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Bizarro Facts #4 : Watchmen

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Bizarro Facts #4 : Watchmen

MON CRI D’A.MOORE

 

Bizarro Fact n°4 : Qui surveille les gardiens ? Et qui surveille ceux qui surveillent les gardiens ? Et puis qui surveille ceux qui surveillent ceux qui surveillent les gardiens ?

Nous avons beau passer notre temps à guerroyer contre nos (presque) voisins anglais, force est de constater que leur civilisation nous a ponctuellement offert quelques uns des plus grands talents de ce monde. Le premier nom qui vient en tête est évidemment celui de William Shakespeare, si grand qu’il est finalement superflu de lire tout ce qui a pu être écrit après lui. Nous pouvons évidemment citer les Beatles ou les Monty Python, dont les œuvres immenses – et avant tout novatrices – ne seront jamais égalées.

Alan Moore se place indéniablement dans cette catégorie de personnalités mi-hommes/mi-légendes (c’est d’ailleurs la seule catégorie dans laquelle nous pourrions vraiment le ranger). Et, entendons-nous bien, je ne parle pas ici que de comic book : Alan Moore peut – et doit – être considéré comme l’un des auteurs les plus importants du XXème siècle. Tous pays et tous médiums confondus.

La genèse de l’histoire qui suit est très simple, vraiment. Nous sommes dans l’Angleterre du début des années 80, et celle-ci commence seulement à prendre conscience que les comic books possèdent un potentiel insoupçonné. Nous suivons Alan Moore, un jeune auteur de famille modeste aux activités déjà extravagantes (1), butinant d’éditeurs en éditeurs sans jamais se poser. Lorsqu’il finit par attirer prix et récompenses, intervient alors cet infime décalage de cultures qui va tout changer. Car c’est que, voyez-vous, les américains ont toujours eu cette culture de la reconnaissance si propre à leur civilisation. Qu’un artiste rencontre le succès en Europe, les portes du Nouveau Monde s’ouvrent d’elles mêmes à lui. Alan Moore est donc repéré par Len Wein, éditeur chez DC Comics, qui l’embauche en 1983 afin de redynamiser une petite franchise essoufflée, Swamp Thing.

Alors bon, ne sombrons pas dans la biographie de base, ça ne m’intéresse pas plus que ça et certains l’ont fait mieux que moi (2). De plus, nous éviterons aujourd’hui les digressions et irons droit au sujet. Pas de From Hell, pas de V for Vendetta, pas de Swamp Thing, pas de League of Extraordinary Gentlemen, pas de Whatever happened to the Man of Tomorrow, pas de The Killing Joke (3), pas de For the Man who has Everything, pas de mention non plus au superbe Swamp Thing/Superman, etc., etc., etc.

Soyons raisonnables et concentrons-nous uniquement sur Watchmen. Même si faire court me paraît insurmontable.

Watchmen Heroes

La lecture d’une telle œuvre présente un paradoxe qu’il est assez difficile au lecteur d’appréhender.

Dans un premier temps, elle est absolument indispensable pour qui prétend apprécier de près ou de loin l’univers des comic books. Watchmen constitue en quelque sorte un guide quasi exhaustif sur les possibilités graphiques et narratives que seule la bande dessinée est capable d’offrir. Seulement… seulement, vous venez de toucher à la perfection, et aucune autre œuvre au monde n’exhibera à vos yeux encore ébaubis cette même saveur de beauté et de complétion. C’est ce paradoxe, devenu votre malédiction, qu’il vous faudra porter le restant de vos jours. Oh bien sûr, vous continuerez à lire vos comic books, à apprécier les aventures de vos héros préférés. Mais au fond de vous, vous le savez : Alan Moore et Dave Gibbons se sont définitivement emparés de cette partie de votre cerveau qui s’attache à évaluer un concept sur la base d’une référence arbitrairement jugée supérieure, voire ultime (4).

Oui, une fois de plus je débute par la conclusion. Mais si vous aviez appris à penser de la même manière que le Docteur Manhattan, vous ne seriez pas choqués. Au contraire, ce constat à la fois prévisible et incohérent vous aurait semblé d’une logique implacable. Tout simplement parce qu’il ne comporte en lui aucune logique spécifique. Cette vision quantique de la vie et de l’univers dans son intégralité, teintée d’un mysticisme scientifique propre à la pensée bien particulière d’Alan Moore, est peut-être l’une des pierres angulaires de la philosophie de Watchmen. Par le biais du héro le plus puissant jamais inventé, l’auteur britannique nous explique que l’espace et le temps répondent à des lois que l’esprit humain est incapable d’appréhender pleinement. C’est pourquoi Jon Osterman (aka Dr Manhattan) s’éloigne tant de cette humanité qu’il n’est plus en mesure de comprendre, et inversement.

Finalement, la réelle force première dans cet enchevêtrement de personnages, c’est celle du point de vue. Chaque super héro est développé d’une manière différente, toujours cohérente avec ce qu’il représente. La complexité de l’intrigue – et par conséquent celle du dénouement – vient justement du fait que chaque opinion, chaque psychologie, est rendue intelligible et légitime. C’est pourquoi la justice de Watchmen est vouée à l’échec : le manichéisme de Rorschach, aussi noir et blanc que son masque/visage, n’a pas la moindre chance face aux nuances de gris qui composent le monde.

D’ailleurs, parlons en de ce monde, à la fois uchronique (5) et apocalyptique. Car c’est en fait le concept de base du livre : supposer un monde identique au nôtre, mais dans lequel évoluent différentes sortes de super héros (surnaturels ou non). Nous arrivons dans le New York des années 80 – un contexte déjà sombre à la base – Nixon est toujours au pouvoir et la Guerre Froide occupe tous les esprits. Quand on sait que l’auteur est anglais, la démarche paraît grinçante… Mais Alan Moore n’a peur de rien. Et quand il grince, c’est toujours en beauté.

Dr Manhattan

Il ne faut cependant pas oublier que Watchmen, s’il est un sommet en matière de narration, est aussi un chef d’œuvre graphique. Il parvient même à intriquer les deux si intimement, qu’il en devient impossible de les discerner. Un peu comme si vous pouviez soudainement respirer avec vos oreilles.

L’image devient l’histoire, et vice-versa. Une quintessence rare, que beaucoup cherchent sans jamais trouver (6). Les règles de l’espace et du temps sont abolies : la scène du Dr Manhattan sur Mars, contant son histoire et ses origines, en est la preuve la plus parlante. Les liens ne se font plus par simple linéarité, Alan Moore et Dave Gibbons nous démontrent que le monde n’est pas un étalage chronologique en deux dimensions.

Et voici qu’une mise en abîme commence alors à prendre forme… Les deux créateurs nous font comprendre que la bande dessinée non plus n’est pas un étalage chronologique en deux dimensions : elle est avant tout une entité dynamique.

Si dynamique que Moore et Gibbons se permettent d’ailleurs de transcender ses codes. Les deux hommes étendent leurs palettes respectives, touchent au roman, au journalisme, au rapport psychiatrique, à l’essai ornithologique, au pulp populaire, à l’étude marketing, etc. Et toujours avec le même brio.

Mais ce qui frappe surtout, parmi cette masse d’informations, c’est la justesse et la cohérence avec lesquelles tout finit par faire sens. Il n’y a rien de superflu, rien de pédant : tout est quantifié à la perfection. Même le dessin de Gibbons, sobre et superbe à la fois, répond au processus : loin des surenchères actuelles, il parvient tout de même à installer un univers aussi complexe que fini, à l’aide de traits et de couleurs (7) en avance sur leur temps.

Ironique, pour une œuvre censée rendre hommage au passé, non ? Car oui, l’idée primordiale d’Alan Moore était quand même de montrer le super héros sous un angle que le grand public ne soupçonnait pas. Watchmen est en partie un cri d’amour, une ode nostalgique rendant hommage aux comic books et à leur Age d’Or. Mais c’est aussi un constat : celui d’un medium qui évolue avec son temps, en s’imprégnant de tout ce que la société lui offre de sinistre et de néfaste.

Paradoxalement, en regrettant ce temps de l’insouciance, Moore et Gibbons nous dépeignent une nouvelle ère, sombre et impitoyable. Il y a comme un relent d’inéluctabilité, presque de fatalisme.

Et face à la déferlante, la solution, finalement, c’est encore d’en rire.

Fearful Symmetry

Watchmen est une œuvre multidirectionnelle certes, mais il n’en est pas pour autant confus et brouillon. Les innombrables niveaux de lecture se dégagent avec une aisance et un naturel pour le moins remarquables. Pas besoin de tirer les grosses ficelles, ou à l’inverse de s’enfermer dans un ésotérisme narratif incompréhensible.

A l’image de Shakespeare, Moore aborde à peu près tous les sujets inhérents à l’être humain, sans jamais perdre le lecteur dans les méandres de sa pensée. Tout dans sa rédaction parvient à vous faire oublier qu’il n’y a qu’un seul homme derrière la plume. Savoir adapter son style tout en restant unique, voilà le signe du véritable génie.

On ne s’étonnera donc pas que DC Comics, plus de 25 ans après la publication de Watchmen, continue d’exploiter la franchise. Après l’adaptation cinématographique de Zack Snyder en 2009 (8), c’est toute une série de Before Watchmen dont l’éditeur nous abreuve depuis l’année dernière.

Pour cette occasion, DC a fait appel à quelques uns de ses vétérans : on y trouve notamment Len Wein, Michael J. Straczynski, Brian Azzarello, Darwyn Cooke, J.G. Jones, John Higgins ou encore Joe Kubert. Des noms mythiques donc, qui sonnent comme un hommage au passé tout en dessinant les contours du futur. Une démarche intelligente certes, mais effrayante. Dans sa volonté d’instaurer une pérennité, DC prend le risque d’altérer une mythologie qui se suffisait à elle même.

Mais peu importe. Car l’Histoire finit toujours par retenir les hommes et les œuvres qui ont fait la différence. Et lorsque l’Horloge de la fin du monde sonnera enfin minuit, je suis persuadé que parmi la foule béate et apeurée, une personne fera face à l’extinction et clamera haut et fort, comme si les mots d’Alan Moore résonnaient dans le patrimoine génétique même de l’humanité, que tout ceci n’était qu’une plaisanterie.

Et que la vie n’avait toujours été, de toute façon, qu’une simple plaisanterie.

Notes :
(1) Rappelons qu’il a été viré du lycée à 17 ans pour avoir vendu du LSD.
(2) Notamment dans le documentaire de 2005, The Mindscape of Alan Moore.
(3) Est-ce une surprise si je vous annonce un Bizarro Facts spécial The Killing Joke dans les mois à venir ?
(4) Cette affirmation n’a absolument aucun fondement scientifique, je tiens à le préciser.
(5) L’uchronie consiste à réécrire l’histoire et à imaginer des temps alternatifs dans lesquels certains évènements historiques ont été altérés. L’un des meilleurs exemples étant la première saison de Sliders.
(6) Une problématique qui se pose à tous les arts picturaux, et principalement au cinéma.
(7) Watchmen a été colorisé par John Higgins, collaborateur fréquent de Moore et Gibbons.
(8) Bien plus réussie que prévu, malgré le fait que Watchmen soit considéré comme inadaptable. 

3 Commentaires »

  1. Image avatar
    Baccano 15/01/2013 à 20:34 -

    Encore un article de grande qualité!

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    -Whowatches- 15/01/2013 à 21:19 -

    Un grand et beau article !

  3. Image avatar
    danahan 16/01/2013 à 22:16 -

    Même face à l’armageddon, aucun compromis.


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