Critique de Batman The Killing Joke
Les points positifs:
  • Impressionnant
  • Une atmosphère poisseuse
  • L’histoire ultime de Batman ?
Les points négatifs:
  • Public averti
  • Tellement court…
  • Batman en retrait ?

« We’re going to kill each other, aren’t we? » – Batman


  • Scénario : Alan Moore Dessin : Brian Bolland

Difficile d’entamer une critique de The Killing Joke. On a l’impression de se tenir sur les épaules de géants, où lesdits géants sont les dizaines de critiques plus avisées qui sont passées par le même chemin, le marquant de leurs esprits éclairés plus que leurs successeurs ne pourront jamais le faire. Je me permets dès lors d’annoncer au lecteur de ne pas trop attendre de cet humble avis qui s’ajoutera sans qu’on le remarque à l’immense héritage que ce one-shot d’anthologie a laissé derrière lui. Précisons également que l’œuvre qui fera l’objet de cette review n’est pas la réédition de 2008, dans laquelle Brian Bolland s’est permis de colorier lui-même ses dessins, tirant un trait sur le travail impressionnant qu’avait accompli John Higgins avant lui, mais bien l’édition originale de 1988.

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Il pleut sur Gotham. Les faisceaux de deux phares transpercent les gouttes et l’obscurité, cherchant à atteindre l‘Asile d’Arkham. Le Chevalier Noir en sort, et sans rien dire, parcourt les couloirs de l’asile-prison, tout en parcourant trois pages sans piper mot, pour arriver dans la cellule de sa némésis : le Joker. « Je suis venu pour parler. Nous finirons par nous tuer l’un l’autre, n’est-ce pas? ». Mais erreur sur la personne, c’est un imposteur. Une fois encore, le Joker s’est évadé. Le lecteur suit ensuite deux histoires parallèles, d’un côté les machinations du Joker et les efforts de Batman pour y mettre fin, de l’autre la genèse du Joker, telle qu’Alan Moore l’imaginait. Son inspiration fut telle que sa version fut celle qui perdurera le plus à travers les années et fit autorité pour les origines de ce personnage. On l’y dépeint comme un comique raté, peinant à joindre les deux bouts. Lorsque la grossesse de sa femme arrive à terme, il se résigne à tomber dans la criminalité pour pouvoir offrir un avenir décent à son épouse et à sa progéniture. Décision hasardeuse, puisque le coup dans lequel il est entraîné tourne mal, l’arrivée de Batman couronnant ce qui restera comme son plus grand échec, et lui donnant rendez-vous non pas avec la mort, mais pire ! Avec sa destinée. ‘X’ est mort, vive le Joker.

Dans le présent, un autre drame s’annonce. Bruce Wayne tente de recoller les éléments du puzzle de l’évasion du Joker dans sa batcave, Jim Gordon tente de recoller des photos de l’homme-chauve-souris dans son album souvenir, tandis que sa tendre fille Barbara lui prépare un café. La porte sonne, c’est le Joker. Sans crier gare, il abat Barbara Gordon d’un coup de pistolet, et emmène le policier en direction de son parc d’attractions désaffecté. Là, le calvaire commence pour le déterminé commissaire. Sa raison sera mise à l’épreuve par l’affreux clown, qui le fera traverser, nu et enchaîné, un train fantôme obsédant. Sur son chariot de démence, Jim Gordon verra défiler des photographies de sa fille, nue et maculée de sang, laissant son hurlement se perdre dans des échos sans réponse. Batman arrivera-t-il à temps pour l’empêcher de sombrer dans la folie ? La réponse est connue de nombreux, compte tenu de la réputation de cet ouvrage.

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L’atmosphère malsaine, oppressante et poisseuse suinte déjà entre la poignée de lignes de ce résumé, et ce n’est qu’un aperçu de la démence qui habite les pages de l’œuvre originale. Étonnamment reniées par le dessinateur Brian Bolland qui les décrit comme « pas assez sombres », les couleurs de John Higgins contribuent pourtant à renforcer ce sentiment. Le coloriste anglais évite en effet d’utiliser des tons habituels des années 80 du comic book, sans faire recours à des couleurs réalistes, mais privilégie des nuances de rouge, parfois de vert, souvent de jaune « pisse », pour un résultat nauséeux renforçant l’oppression dégagée par la scénario d’Alan Moore. Ce scénario impressionne de son côté par son classicisme terrible – hormis l’ambiance peut-être trop extrême -, classicisme doublé d’une efficacité inhabituelle. De nombreux éléments traditionnels d’une histoire-type de Batman s’y retrouvent effectivement : l’évasion d’Arkham, l’appel du Bat-signal, la tchatche avec Alfred dans la batcave où sont entreposés le tyrannosaure articulé et la pièce de Lincoln, etc. Moore s’applique à ne pas trahir la Chauve-souris, dans une démarche à l’opposé de ce que font des auteurs comme Grant Morrison qui s’approprient de manière beaucoup plus profonde le personnage lorsqu’ils doivent travailler dessus. Moore pousse toutefois à l’extrême la folie du Joker, qui, dans cette histoire, apparaît plus effrayant que jamais, sans manquer du comique qui le caractérise. De fait, le portrait du Joker du Killing Joke, malgré sa violence et son sadisme, est un des plus réussis de la grande némésis de Batman.

L’importance de The Killing Joke se traduit également par deux pierres fondamentales ajoutées à la mythologie de Batman. La première, c’est l’établissement quasi-définitif des origines officielles du Joker. Le débat fait cependant encore rage à ce sujet, nombreux soulignent en effet que ce n’est qu’une thèse d’origine, comme le laisserait sous-entendre la phrase du Joker : « If  I’m going to have a past, I prefer it to be multiple choice ! Ha ha ha ! »  Qui est traduit dans la première version française par : « Quitte à avoir un passé, autant qu’il soit multiple ! Ha ha ha !« . Fiction ou vérité, l’histoire du comique raté enfilant malgré lui le costume du Red Hood restera dans les annales et nombreuses seront les œuvres y faisant référence par la suite. L’autre grand changement dans la continuité du Chevalier Noir est le malheur qui arrive à Barbara Gordon. À cause de la malveillance du Joker, elle perdra définitivement l’usage de ses jambes. Grâce au respect voué à cet œuvre de la part des auteurs suivants, du moins jusqu’au reboot des New 52, cet handicap ne sera pas revu, et de l’héroïne Batgirl, Barbara Gordon deviendra la geekette Oracle, prêtant main forte à Batman depuis son ordinateur et son fauteuil roulant.

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Pourquoi est-ce si génial? Pour la simple raison que d’un point de vue formel, The Killing Joke est un sans-faute. Il ne manque pas de personnalité, grâce à son atmosphère atroce ; il ne manque pas de rythme, Alan Moore utilise la double temporalité et dose les silences avec une maîtrise royale ; les personnages ne souffrent pas d’une mauvaise caractérisation, le Joker est cruel et drôle, Batman est silencieux et tourmenté, Gordon s’accroche à la justice jusqu’en dans les couloirs de l’Enfer. Son seul défaut, qui n’en est pas un, est de rejoindre Frank Miller dans une vision de Batman VRAIMENT plus adulte que celle proposée par les comics de l’époque. À titre indicatif, imaginez que le célèbre arc de A Death in the Family est sorti la même année. Comparez le ton général, les couleurs et le profil du Joker, le verdict est sans appel : c’est le jour (A Death in the Family) et la nuit (The Killing Joke).

Quitte à donner un avis peu nuancé, on peut considérer The Killing Joke comme LE comics ultime de Batman, avant les chefs-d’oeuvre de Frank Miller, puisque l’un est « seulement » une origin-story (Year One) et l’autre quasiment un else-world (The Dark Knight Returns). The Killing Joke a l’avantage de réunir des éléments classiques tout en se démarquant de la masse des publications Batman avec une marge à peine entamée  en 25 ans d’histoire. Tel Midas qui change en or tout ce qu’il touche, Alan Moore a fait de sa seule intervention sur le Chevalier Noir la plus mémorable de la carrière de celui-ci. Dire de The Killing Joke qu’il est un indispensable ne lui rend même pas justice.