Grant Morrison présente Batman Tome 0
Les points positifs :
  • Atmosphère sombre
  • Paquet de références classiques
  • Du Grant Morrison accessible
Les points négatifs :
  • Quelques visages bâclés
  • Un apport maladroit à l’enfance de Bruce
  • Couleurs douteuses

« Et tu seras ma porteuse, mon messager fatal. Tu deviendras mon ange de la mort ! » – Murmure


  • Scénario : Grant MorrisonDessin : Klaus Janson

Paru à l’origine dans les pages de Legends of the Dark Knight #6-10, l’arc Gothic offre à Grant Morrison une seconde occasion de se mettre aux commandes de la chauve-souris (la première étant Arkham Asylum : A Serious House On Serious Earth, réalisé à deux mains avec le génial Dave McKean, qui va être réédité par Urban en juin et dont vous pouvez retrouver la review vo sous ce lien). Fort de son succès commercial et critique, Gothic sera ensuite réédité deux fois en 1998 et en 2007, sans jamais hélas bénéficier d’une traduction française… jusqu’à aujourd’hui. Bien que ne figurant pas parmi les épopées les plus marquantes du Chevalier Noir et surtout souffrant de la comparaison avec le solide run accompli des années plus tard par son auteur sur le même personnage, Gothic a cependant conservé un charme au fil des années, en grande partie grâce à son atmosphère particulière, et est resté dans les annales comme une des meilleures histoires de la série Legends of the Dark Knight, aux côtés des arcs Venom, PreyFaces, ou encore Going Sane.

L’histoire prend place au cours des premières années de lutte contre le crime de Batman à Gotham. C’est là en en effet la ligne directrice des Legends of the Dark Knight : proposer aux fans des aventures des débuts de Batman ne s’inscrivant pas dans la continuité des autres parutions DC, et pondues par une équipe artistique toujours changeante. Ces contraintes éditoriales impliquent l’absence de Robin, et un relative manque d’expérience chez la Chauve-Souris. Cette dernière apparaît au lecteur vulnérable et solitaire, hantée par des cauchemars confus où se mêlent ses parents, sa culpabilité, ses hallucinations, et ses souvenirs d’enfance. L’arrivée de ces mystérieux cauchemars coïncide avec les méfaits d’un tueur à Gotham. Celui-ci, surnommé M. Murmure, s’en prend à des mafieux impliqués dans un meurtre sordide ayant eu lieu des années auparavant. Impuissants face à cette sorte d’incarnation de la mort qui les décime, les gangsters décident de faire appel à Batman lui-même pour le supplier de les aider à arrêter Murmure. Non sans une certaine réticence, Bruce Wayne se retrouvera malgré lui embarqué dans une enquête à l’ambiance horrifique qui le contraindra à gagner l’Europe, et qui le forcera à se replonger dans de douloureux souvenirs d’enfance.

Batman : Gothic recèle une atmosphère sombre et… gothique. Grant Morrison y multiplie les références à la littérature, de Edgar Poe à Lord Byron en passant par Goethe, pour citer les plus évidents. Murmure accompagne en effet chacun de ses meurtres d’une citation tirée d’un grand classique. Le scénario, après un incipit prenant mais timide, s’emballe vers une conclusion abasourdissante autour de Mr. Murmure, dont la dimension profondément maléfique se construit avec brio tout au long du récit. Gothique est imprégné du fantastique, en tant que genre littéraire, et dans un certain sens les événements qui entourent Batman le dépassent largement et soulignent sa fragilité, sa vulnérabilité. Contrairement à son travail plus tardif, Grant Morrison ne va pas puiser sa matière dans des récits de Batman antérieurs, mais mêle l’univers du personnage à un fantastique traditionnel, pour un effet plutôt original, et qui paradoxalement épouse sans heurt le ton sombre du mythe de Batman.

Grant Morrison fait également le choix de développer un passage de l’enfance de Bruce Wayne. Son apport est original, et a surtout le mérite de s’inscrire parfaitement dans l’ambiance horrifique et surnaturelle du récit, terminant une boucle qui rappelle vaguement le choix de Tim Burton de placer le Joker à l’origine du meurtre des parents de Bruce Wayne. Hélas c’est toujours délicat d’insérer des éléments hors-du-commun avant le fameux soir de la mort de ses parents, puisque c’est cette dernière qui est à l’origine du mythe, et que tout ce qui se passe avant devrait, dans un sens, n’être que joie et bonheur avec ses parents en vie, et non développer déjà des éléments de traumatisme qui contribueront à la naissance du Batman. Une certaine maladresse de la part de Morrison, d’autant plus flagrante qu’il fait le fameux coup de ‘Bon, pour fêter le retour de Bruce, et si on allait au cinéma ?’, coïncidant sombrement avec le jour du décès de ses parents. Quelle originalité ! Si on considère tous les récits de Batman comme canons, neuf événements sur dix de l’enfance de Bruce Wayne se passeraient ce même jour, ça devait être une journée vraiment remplie ! C’est en vérité un lieu commun dans lequel les scénaristes doivent faire attention de ne pas tomber, l’effet de la coïncidence étant estompé depuis longtemps, et c’est dommage que Grant Morrison n’évite pas cet écueil.

Quant aux dessins, on pourra reprocher au tracé hâtif de Klaus Janson (célèbre pour sa collaboration avec Frank Miller sur The Dark Knight Returns) un style presque brouillon. Certains le trouveront parfaitement adéquat aux fresques de l’homme-chauve-souris, et il recèle une personnalité qui fait défaut à d’autres artistes, mais ici tous seront forcés de reconnaître que sur certaines cases, les visages en pâtissent sévèrement. On ne reconnaît parfois même plus les yeux, les lèvres, le tout noyé dans une soupe franchement laide. Les couleurs de Steve Buccellato semblent étrangement plus nauséeuses dans l’édition d’Urban que dans la version originale où elle marquait moins l’esprit. Elles rendent un effet bancal, à la fois contributeur à l’atmosphère oppressante du récit et inconfortable.

Le grand atout de cette seconde incursion de Grant Morrison dans le batverse est son atmosphère gothique (si, si), que l’Écossais booste d’un paquet de références classiques. Sans les reconnaître toutes, la lecture ne se fait pas moins agréable, se distinguant par son accessibilité des travaux plus tardifs de Morrison sur le même personnage. On tique un peu à la lecture des flashbacks de l’enfance de Bruce Wayne, et ce n’est pas toujours très joli, mais ça n’aura pas empêché cette oeuvre de confirmer la maîtrise du personnage et de son univers par Grant Morrison, et peut-être d’avoir permis, des années plus tard, l’aboutissement de son run très acclamé.