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Alex Ross - Villains

L’IMPOSSIBLE COHABITATION

 

Bizarro Fact n°10 : une tragédie métaphysico-quantique en 4 actes, où l’on finit évidemment par parler de Shakespeare et Bizarro – deviendrais-je aussi prévisible qu’un mauvais vilain ?

Il est temps. Temps de lâcher la bride, d’être honnête avec soi-même, avec le monde entier ; surtout, il est temps de cracher sa bile, d’en recouvrir les foules médusées et de rire de leur affligeante existence.
Reconnaissez vous aussi, enfin, que cette masse informe d’êtres aussi semblables que misérables vous dégoute au plus haut point, que votre mépris des circonstances hasardeuses qui ont mené l’humanité à naître vous transporte bien au-delà des futilités quotidiennes et nombrilistes propres à notre espèce. Être supérieur vous paraît si naturel, si agréable…

Je vous l’avoue : je vous hais. Et je ne vous parle pas de cette « haine adolescente », propre à l’âge en question et sans saveur particulière ; non, je vous parle de cette « haine préoccupée » (1), ce ressentiment d’adulte sans réel fondement, si intense qu’il régule sans cesse nos relations sociales ainsi que l’opinion portée à notre propre personne.
Quoi qu’il en soit, j’espère, du plus profond de mon cœur, qu’à la lecture de ma pitoyable  prose condescendante, vous me haïrez aussi. N’est-ce pas le sacrifice le plus juste à faire pour moi, moi dont la seule prétention est de poursuivre cette quête malsaine de misanthropie, à la fois traître et prétendument justifiée ?
Si la haine n’avait pas été naturelle, nous aurions trouvé le moyen de l’inventer.

Au bout du compte, qu’est-ce qu’un super vilain, si ce n’est quelqu’un incapable de vivre sous le joug tyrannique de la condition humaine ? Par extension, qu’est-ce qu’un humain, si ce n’est un potentiel super vilain, un catalyseur de rage, un fragile réacteur au sein duquel les fissions émotionnelles menacent à tout moment de ravager l’intégrité même du système ?
Deux citations, simplement, histoire de mettre un terme à cette intro.
« Le Ciel et l’Enfer sont en toi » (2)
« All it takes is one bad day to reduce the sanest man alive to lunacy » (3)
Et tout est dit.

Malheureusement, puisqu’être un super vilain implique rarement d’être esclave du pêché de la paresse, il me faut expliciter toutes ces ennuyeuses idées.

The Killing Joke

Si les codes de caractérisation s’accordent neuf fois sur dix dans chaque mise en scène de super héros (empathie oblige), il n’en va pas toujours de même chez les super vilains.
C’est ainsi qu’on se retrouve, globalement, avec deux catégories : d’un côté les torturés, les malchanceux, ceux que l’on croit comprendre et que l’on croit aimer, ceux qui bénéficient même parfois de leur propre série ; de l’autre côté, les grands méchants, les pas beaux, les sales bêtes parfois badass, mais qui méritent quand même de crever parce qu’aucune humanité ne semble pouvoir les habiter. Pour simplifier, notre inconscient effectue un partage élémentaire et efficace : ce vilain est-il capable de rédemption ou non ?
Voilà pourquoi le cérébral Lex Luthor et le bourrin Doomsday ne provoqueront jamais les mêmes émotions.

Là où le procédé perd nettement en profondeur, c’est lorsque les auteurs réduisent bêtement – et bien trop souvent – la psyché d’un vilain à son enveloppe physique. Un peu comme si tous les méchants de l’univers n’étaient que de vagues réminiscences de Richard III.
« Moi que la nature décevante a frustré de ses attraits, moi qu’elle a envoyé avant le temps dans le monde des vivants, difforme, inachevé, tout au plus à moitié fini, tellement estropié et contrefait que les chiens aboient quand je m’arrête près d’eux ! […] Aussi, puisque je ne peux être l’amant qui charmera ces temps beaux parleurs, je suis déterminé à être un scélérat et à être le trouble-fête de ces jours frivoles. »
Principal bémol à cette représentation : DC Comics ne possède aucun auteur de la trempe de Shakespeare. Second bémol : lorsque le cliché prend le pas sur l’inventivité, on s’impose alors des frontières qui n’ont pas lieu d’être, à plus forte raison au sein d’un médium justement réputé pour abolir toutes sortes de limites graphiques et narratives.
Persiste donc encore cette vision clairement anthropocentriste, qui voudrait que les personnages à l’aspect humain possèdent une psychologie appréhendable pour le lecteur, et qu’à l’inverse les créatures monstrueuses fassent preuve d’un système de pensée opposé au nôtre (4).

Mais, me direz-vous, le Mal – à l’instar des particules élémentaires – ne s’interprète qu’en fonction de l’observateur. Et là où certains verront dans les actes du Joker l’ultime extrémité de la raison, d’autres parviendront à y voir une certaine logique, calculatrice et manipulatrice, permettant justement d’insuffler au personnage un chemin à suivre. Nihilisme absolu ou conscience criminelle ? La réponse n’est pas gravée dans le marbre. Et c’est bien ce qui fait la complexe beauté de ce genre de personnages : ils continuent incessamment de nous échapper, et ce malgré le fait qu’on pourrait passer toute une année à lire l’intégralité de leurs apparitions.
On ne s’étonne donc pas que Brian Azzarello, dans son impressionnant Joker (dessiné par Lee Bermejo), nous conte le récit par l’entremise d’un simple personnage secondaire, petite frappe au service du Clown Prince of Crime. Il est en effet impossible de se plonger dans l’esprit du Joker, pour la simple et bonne raison qu’aucun mot ne pourrait traduire fidèlement les pensées d’un homme dont le cheminement chaotique s’abolit de toutes règles.
Et c’est aussi pourquoi le personnage fascine autant : il est le symbole fort de cette part de nous qui ne demande qu’à s’affranchir des lois sociétales, voire même de la condition humaine. Pas de limite, pas de considération, pas de réflexion. Juste le moment présent, et les milliards de possibilités ainsi offertes.

Black Adam

Mais, comme nous le démontrent de nombreux ouvrages de qualité – The Killing Joke en tête – cette folie n’est pas innée. Le Mal s’acquiert.
On trouve l’un des exemples le plus parfait de cet axiome en la personne d’Orion : fils de Darkseid – l’un des plus puissants super vilains du DC Universe – qui, élevé par l’ennemi de son père, apprend à maîtriser sa rage et devient le plus grand héros du Fourth World. Élémentaire, mon cher Kirby.
On pourrait d’ailleurs étayer cette idée en mentionnant les célèbres procès de Nuremberg, dont les nombreux débats philosophiques nous éclaireraient un minimum sur les notions d’intention et d’obéissance. Mais évitons de nous éloigner du sujet.

Quand ils ne sont pas simplement bêtes et méchants par nature, les super vilains ont toujours besoin de cet élément déclencheur qui les mènera inéluctablement au point de non-retour. Qu’il s’agisse de deuil, de jalousie, de malchance, ou encore de jeux politiques, l’événement de trop est indissociable de ce qu’un vilain finit par devenir et représenter. Et c’est ainsi que l’on instaure la cohérence d’un personnage, que l’on pose les bases de ce qu’il peut ou ne peut pas faire.
Par conséquent, du tyran au psychopathe, en passant par l’homme d’affaire et le demi-dieu, pas une action ne saurait être justifiée. Black Adam et Sinestro dédient leur vie à la protection de leurs peuples respectifs ; Lex Luthor use de son intellect afin d’imposer au monde une certaine vision de l’humanité, comme des centaines de philosophes et théologiens avant lui ; Superboy-Prime tente de raviver une flamme bel et bien éteinte ; Zoom (Hunter Zolomon) n’existe que pour améliorer la qualité des choix de son antagoniste ; Mister Freeze ne pense qu’à sauver la femme qu’il aime, etc.
Quand vous leur prêtez une oreille attentive, tous les super vilains semblent avoir une histoire à vous raconter. Finalement, tous les méchants sont des héros.

Pas étonnant donc de les voir fréquemment en tête d’affiche, et ce pour le plus grand plaisir des pervers invétérés que vous êtes.
Impossible par exemple de passer à côté des romans graphiques Luthor (originellement une mini-série) et Joker, du tandem Azzarello/Bermejo, tant les mots sont justes et les traits uniques.
À noter aussi l’excellente mini-série Black Adam, de Tomasi et Mahnke, dont la violence tragique du récit ne peut que vous prendre aux tripes. Une œuvre qui possède en plus le mérite de nous présenter un personnage parfois méconnu, et qui se révèle ici digne des plus grands.

Mais le plus grand, celui qui restera au panthéon des super vilains comme le plus fatal, c’est bien entendu l’Anti-Monitor. En marge du schéma de caractérisation classique déjà entrevu plus haut, cette sorte de créature quasi divine est en fait l’incarnation même de la négation. Ici, pas d’élément déclencheur, et définitivement pas de rédemption. Son existence même n’a pas de sens sans annihilation, puisque la création du personnage s’inspire de cette fameuse théorie astrophysique qui prévoit la présence d’antimatière au sein de notre univers. D’un point de vue littéraire, cet antagonisme entre matière et antimatière, cette impossible cohabitation, n’est rien d’autre que du pain béni.

Flashpoint - Reverse-Flash

Parmi les rares super vilains qui parviennent à altérer définitivement le DC Universe, on trouve le Reverse-Flash, alias Professor Zoom, alias Eobard Thawne (5). Tout simplement parce qu’il est à l’origine du New52, cette nouvelle continuité mise en place il y a 2 ans de cela par DC Comics – il n’y a honnêtement pas de quoi le remercier à l’heure actuelle, mais cette discussion fera l’objet d’une prochaine édition.
Quoi qu’il en soit, la haine incommensurable du Reverse-Flash envers Flash/Barry Allen, exulcérée par l’impossibilité théorique même du premier à tuer le second, culmine à un point si intime que la vie de Barry se trouve irrémédiablement intriquée à celle de son antagoniste.
Ainsi, dans un style bien différent mais finalement analogue à la relation Batman/Joker, on réalise que les deux hommes, incapables de coexister, ne peuvent pourtant pas exister l’un sans l’autre.

En définitive, peu importe les ficelles scénaristiques utilisées ; il reste intéressant pour le lecteur de se confronter à un dynamisme antagonique plus complexe et ambigu que le simple constat « la présence des super héros n’a de sens qu’en fonction de celle des super vilains ». Et même si ce rapport de force est aussi indéniable que nécessaire par définition, on ne peut qu’applaudir le détournement des codes. À plus forte raison au sein d’un art/industrie où les clichés ont parfois la vie dure.

Mais si chacun de nous est un vilain potentiel, il ne faut pas oublier pour autant que nous sommes aussi de possibles héros. Même les plus monstrueusement laids d’entre vous – et dieu sait qu’il y en a.
Car à l’inverse de Richard III, il y a Joseph Merrick. Et en chacun de nous, comme je ne cesse de le répéter depuis bientôt un an sur ce (merveilleux) site, se trouve profondément ancré cet amour inconditionnel capable de mener les hommes sur des chemins aussi tortueux que lumineux.
La haine, la colère, la convoitise, la luxure, et toutes les vertus qui s’y opposent, ne se manifestent en nous que par le simple fuit du hasard et des circonstances chaotiques qui régulent le cours de l’univers. Contexte social, adaptation, incommunicabilité, éducation (6)… vous n’êtes jamais certain de ce que le sort vous réserve.
À mon sens, l’homme est constamment tiraillé par trois forces : sa personne, l’humanité et l’Univers. Et de l’équilibre de ce triumvirat exhaustif dépend la caractérisation d’un individu. Et accessoirement sa santé mentale.

Quelque part, ne sommes-nous pas tous des Bizarro en puissance, des êtres 99,9999% génétiquement identiques à leurs congénères, et pourtant terriblement seuls ? Hypocrites et démagogues mis à part, qui a vraiment le sentiment d’être « comme tout le monde » ?
À l’instar du clone parfaitement imparfait de Superman, nous sommes tous persuadés du bien fondé de nos actes, justifiables au plus haut point par notre semblant de conscience. Et malgré tout, conflits et incompréhensions restent monnaie courante, preuve irréfutable que le Mal réside bien dans l’œil de l’observateur. Tout est question de nuances et de points de vue – « souvent ce sont les inquisiteurs qui créent les hérétiques » (7).
Ceci est la réelle application quantique au macrocosme humain : le Bien et le Mal, le Ciel et l’Enfer, ne deviennent concrets que lorsque l’homme décide de leur donner une réalité propre.
Supprimez-vous de l’équation, et comprenez que l’univers ne connaît ni super vilain, ni super héros. Il n’y a que forces, particules et subdivisions de particules, informations pures et absence absolue de volonté.
Et pour reprendre les mots inégalables et inégalés de MacBeth, « La vie […] est un récit conté par un idiot, plein de son et de furie, ne signifiant rien. »
Voilà pourquoi, finalement, je ne vous déteste pas totalement, pas plus que je ne vous aime. Parce que le grand électron, lui, ne fait pas la moindre différence.


Notes :
(1) La « preoccupied hate » génialement mise en lumière par le non moins génial Louis CK.
(2) Fin d’un quatrain attribué à Omar Khayyam (possiblement à tort, mais peu importe).
(3) The Killing Joke, Alan Moore. D’ailleurs, vous ai-je déjà parlé d’Alan Moore ?
(4) Bien sûr qu’il existe des exceptions, mais si on les appelle « exceptions » c’est justement pour une raison, non ?
(5) À ne pas confondre avec l’autre Reverse-Flash cité plus haut (Zoom/Hunter Solomon). Je n’inclue volontairement pas Superboy-Prime dans cette liste, pour la simple et bonne raison que le Bizarro Facts #7 lui est déjà entièrement consacré.
(6) LE mauvais cliché par excellent de l’origin story basée sur un vilain. Préparez-vous, quelque chose me dit que ce Villains Month nous en réserve une ribambelle.
(7) Le Nom de la Rose, Umberto Eco.
Merck-El

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