Critique de batman death and the maidens
Les points positifs :
  • L’ambiguïté des personnages
  • Audacieux
  • Le meilleur travail de Klaus Janson ?
Les points négatifs :
  • Mais le dessinateur a quand même ses faiblesses
  • Abondance (nécessaire) de flashbacks
  • Encore des nazis…

« His legacy is now mine, and what I do, I do for him. » – Nyssa al Ghul


  • Scénario : Greg RuckaDessin : Klaus Janson

Ra’s al Ghul is back ! Mini-série de neuf numéros étirée de 2003 à 2004, Batman : Death and the Maidens mettait en scène une nouvelle fois la presque nemesis du Chevalier Noir, sous la plume réputée de Greg Rucka (Gotham Central, 52) et le pinceau, non moins célèbre, de Klaus Janson (The Dark Knight Returns, Gothic). La série aura marqué les esprits par son audace, affectant la continuité de manière significative, notamment à travers l’introduction d’un nouveau personnage, Nyssa al Ghul. Retour dessus à l’occasion du mois spécial Batman !

Batman - Death and the maidens (rucka janson) 1

Ra’s al Ghul est mourant. Ce n’est pas un spoil, c’est inscrit sur la quatrième de couverture. À peine capable de marcher, il se rend au Manoir Wayne pour demander en personne au détective d’épargner ses puits de Lazare qui disparaissent un à un. En échange, il lui donnera une fiole qui lui permettra de rendre visite à ses défunts parents dans l’au-delà. Tout se passerait pour le mieux s’il n’y avait, dans l’ombre, Nyssa al Ghul, la fille de Ra’s et demi-sœur de Talia, qui complote la chute de son père pour d’obscures raisons.

On l’a aperçue récemment dans la série Arrow, mais c’est dans Batman : Death and the Maidens que Nyssa est apparue pour la première fois. Son introduction est brillamment réalisée et pourrait passer pour un modèle à suivre pour les autres scénaristes. Greg Rucka alterne entre des flashbacks de différentes époques permis par la longévité de la dynastie des Al Ghul, et la temporalité actuelle, dessinant peu à peu les origines et les motivations de Nyssa. Le dosage des flashbacks est parfait, et loin d’alourdir l’intrigue lui donne du rythme, distillant les explications avec parcimonie pour donner soif au lecteur. Une fois le tableau complété, on éprouve pour Nyssa un mélange de compassion et d’aversion, à la fois attendri par les épreuves qu’elle a traversées et dégoûté par la cruauté inouïe qu’elle en a tiré.

Batman - Death and the maidens (rucka janson) 2

Cette ambiguïté ne se limite pas à Nyssa, mais se retrouve également chez Ra’s, bien que ce trait de caractère lui soit commun dans de nombreuses histoires où on le met en scène. Sur le crépuscule de son existence, il passe pour un vieillard inoffensif, et la dureté avec laquelle Bruce Wayne le reçoit touche à la limite du supportable. Et même dans une position de faiblesse extrême, même à la merci de son vieil ennemi, il subsiste en lui une fierté noble qu’on retrouve dans des répliques comme « Honor our agreement, detective. Or else let me die in peace. » Tout le monde s’accorde dessus, Ra’s al Ghul est un des vilains les plus fascinants du Batverse, mais on tient ici une de ses meilleures incarnations.

Venons-en à Batman. Tout en comprenant les motifs de sa réticence, on ne peut s’empêcher, grâce à Rucka, de désapprouver sa réaction lorsque Ra’s al Ghul s’adresse à lui, suppliant, pour lui demander d’épargner sa vie. Ce renversement de positions de force où Batman apparaît, non pas comme un justicier, mais comme un bourreau est merveilleusement exécuté. Mais une des scènes les plus fortes du récit est celle où il consomme le « cadeau » que lui fait Ra’s en échange de sa pitié. Hallucination ou voyage transcendant, Rucka préfère ne pas soulever le doute et profite de ce flou pour explorer un thème assez novateur, en revenant dans la foulée sur les raisons d’être du Batman et leur évolution au cours de sa carrière.

Ajoutez à ces solides points positifs un rythme idéal, jouant magistralement sur la soif d’explications du lecteur, et l’aiguisant, comme expliqué précédemment, à l’aide de flashbacks. D’ordinaire, l’utilisation de flashbacks est souvent rébarbative, servis à tort et à travers pour approfondir à peu de frais le background de personnages fades, et versant trop facilement dans des scènes larmoyantes. Peut-être certains retrouveront ces défauts dans les nombreuses situations tragiques du passé dépeintes dans Death and the Maidens, mais l’intérêt narratif qu’elles présentent est trop sensible pour qu’on les voie comme un simple interlude voire une perte de vitesse.

Batman - Death and the maidens (rucka janson) 3

Le seul reproche sérieux qu’on pourrait adresser à cette série serait, encore une fois, à l’encontre de Klaus Janson. Le bonhomme laisse toujours une impression mitigée. Il a travaillé sur des œuvres légendaires (The Dark Knight Returns, Gothic ou même Daredevil du côté de la concurrence), et son style particulier contribue certainement à donner une identité visuelle très forte à chacune de ses planches. Mais si on peut apprécier l’originalité de ses efforts, reconnaissons-lui parfois de la paresse ou de maladresse, car on retrouve à beaucoup de ses cases un sentiment de travail bâclé, de visages aux proportions bizarres, d’yeux qui giclent sur le côté et de bouillie hasardeuse. Ceci dit, Batman : Death and the Maidens compte probablement parmi ses meilleurs travaux. À tel point qu’on pourra être trompé au premier coup d’œil : c’est vraiment lui ? Et puis on repère son style dans les visages, dans l’agressivité des traits, profitant à la fois des qualités de l’artiste sans trop ressentir ses défauts. C’est peut-être à imputer à une prise d’expérience, ou au talent du coloriste Steve Buccellato, car on se souvient du choix de couleurs minimaliste et un peu discutable de Dark Knight Returns. Dans tous les cas, c’est une relativement bonne surprise visuelle, là où on aurait pu attendre une déception.

Grâce à la solidité de ses personnages, son rythme haletant et ses scènes poignantes, Batman : Death and the Maidens est un récit mémorable que les fans de Ra’s al Ghul ne devraient sauter sous aucun prétexte. C’est peut-être en lisant ce genre d’histoires qu’on réalisera ce qui sépare le « bon » du « moyen » dans les comics. Saluons donc l’exploit !