Critique de Sandman tome 3
Les points positifs :
  • Wesley Dodds rencontre Morphée!
  • Les brèves apparitions de la Mort
  • L’accent historique..
Les points négatifs :
  • …limite rebutant
  • Baisse de rythme
  • Morphée en retrait

« Je vous donnerai ce qui est en mon pouvoir de vous donner, Lady Johanna Constantine. » – Morphée


  • Scénario : Neil Gaiman, Matt Wagner Dessins : Stan Woch, Teddy Kristiansen, Bryan Talbot, Shawn McManus, Ducan Eagleson, John Watkiss
  • VERTIGO ESSENTIELS – Sandman Tome 3 – 6 décembre 2013 – 436 pages – 35€

Troisième volumineux tome de Sandman par Urban, qui persévère dans son ambitieuse opération d’offrir enfin au public francophone une réédition de qualité, complète et rigoureuse, de la légendaire série de comics lancée par Neil Gaiman en 1988. Ici figurent les épisodes #19 à #39 de la série principale, ainsi que le one-shot Sandman – Midnight Theatre, co-écrit par Matt Wagner. Après deux tomes concentrés sur le Rêve en personne, on délaisse Morphée, sans le quitter vraiment, pour se pencher sur le destin de grands bonhommes historiques, et de petites gens sans mémoire.

Sandman Neil Gaiman

Comme de coutume, le run de Gaiman oscille entre épisodes stand-alone et arc sur plusieurs épisodes. Ainsi, c’est pour la majorité du temps le très long arc ‘Un jeu de soi‘ qui occupe le lecteur au fil de six issues (sur les onze contenues dans l’album). Cet arc met en scène les différents habitants d’un immeuble, mêlés malgré eux au monde imaginaire rêvé par une de leurs voisines, Barbie. Par amitié, lorsqu’il s’agit de son/sa meilleur(e) ami(e) travesti(e) Wanda/Alvin, ou par intérêt, lorsqu’il s’agit de la mystérieuse Thessaly, les locataires de la maisonnée vont unir leurs efforts pour contrer ceux du maléfique coucou, entité méconnue qui occupe les rêves de Barbie.

On oscille au cours de cette aventure entre le monde enchanté des songes de Barbie et la réalité, plus crue, où travestis et lesbiennes sont les protagonistes principaux. Le plot de base est recouvert d’un voile de mystère alléchant. Neil Gaiman met une application sensible à explorer ce qui constitue l’identité des sexes, joue sur les clichés de la féminité (le nom de l’héroïne est évocateur : Barbie !). Il ne glisse pas non plus dans une vase intellectuelle imbuvable, mais néglige peut-être la progression de son histoire puisque des événements qui auraient pu se tenir sur trois numéros s’étirent sur six. Manque d’inspiration ou maladresse, difficile à dire, heureusement qu’un final remarquable vient conclure cet arc avec un traitement du travestisme et du regard que jette la société sur cette manière de vivre qui rappelle les écrits d’Alan Moore.

Sandman Neil Gaiman

Les autres numéros ont un caractère bien plus historique. Un se trame durant la Révolution Française, et Neil Gaiman étale avec fierté la documentation qu’il a réunie sur le sujet. On suit l’empereur Auguste et un de ses esclaves une journée durant dans un autre, et à nouveau, Gaiman pousse le zèle jusqu’à citer les Annales de Tacite au mot près, trahissant une érudition que probablement aucun lecteur ne pourra estimer avec justesse au milieu des avalanches de références culturelles qui foisonnent dans son œuvre. Joshua Norton, personnage historique s’étant auto-proclamé empereur des États-Unis, occupe le premier plan d’un défi jeté au Rêve par sa sœur, le Désespoir, c’est d’ailleurs le même hurluberlu qui inspira l’Empereur Smith de Goscinny, avis aux amateurs de BD franco-belge. Il y a encore Marco Polo, concluant le dernier ‘conte historique’ où le Rêve se tient, au regret du lecteur, dans l’ombre des grands hommes que Gaiman met en scène. Non que ces mini-histoires se montrent peu dignes d’intérêt, mais elles tendent à se résumer à des sous-intrigues, là où les deux premiers tomes en apprenaient beaucoup plus sur le Rêve et sa famille, les Éternels.

Au demeurant, on sort de ces onze numéros satisfaits. Mais le démarrage de la série avait un tel potentiel d’émerveillement sur le lecteur qu’on devine avec amertume un soupçon de déception planer au-dessus de cette troisième sortie. Heureusement, en guise de dessert, le one-shot Sandman – Midnight Theatre s’escrime à terminer sur une note plus optimiste, en mettant en scène, surprise!, Wesley Dodds, le Sandman de l’âge d’or. Contrairement à celui de Gaiman, celui-ci est tout ce qu’il y a de plus humain, et utilise, pour rappel, un pistolet à gaz soporifique pour mener ses enquêtes, dont il se protège grâce à un masque à gaz angoissant, qui inspira, des décennies plus tard, l’un des trois accessoires recherchés par Morphée à sa libération au début de la série. Cet épilogue prend place dans les années 30, lors d’une enquête qui emmènera le Sandman de l’âge d’or loin de son Amérique natale, dans la lointaine Angleterre. Le propos de l’enquête est assez secondaire, bien que l’époque permette l’installation d’une ambiance délicieuse emprunte d’occultisme décadent et de mysticisme fumeux, mais la véritable prouesse de ce one-shot est d’aboutir à une rencontre aussi brève que magique entre Wesley Dodds et Morphée, deux ‘Sandmen‘, à leur manière.

Sandman Neil Gaiman

Quant aux dessins, les critiques habituelles pourront être formulées à l’esthétisme de la série régulière. Celui-ci aura toujours ses détracteurs et ses adeptes, mais bien que Dave McKean, qui assure à nouveau les couvertures ici, soit probablement le meilleur prolongement de la plume de Gaiman, les dessinateurs qui se succèdent dans un style plus conventionnel ne desservent à aucun moment son style particulier et l’ambiance onirique qui habite ses histoires. En revanche, les planches de Teddy Kristiansen sur le spin-off Sandman : Midnight Theatre sont tout bonnement magnifiques, et, en évitant les couleurs et en glissant parfois vers la peinture, contribuent à donner à cette histoire finale une atmosphère sombre et délicieuse. D’ailleurs le style de ce dessinateur rappelle étrangement celui de Dave McKean, on peut tomber sur pire comme référence! Enfin, les bonus, aussi complets que dans les tomes précédents, permettront aux fanboys de prolonger un peu le plaisir en se plongeant dans les détails, les clins d’oeil et les anecdotes qui ont donné vie aux pages de ce troisième tome.

Que ce soit dû au lecteur, maintenant en terrain connu après avoir été émerveillé par les premiers épisodes, ou à l’auteur, négligeant son héros pour s’occuper de personnages (trop) secondaires, la magie opère avec moins de fluidité au cours de ce nouveau volume. Pourtant tous les ingrédients semblent répondre à l’appel : poésie, background culturel ahurissant, personnages attachants… Rien ne semble faire défaut à ces histoires pour convaincre, aussi devra-t-on peut-être blâmer l’exigence d’un lecteur habitué à l’excellence par cet auteur de génie, à moins que ce dernier ne soit là en train de s’engager dans une routine ? On en jugera à la sortie de la suite.