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Sur le papier, Batman : The World sonne comme une très bonne idée : regrouper des équipes créatives du monde entier pour constituer une anthologie de ce que représente le Chevalier Noir dans tous ces pays. Voyons si le résultat est à la hauteur de cet enjeu.

Un Batman pour les riches

Il est fréquent, dans l’industrie du comic book, d’avoir de auteurs ou des dessinateurs venus du monde entier. On peut penser à la vague anglaise des années 1980 avec Alan Moore, Grant Morrison, Dave McKean entre autres. Ou plus récemment l’arrivée de nombreux dessinateurs sud-américains chez tous les principaux éditeurs. De la même manière, les numéros anthologiques consacrés aux personnages d’origines diverses (principalement issus des minorités américaines) se sont répandus. Il était donc logique que l’on se retrouve avec ce titre, où toutes les nationalités du monde sont mises à l’honneur. Toutes ? Non ! Et même loin de là. Sur les 14 pays représentés, il y a 6 pays européens (France, Espagne, Italie, Allemagne, République Tchèque, Pologne), 3 pays d’Asie orientale (Corée du sud, Chine, Japon), 2 pays d’Amérique latine (Mexique, Brésil), auxquels s’ajoutent la Turquie, la Russie et évidemment les États-Unis. Qu’en est-il de l’Afrique ? Qu’en est-il de l’Océanie ? Et plus globalement, qu’en est-il des pays les moins aisés ? Écrire sur les problèmes des plus grandes puissances du monde, c’est sympathique mais bien loin d’être représentatif.

Review VF - Batman : The World 10

Ce constat doit cependant être nuancé. Une frange de la population des pays représentés vit également dans une pauvreté extrême, ou sont confrontés très régulièrement à la criminalité. C’est ce qu’aborde (avec plus ou moins de subtilité et de réussite) les récits polonais et brésiliens. Même si la morale du premier, qui ressemble beaucoup à un accord de protection de la mafia, me dérange particulièrement, il aborde efficacement les thèmes de la reconstruction du pays et de la peur des étrangers. Le second, par la fiction, nous montre la réalité du pays. Corruption, délinquance. Carlos Estafan et Pedro Mauro sont sans concession en nous présentant leur monde. C’est dérangeant (surtout au milieu des cartes postales que sont la grande majorité des récits de ce livre) mais nécessaire pour donner de l’intérêt à l’histoire et au concept de l’ouvrage.

Batman en vacances

Pour le reste des équipes créatives, le constat est beaucoup moins réjouissant. Batman qui batifole dans le Louvre, Batman à la plage en Espagne, Batman fait une chasse au trésor en Turquie. La très grande majorité de récits se complaisent dans une description idéalisée des pays dans lesquels on nous invite. Attardons-nous quelques temps sur le récit français, qui nous concerne particulièrement. Rien qu’au titre, Mathieu Gabella et Thierry Martin mettent les choses au clair : Paris. La vue sur la Tour Eiffel, la Joconde, le pont Alexandre III, du romantisme à foison. Tout est cliché. Rien ne sonne juste. Le récit aurait été écrit par un auteur américain, nous n’aurions pas pu voir de différence. Et c’est triste.

Review VF - Batman : The World 11

D’autres pays s’en sortent cependant un peu mieux. L’histoire italienne brille par sa construction. Même si l’histoire est assez convenue, la mise en scène anti-chronologique apporte un plus non négligeable. Le récit allemand utilise les personnages du Bat-univers pour porter un message écologiste assez radical et intéressant. Les dessins de Thomas Von Kummant sortent de l’ordinaire et donnent une esthétique très appréciable au récit. Puis arrive l’histoire Russe. Dès la première page, on sait que l’histoire sera marquante. Et c’est le cas. Un petit chef d’œuvre au milieu de récits bien fades. Plutôt que de raconter une énième bataille entre Batman et « insérer nom de vilain aléatoire », Kirill Kutuzov et Egor Prutov racontent leur Bat-Man. Un Bat-Man symbolique, pour illustrer l’espoir, pour évoquer la censure, pour montrer l’évolution d’un homme à travers les régimes totalitaires du pays. C’est beau, c’est très bien écrit, c’est bourré de références et ça se termine avec une page pleine d’émotion et d’espoir qui ne peuvent laisser personne indifférent.

Les limites du concept

Et c’est à ce moment que l’on voit le problème du concept d’anthologie. Une anthologie est intéressante lorsqu’elle regroupe des récits emblématiques. Les histoires méritent alors qu’on les lise et relise. Au lieu de ça, on se retrouve depuis plusieurs années avec des numéros anniversaires ou des sorties spéciales qui regroupent tout et rien. Des récits oubliables pour la très grande majorité, et d’autres d’une intelligence pure, noyés au milieu de toute cette bouillie sans âme, qui peinent à sortir la tête de l’eau. Tant de talent gâché à cause d’un modèle économique basé sur la quantité plutôt que la qualité. Batman : The World en est l’illustration parfaite. De par son choix de pays qui favorise les plus riches, pour pouvoir vendre encore et toujours plus d’exemplaires, et par la qualité très limitée de la majorité des titres qui empêche les véritables artistes de sortir du lot (cela vaut autant scénaristiquement que graphiquement).

Batman : The World est une déception énorme. Au lieu de pousser le concept de Batman à l’international à son maximum, le titre n’est qu’une vitrine commerciale pour vendre en plus grande quantité, dans les pays qui ont les moyens de l’acheter. Plusieurs récits sortent du lot mais ils se comptent sur les doigts d’une main, le reste étant au mieux sympathique, au pire inintéressant. Je vous déconseille très fortement la lecture de ce tome qui ne restera absolument pas dans les mémoires.

Justafrogg

Justafrogg

Élevé à grands coups de séries animées et de films de super-héros, c’est avec The Dark Knight de Nolan qu’il a vraiment commencé à s’intéresser aux comics. D’abord attiré par Batman et son entourage puis par l’univers DC tout entier, il est aujourd’hui intéressé par tout ce qui se fait chez les autres éditeurs (excepté Marvel, cette entreprise démoniaque qui peine à le captiver). Amateur de musique étrange et clown à ses heures perdues, il est ici pour partager avec vous sa passion pour un éditeur de bande dessinée américaine qu’il aime énormément.