la production habituelle par des planches fourmillantes de détails et de traits. Le numéro relate une rencontre entre trois personnages et le Désir au XIXe siècle, concluant avec poésie et une morale inattendue ce quatrième recueil des aventures de Morphée.

Pas de déception à l’horizon. Évidemment il serait malaisé de démarrer cette série en cours de route, tant Neil Gaiman se plaît à préparer ses intrigues à l’avance, comme lors de son introduction d’Orphée au tome précédent qui prend ici une importance insoupçonnée. En revanche on sera ravi de constater que Neil Gaiman ne montre toujours pas de signe d’essoufflement, que ce soit dans les marques de son érudition, dans sa poésie ou dans l’intelligence de son écriture. Et tout ce qu’il fait pourtant, c’est nous raconter une histoire.