Bon je crois que c’est une certitude maintenant, les lecteurs de la chronique veulent ma mort. Après Alex Ross, vous avez jugé bon de me désigner le « King » Jack Kirby. Par où commencer… Sûrement pas chronologiquement. Car, comme je le précise à chaque numéro, la chronique n’a pas vocation d’être exhaustive et doit obligatoirement être ciblée et limitée, surtout face à des artistes de la trempe de Jack Kirby. Je me plains, je me plains, mais avouons le, on s’attendait tous à voir débarquer Kirby ici même, surtout en vous donnant le choix. Jack Kirby ne porte pas son titre de « the King of Comics » à la légère. Ils sont peu nombreux, les artistes que cette chronique abordera et qui ne réclament pas l’héritage de Jack Kirby. M’enfin, je me suis suffisamment mis la pression je crois.

Kirby

Il était une fois en Amérique

S’il y a bien une enfance d’artiste à conter c’est bien celle de Jack Kirby (même si Michael Chabon a eu l’idée bien avant avec Les extraordinaires aventures de Kavalier & Clay (1)), né Jacob Kurtzberg un 28 Août 1917 à New York. Digne d’un personnage de pulps, Jacob a grandi dans le quartier de Lower East Side (2) habité par une population ouvrière et défavorisée où la violence occupe une part importante (Frankie Yale, Johnny Torrio et Al Capone pour ne citer qu’eux y ont fait leurs armes). À la manière d’un Once Upon a Time in America, Jacob a été confronté très tôt à la violence et aux voyous du quartier juif (il est issu d’une famille d’origine juive émigrée d’Autriche, où son père a dû fuir un duel (3)). Mais là où la destinée de Jacob Kurtzberg se détache de celle d’un David Aaronson (coucou n00dle), c’est en choisissant un crayon à la place du couteau. Tout en travaillant comme tailleur à l’usine (4), Jacob devient le chef de bande d’amis intrépides comme Phileas Fogg, le Capitaine Nemo, Edmond Dantès, Dick Tracy et autres mousquetaires du roi (3).

Kirby

À 14 ans, Jacob est accepté au Pratt Institute de Brooklyn pour suivre des cours d’art mais comme tout coup de théâtre tragique, le destin en a voulu autrement pour Jacob. Le jour où il reçoit ses premiers cours, son père est licencié (4). Il doit alors abandonner l’école et travailler pour aider sa famille comme livreur de journaux ou en aidant son père dans divers métiers. Mais la passion dévorante de Jacob pour le dessin ne s’estompe pas malgré sa condition et le passage de la Grande Dépression. Il publie alors ses dessins pour un club de jeunes et commence à réaliser ses premiers comic strips, signés du nom de Jack Curtiss, pour les proposer à des journaux (3). En 1935 il postule pour un emploi aux studios Fleischer où il est intervalliste sur les dessins animés de Popeye. Même s’il n’aime pas ce métier il reçoit un salaire régulier et une expérience certaine notamment dans le mouvement de ses personnages et leur dynamisme (5).

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En 1936 il quitte le studio Fleischer (qui délocalise en Floride) pour le Lincoln Features Syndicate où il publie plusieurs strips sous différents pseudonymes (Brady, Lawrence, Jack Curtiss, Barton, Bob Dart, Curt Davis), tout en proposant ses talents à partir de 1938 au studio de Will Eisner et Jerry Iger (3). C’est en 1940 que Jacob, alors artiste free-lance, publie pour Crash Comics Adventures son premier comics sous le pseudonyme de Jack Kirby intitulé Solar Legion (6). Mais ce sont ses rencontres avec Joe Simon et les éditeurs de Timely Comics, l’ancêtre de Marvel Comics, et National Comics qui font basculer progressivement la carrière de Jack Kirby (qui change officiellement son nom en Jack Kirby quelques semaines après son mariage en 1942). Son association avec Joe Simon, qui continue encore après la seconde guerre mondiale, marque le début d’une collaboration sur de nombreux comics patriotiques au succès grandissant dont Captain America est incontestablement le fer de lance (7).

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Un héritage cosmique

Parler de l’héritage de Jack Kirby dans le milieu du comics et de la neuvième chose de manière générale serait long et fastidieux. Cela étant, vous avez certainement encore en mémoire le précédent numéro de la chronique consacré à Alex Ross. Et comme l’actualité de ce dernier en France est assez riche en ce moment entre l’exposition au Mona Bismarck American Center for Art & Culture (8) et la réédition de Mythology par Urban, je me suis dit que quitte à croiser Kirby avec un autre artiste, autant prendre Ross. Et puis j’ai pas eu à me forcer vu que maintenant des lecteurs m’envoient généreusement des articles sur divers artistes.

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Dans les années 1972-73, une plaque métallique est embarquée à bord de deux sondes spatiales, Pioneer 10 et Pioneer 11, sur laquelle un message pictural de l’humanité est gravé à destination d’éventuels êtres extraterrestres. Imaginez maintenant que l’inscription choisie par la NASA soit un dessin de Jack Kirby. C’est en tout cas le point de départ de Genesis (9), l’histoire imaginée par Kurt Busiek, Alex Ross et Jack Herbert, instaurant un nouveau paradigme au travers de la reprise du « Kirbyverse » des années 60. À l’inverse d’un monolithe noir façon Kubrick dans 2001 : A Space Odyssey projetant l’humanité vers l’espace, la sonde Pioneer porteuse du génie de Kirby attire l’espace vers la Terre.

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Même si ce projet Genesis ne reprend pas l’œuvre de Kirby chez DC Comics ou Marvel, mais des personnages originaux du King chez Pacific Comics dans les années 80 tels que Captain Victory (10) ou Silver Star (11), cette histoire témoigne d’un héritage mythologique et mystique du King clairement identifiable. Et si aujourd’hui ce genre de cosmologie est monnaie courante dans le monde des comics, gardez à l’esprit que dans les années 60-70, seuls Stan Lee et Jack Kirby expérimentent ces nouveaux mondes et leurs héros dans les comics. Si aujourd’hui Marvel Comics peut se permettre de rivaliser avec DC Comics c’est incontestablement grâce à ce souffle nouveau qui va progressivement redessiner le comics et dont l’héritage se perpétue encore aujourd’hui. Stan Lee et Jack Kirby c’est Les Quatre Fantastiques, Thor, Les Vengeurs, Docteur Fatalis, les Inhumains, Galactus, le Surfeur d’argent ou encore la Panthère noire, le premier super-héros noir de Marvel, pour ne citer qu’eux…

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Des mondes et des mythes

Bien que Kirby ait élaboré certains concepts du Quatrième Monde dès 1967, c’est réellement en 1970 et grâce à la totale liberté créatrice que Carmine Infantino, alors éditeur en chef de DC, lui propose (scénario, dessin, contrôle éditorial…), qu’il exploitera le plein potentiel de sa nouvelle création cosmique (12). La saga est ambitieuse mais simple, raconter la lutte impitoyable entre deux mondes antagonistes habités par des dieux. On trouve d’un côté New Genesis dirigé par Highfather et de l’autre Apokolips, soumis à Darkseid, dont les répercussions des affrontements épiques atteindront bien entendu la planète Terre (13).

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Le panthéon cosmique installé par Kirby dans cette saga réalisée en quatre séries interconnectées, Forever People, Mister Miracle, Orion (qui devient New Gods lors de sa parution), et Superman’s Pal Jimmy Olsen (le contrat de Kirby chez DC stipulait qu’il devait reprendre une série déjà existante), est titanesque. Quel lecteur de comics digne de ce nom peut affirmer aujourd’hui qu’il n’a jamais trouvé dans ses lectures de tubes boum, de boîtes-mères, de Source, d’équation de l’Anti-Vie, d’Astro-force, de rayons alpha et oméga, etc… Et pour faire encore plus simple et effarant, comment envisager Superman sans Darkseid aujourd’hui ? Le génie créatif de Kirby est sans limite sur The Fourth World… bien que paradoxalement la saga était prévue dès le début pour s’arrêter une fois l’intrigue bouclée ; une originalité pour l’époque (14).

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Puisant sa créativité dans les mythes fondateurs de l’humanité (bien qu’essentiellement issue des religions juives et chrétiennes (15)), le travail de Kirby est devenu au fil du temps une mythologie à part entière, continuant d’inspirer bon nombre d’artistes. C’est cette force vitale, profondément humaine, de construire des mythes qui vibre et explose dans chaque planche colorée. La persistance du panthéon de Kirby et son succès constant témoignent de l’intemporalité de son œuvre, ses thèmes, ses aspirations… Dans le cas de Kirby, on ne parle même plus de carrière mais de destinée.

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Kirby en France

Si Jack Kirby a eu tout au long de sa carrière des déboires éditoriaux, notamment quand en 1954 il décide de se lancer dans l’auto-édition en créant Mainline Publications au plus mauvais des moments (16) (bref rappel : une commission sénatoriale est mise en place pour étudier les liens entre les comics et la hausse de la délinquance juvénile, et le Comics code est mis en place pour éviter une censure d’état (17)), voir à rentrer en conflit avec ses éditeurs, que ce soit DC, Harvey, Prize et surtout Marvel (3). L’œuvre de Kirby a aussi connu ses chagrins en France.

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Vous avez très certainement déjà entendu parlé de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence (18). Cette vilaine bébête issue des cerveaux poussiéreux de son temps est sortie de son placard le 16 juillet 1949 pour condamner les publications françaises et étrangères pouvant « nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral de l’enfance ou la jeunesse » de l’époque (19). Juste pour rigoler je vous en cite quelques uns : Le Piège diabolique d’Edgar P. Jacobs, l’album Billy the Kid des aventures de Lucky Luke (car on y voyait le bandit encore enfant sucer un revolver (20)), l’album Les Légions perdues des aventures d’Alix (car on y voyait des allusions à la guerre d’Algérie alors toute proche) ou encore Franquin et son Marsupilami sous prétexte que son personnage était juste, accrochez vous bien… absurde (21). De rien.

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L’éditeur français qui nous intéresse ici dans le cadre de l’œuvre de Kirby en France est précisément celui à l’origine de la loi de 1954 à cause de son personnage Fantax, à savoir les éditions lyonnaises Lug (22). C’est dans son magazine Fantask que l’on retrouve Jack Kirby sur des titres comme Spider-Man, Le Surfeur d’argent et Les Quatre Fantastiques, alors interdit à la vente aux mineurs à partir du numéro 7 suite à une décision de la commission mettant en cause « sa science-fiction terrifiante, ses combats de monstres traumatisants, ses récits au climat angoissant et assortis de dessins aux couleurs violentes ». Même destin pour son magazine Marvel, interdit à la vente aux mineurs à partir du numéro 14 et alors retiré de la vente, où l’on pouvait retrouver Les Quatre Fantastiques de Kirby. Cela obligera Lug à publier Les Quatre Fantastiques dans le format album qui n’est alors pas soumis aux mêmes conditions de publication. Le magazine vedette de Lug, Strange, a également été inquiété à partir du numéro 93 avec Les Eternels, obligeant dans un premier temps  l’éditeur à gommer des monstres et redessiner certains personnages, puis à finalement abandonner le titre pour ne pas voir le magazine disparaître (qui propose par ailleurs Daredevil, Iron Man et Spider-Man).

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L’éditeur Arédit fit également preuve de prudence dans les années 1972 au sujet du King, publiant certaines histoires d’horreur dessinées par Kirby (par exemple The Demon) sous la mention « pour adultes » alors que dans le même temps aux Etats-Unis la pression de la censure s’était relâchée sur les titres en question. Jack Kirby est longtemps resté dans le panier de ces « illustrés gangster » (termes de la Commission), alors jeunes lecteurs insouciants, savourez pleinement votre vue sur les albums de Kamandi ou l’Anthologie Jack Kirby publiés par Urban impeccablement rangés dans votre bibliothèque. Remerciez Kirby pour sa filiation artistique avec de grands auteurs d’aujourd’hui, américains ou non (quelle fierté de trouver Joann Sfar sur la préface de l’Anthologie Jack Kirby (23)).

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J’aurais pu parler des comics de romance de Kirby, insister sur son apport chez Marvel Comics (même si là vous me pardonnerez vu le nom du site), ou encore sur le côté graphique en tant que tel de Kirby, mais comme évoqué en introduction, il faudrait plusieurs thèses pour faire le tour de l’œuvre du King et ce n’est très certainement pas mon but dans le format que je m’impose pour le site. Prenez cette chronique comme des notes de lectures et des petites anecdotes inscrites en bas de pages sur vos vieux comics. Merci à DC Planet de me laisser autant carte blanche pour cette chronique et merci à vous pour vos articles, conseils, suggestions et bien entendu votes sur le forum du site. Le prochain artiste a d’ailleurs déjà été nommé, en la personne de J.H. Williams III. Ne manquez pas le prochain sondage d’ores et déjà disponible sur le forum du site et sur les réseaux sociaux (#theartof).

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Notes :

(1) The Amazing Adventures of Kavalier & Clay
(2) Biography
(3) Greg Theakston et Jack Kirby, The Complete Jack Kirby, vol. 1, 2, 3 Pure Imagination Publishing,‎ 1997, 1998
(4) Sue L. Hamilton, Jack Kirby : Comic book creators, ABDO,‎ 2006
(5) Gérard Courtial, À la rencontre des SUPER-HÉROS, Bédésup,‎ 1985, 152 p.
(6) Solar Legion
(7) Captain America, Vie éditoriale, Genèse
(8) Mona Bismarck American Center for Art & Culture, Super-Héros : l’Art d’Alex Ross
(9) Alex Ross & Kurt Busiek Team For Dynamite’s Kirby: Genesis
(10) Captain Victory and the Galactic Rangers
(11) Silver Star
(12) The New York Times, Sunday Book Reviews
(13) Kirby’s Fourth World: An Appreciation
(14) Jack Kirby Checklist : 1998 Final Edition, TwoMorrows Publishing,‎ 1998
(15) Ro, Ronin (July 2004). Tales to Astonish: Jack Kirby, Stan Lee, and the American Comic Book Revolution, Bloomsbury, p. 148
(16) An Interview with William M. Gaines, Part Three of Three
(17) « The Press: Horror on the Newsstands », Time Magazine, vol. LXIV, no 13,‎ 27 septembre 1954
(18) Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence
(19) Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse
(20) http://poncetd.perso.neuf.fr/CENSURE/comicsdaily.htm#Incroyable
(21) http://www.actuabd.com/La-Loi-du-16-juillet-1949-a-60-ans
(22) Fan site Lug
(23) Le Petit monde de Joann Sfar, Nouvelles du 08 septembre 2009

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24 Commentaires sur "The Art Of #3 : Jack Kirby"

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n00dle

Du Kirby avec des références à Once Upon a Time in America, Good Job Monsieur Baccano !

crazy-el
Il vient d’où le petit Pokemon Capt America? lol Le pauvre il s’est fait décongeler au mauvais endroit et au mauvais moment lol Kirby est un autre témoin de son époque concernant l’intégration de la communauté juive à la culture américaine, tout comme Jerry Siegel et Joe Shuster, cette industrie du pulp et le début du comics book étaient une opportunité pour ces personnes de gagner leurs vies, je dirais la seule pratiquement concernant les jeunes artistes. C’est fascinant de voir comment ils ont laissé un peu d’eux-mêmes dans le processus créatif, une tendance judéo-chrétienne teintée de sciene-fiction et audacieuse… Lire la suite »
crazy-el

Avec mon lyrisme, j’ai encore oublié de te dire merci Bacca lol

sinestro81

Super boulot Baccano
Un article agréable à lire ou on apprend beaucoup de choses sur Kirby.
Merci

MFW

Un grand bravo Baccano.

CaptainMasked

Beau boulot. Bravo !

Tohubahut

Wow super boulot félicitations !

DarkChap

Truly the King!

BRISAK

J’en apprends des choses ici^^
Merci Baccano!!
Hâte de lire le prochain sur J.H. Williams III car
étant un tout jeune lecteur, je ne connait que son travail
sur Batwoman…
Et j’ai aussi encore plus envie d’acheter Kamandi.

Freytaw

Bravo Baccano pour l’article !! ;)
Et moi j’aime le petit Kirby en captain america ! La référence est mignonne ! :D

MFW

Mindfuck, je l’avais même pas vu.

BlueWarth

Quel boulot!!! Bravo Bacca!

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[…] lueur revigorante ce mois-ci pour balayer l’ombre de l’imposante carrure de Jack Kirby du précédent numéro, J.H. Williams III a été choisi par les lecteurs. Hallelujah! Voilà un […]

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[…] Comics a annoncé via son catalogue l’arrivée prochaine de The Fourth World de Jack Kirby (Le Quatrième Monde), les New 52 accueilleront cette semaine la nouvelle série […]

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[…] avec Lovecraft (5) et l’amour que porte Mignola à l’univers cosmique de Jack Kirby sont […]

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[…] Jack Kirby est surnommé le « King » des comics. S’il est avant tout connu du grand public pour son travail chez Marvel (Fantastic Four, Captain America, etc.), son Fourth World a laissé une marque indélébile sur le DC Universe, et Darkseid ne cesse d’être cité comme le plus terrible vilain de DC Comics. L’estime d’Urban pour Jack Kirby est donc justifiée, et s’est traduite tout d’abord par la publication d’une anthologie consacrée au King. Une pareille sélection éparse n’étant peut-être pas la meilleure manière de pénétrer l’œuvre particulière de l’artiste, l’éditeur n’a pas tardé à embrayer avec la réédition complète de son travail sur Kamandi en deux tomes. C’est maintenant à la courte série O.M.A.C.… Lire la suite »
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