Entretien avec Stjepan Šejić (Harleen, Aquaman)

Après Marcio Takara, l’équipe du Paris Fan Festival nous ont octroyé une interview avec Stjepan Šejić, l’auteur et artiste de Harleen, et qui a aussi dessiné l’un des meilleurs arcs récents d’Aquaman, concernant DC. Le temps ne nous a pas permis de rentrer dans les détails, mais c’est aussi l’occasion pour lui de nous parler de l’art numérique et de son approche graphique, ainsi que de ses débuts.

Vous retrouverez la retranscription ci-dessous, mais nous avons aussi filmé l’interview, donc vous pouvez aussi nous écouter cette fois ! Si vous tolérez mon accent bien frenchie.

L’interview de Stjepan Šejić

Comment avez-vous découvert le monde des comics et intégré cette industrie ?

Stjepan Šejić : Ma première approche de la bande dessinée était les Fumetti (les BDs italiennes) comme Dylan Dog, Martin Mystère. Mais ce sont les films qui m’ont fait rentrer dans l’univers de DC Comics. Les Batman de Tim Burton par exemple, on peut questionner leurs qualités, mais ils ont une certaine ambiance qui garde investis et qui vous donnent envie d’en savoir plus.

Plus tard, je voulais vraiment percer dans les comics et je postais mes travaux sur le net (ndlr : nebezial, bien connu des lecteurs de DC Planet de la première heure et des DC Fan Arts), et ça m’a permis de devenir éditeur chez Top Cow. Je voulais vraiment travailler chez eux et sur Witchblade. Concernant les univers super-héroïques, je préférais les personnages de DC, à cette époque j’étais accro à la série animée Batman, ça a eu un gros impact sur moi. J’ai fini par suffisamment me faire un nom pour que les éditeurs de DC me contactent pour savoir si je voulais faire quelque chose pour eux. J’ai accepté, cela me permettait aussi de faire quelque chose de différent de mon quotidien. C’était d’abord de petits projets, puis on m’a proposé de faire Aquaman, puis Justice League Odyssey, ce qui a mené à Harleen.

Vous êtes Croate, vous avez vécu là-bas, les comics n’étaient pas accessibles ?

Mon Dieu, non. C’était frustrant de se procurer des comics. Ca va de mieux en mieux avec le temps. Ca fait 2 ou 3 ans que des éditeurs traduisent des comics en Croatie.

Est-ce que DC vous ont contacté par rapport à votre travail chez Top Cow ou en découvrant vos fanarts en ligne ?

Certains de mes fanarts sont devenus viraux parce que c’était des petites blagues, et ça a attiré l’attention, mais la seule chose qui compte pour les éditeurs, c’est de savoir que tu peux écrire une histoire cohérente et dans les temps, encore et encore. J’avais déjà dessiné plus de 100 issues, je ne faisais pas qu’un seul issue par mois, donc ils ont pu constater que j’étais un créateur discipliné et qu’on pouvait me donner du travail dans les comics. À partir de là, tout est plus simple.

C’est un conseil que je donne à tout le monde. Si vous montrez que vous êtes capables de produire un comics à un rythme mensuel, vous aurez un job, mais ce n’est pas le tempo de tous les artistes.

Quels outils utilisez-vous pour dessiner ? 

Je suis sur une très vieille version de Photoshop, parce que Photoshop a un peu cessé d’évoluer en termes d’utilité pour la création de comics il y a bien longtemps. Parfois je vais faire de la sculpture 3D pour des choses plus complexes, j’utilise l’outil Zbrush, c’est une sorte d’argile numérique avec laquelle je peux sculpter les choses que j’utiliserai comme références. Mais oui principalement ces deux outils. Parfois, lorsque je me sens aventureux et que je veux me salir les mains, je prends des copics et je m’amuse.

Comment pensez-vous que l’art numérique a évolué ? 

Je pense que c’est lié à son utilité. Au départ l’idée pour les comics et l’art numérique était principalement de l’utiliser pour faire de la colorisation numérique. A l’époque d’Image, ils ont été pionniers dans un bon nombre de techniques pour réaliser les couleurs cool et vives de la colorisation numérique. Mais avec le temps des différents styles et approches sont apparus pour dessiner numériquement des comics. Certaines personnes vont simplement l’utiliser pour coloriser des dessins encrés sur papier. Certaines personnes vont, comme moi, tout réaliser sur une tablette. Ou, certaines personnes vont l’utiliser pour créer des comics 100% numériques. C’est ce que j’ai fait pendant longtemps. Donc c’est plutôt une question d’approche pour chaque personne. 

Vous avez tendance à faire sortir vos personnages des cases, pourquoi cette technique ? 

L’idée est de casser la monotonie de la page. C’est très simple de faire une page dynamique lorsque l’on fait de l’action, mais lorsque que l’on a juste des personnages qui parlent, il faut faire preuve de créativité. Parce que les pages de 6 à 9 cases fonctionnent en termes de storytelling, mais elles ont tendance à nous faire tourner les pages et c’est toujours le même rythme. En fait, tu as l’impression de regarder des bouts de films et les comics peuvent être tellement plus. Tu peux faire des choses folles avec tes cases, tu peux les casser, tu peux les faire se fondre les unes dans les autres, tu peux faire tellement de transitions. En fait mon état d’esprit par rapport à ça est pourquoi pas ? Vas-y, éclate-toi, tu ne fais pas un film, tu fais un comics, donc exploite le médium et c’est ce que je fais. 

Quelles étaient vos inspirations lorsque vous avez commencé à dessiner ? 

Mes inspirations étaient multiples. Je suis passé des comics italiens, à Astérix, à Marc Silvestri et Alex Ross, jusqu’au mangas. Mais au bout du compte je me suis rendu compte que toutes ces inspirations m’empêchaient de développer ma propre approche envers le dessin. J’ai donc eu une dizaine d’années durant lesquelles je me suis forcé à dessiner d’une manière que je n’aimais pas. Plus tard j’ai décidé que je le ferais à ma façon et c’est ce que je fais maintenant. Mais oui, ceux-ci étaient mes principales inspirations. 

L’un de vos comics emblématique est Sunstone, un comics érotique, est-ce que vous pensez que cela vous a aidé à faire du super-héros par la suite ? 

Oui, Sunstone est une romance et la chose amusante lorsque l’on dessine un comics de romance c’est que l’on a pas d’explosions et d’actions. On a rien de tout ça, on ne peut pas agiter des clés devant son audience. Tes personnages doivent se parler tout en gardant l’intérêt du lecteur. En fait, lorsque l’on fait des histoires de super-héros, l’une des choses les plus difficiles pour les créateurs sont les cases de dialogues, des talking heads (cases où les personnages se parlent en gros plan). Car elles ont tendance à vraiment manquer de naturel, elles sont très ennuyeuses. Mais lorsque tu fais de la romance ça t’entraîne à faire dans la nuance, à créer du jeu entre les personnages, à avoir des petites expressions, différents angles pour la tête, différents mouvements de sourcils, différentes positions de la bouche. En général, on ne pense pas vraiment à ça.

Ce qui est amusant c’est que si tu peux faire ça dans un comics de romance et que tu peux réussir une conversation qui va intéresser le lecteur cela va tout de suite faire énormément grimper la qualité du comics. C’est comme embaucher de bons acteurs. Avant tu avais ce film avec de mauvais acteurs qui sont incapables d’avoir d’authentiques expressions. Puis d’un coup, tu tournes la page et wow. Tout de suite les personnages semblent être investis dans leurs conversations, leurs problèmes. Et s’ils sont investis, le lecteur sera investi. C’est une excellent façon de d’améliorer ses capacités de faire ça dans son comics. 

C’est vrai que vous avez d’excellentes expressions dans vos comics. Pour Aquaman avez-vous discuté avec Dan Abnett de la façon dont vous alliez changer le style visuel de la série ? 

Quand ils m’ont proposé Aquaman je n’étais pas… je ne lis pas Aquaman. Je n’étais pas super intéressé, mais ils m’ont dit “voilà le pitch, tout se passe sous l’eau, tu vas devoir dessiner et designer Atlantis et tous ces monstres fous”. Alors, là je leur ai dit “ok, vous avez mon attention”.

C’était les monstres, donc.

Ouais, mais pas seulement ça. C’était aussi le monde. C’est le fait de rendre crédible Atlantis et ses citoyens. Un de mes personnages favoris est ce crabe parrain du crime. Il s’appelle Crush. Il était tellement amusant à dessiner. Je dessine ce crabe humanoïde monstrueux, mais en même temps je dois rendre son visage expressif, pour qu’il ressemble vraiment à un personnage. Puis j’ai eu beaucoup d’autres choses à créer. j’ai adoré travailler sur le personnage de Dolphin, elle était tellement fun. Elle ne peut pas parler donc je devais la rendre encore plus expressive. J’ai pu faire évoluer son design pour adopter cette idée que la vie dans les abysses et que la magie des profondeurs peut faire muter les gens et les habitants d’Atlantis. Elle avait toutes ces écailles qui couvraient ses bras et jambes. Je voulais vraiment qu’elle reste familière pour les fans, on pouvait la voir de loin et se dire que “ah oui c’est Dolphin” et quand on la voit de près on se dit “ah oui c’est Dolphin, mais en plus détaillée”. C’est vraiment fun et c’est comme ça qu’ils m’ont accroché. Avec cette idée que je pouvais designer tout ce monde en profondeur et vraiment m’amuser avec.  

Oui, c’est un personnage muet, mais encore une fois ses expressions font tout le travail. 

Exactement !

Et dans Aquaman, il y a Mera et Dolphin, n’étiez-vous pas tenté de partir dans une direction plus érotique ? 

Non, non, non, en fait voilà. Je pense vraiment qu’il faut savoir sur quel genre de livre on travaille. Chaque chose doit rester à sa place. Par exemple, Sunstone est une comédie érotique, c’est simplement une histoire tranche de vie et je l’écris en tant que tel. Aquaman est une histoire de super-héros, ça doit être hors du commun, impressionnant et oui si les personnages ont un moment intime, je vais rendre ça intense, mais même à ce moment-là l’idée n’est pas pour moi d’en faire quelque-chose pour adultes. L’idée est d’insinuer que “Oui, vous voyez, ils vont faire l’amour, mais on ne va pas le montrer, passons à autre chose.” Comme avec Harleen par exemple, j’étais un peu plus libre car c’était un livre Black Label, mais même là je me retenais, je n’allais pas y aller à fond…

Oui, il y a de la tension, mais DC ne vous a pas censuré du tout ? 

Non, il y avait tout ce délire à ce moment-là avec le batpénis. Ils étaient un peu prudent, parce que tu ne veux pas que ta licence soit réduite en ligne à un hashtag #batwanger, #batpénis et ce genre de trucs. Donc ils étaient très prudents, mais ils m’ont vraiment laissé tranquille. Il y avait peut-être une, ou deux remarques, où ils me disaient “peut-être que ça, ou ça…”. Mais, ils étaient très cools.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire et dessiner Harleen ? Et avez-vous réalisé des recherches sur la psychologie ? 

Ouais, si tu dois écrire quoi que ce soit, tu dois faire des recherches sur ton sujet. Ce qui est intéressant lorsque l’on écrit Harleen, c’est qu’en même temps je voulais rendre ça crédible, mais je devais aussi prendre en compte le fait que c’est un univers de super-héros, avec la science qui va avec. Au bout du compte tu n’as pas besoin que tout soit absolument exact, cela doit juste sembler crédible. Tu vas entendre ses théories et te dire “ok, je vois où ils veulent en venir, ça semble crédible, je peux continuer l’histoire et je n’ai pas besoin d’y réfléchir beaucoup plus”. Au final, on reste dans un univers où les gens peuvent voler et se balancent des météores dessus. Il y a donc une vraie liberté d’expression.  

Et donc pas de suite pour Harleen ? 

En fait, elle est écrite. J’ai deux suites pour Harleen d’écrits, j’ai un spin-off sur Isley et un sur Selina et sur les Sirens en tête. DC était totalement partant pour tous les valider. Le problème est que je n’ai juste pas le temps. Parce-que je travaille sur cinq de mes livres et sur un roman que j’écris. C’est un peu la folie.

Merci !

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Sledgy7

Comme tout enfant des années 90, Sledgy a grandi avec Batman et DC Comics, à travers les séries et les films, avant de dilapider son argent dans les comics une fois adulte. Outre Batman et quelques héros comme Aquaman, son admiration se porte surtout sur les super-vilains. Avec sa soif de connaissances pour cet univers si riche, il aime être au courant de tout, ce qui l’a amené à rejoindre les rangs de DC Planet en tant que newseur.
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