En France, il est venu le temps de Doomsday Clock. Le récit tant attendu, celui qui doit répondre aux questions posées dans le DC Universe Rebirth du même Geoff Johns. Si en chemin nous avons eu droit à plusieurs récits tels que Le Badge, Superman Reborn ou The Oz Effect, le mystère restait complet. Quel est le but du Dr Manhattan ? Comment s’y est-il pris ? Frappera-t-il à nouveau ? La continuité DC reviendra-t-elle à son état “original” ? De façon plus pragmatique : pourquoi utiliser Watchmen dans le cadre de ce récit ? Est-ce vraiment pertinent ? Tant de questions auxquelles Geoff Johns, Gary Frank et Brad Anderson se sont efforcés de donner réponses satisfaisantes au fil de ces deux années de publication de Doomsday Clock.

Avant Doomsday Clock, un peu de contexte…

Pour bien commencer, il s’agit de comprendre ce qu’est Doomsday Clock. Une nouvelle Crisis ? Un simple crossover ? Une baston entre le Joker et Rorschach comme semble l’indiquer la couverture choisie par Urban Comics (aussi belle soit-elle, il y avait plus pertinent) ? Petit retour dans le temps… Nous sommes en 2016, les New 52 sont un échec, DC Comics doit agir. Sous l’impulsion de Geoff Johns, l’éditeur présente son mea culpa dans les pages de DC Universe Rebirth. A travers un unique numéro, l’auteur parvient à fédérer grâce à un propos honnête et humble : oui, nous avons perdu de vue le cœur de ce qui fait ces héros, nous le comprenons désormais et nous allons rectifier le tir.

Néanmoins, tout ne redevient pas comme avant en un coup de baguette magique, ces dernières années ne sont pas effacées. Johns propose de se servir de cet échec comme moteur d’une nouvelle intrigue, d’une nouvelle ère. Les New 52 ne sont alors plus présentés dans la diégèse comme un accident, mais bien comme ayant été orchestré par un être supérieur, qu’on devine -avec surprise mais sans doute possible- être le Dr Manhattan. Watchmen est désormais lié au DCU au grand dam d’Alan Moore et Dave Gibbons, non pas à cette unique occasion, mais pour les années à venir.

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L’entreprise menée par DC Comics, ce Rebirth, doit initialement durer deux ans au bout desquels Johns reviendra pour apporter ses réponses. Entre temps, l’éditeur s’amuse à distiller du teasing dans quelques titres et même proposer des arcs événements tels que The Button, Superman Reborn et The Oz Effect qui ne font pas ou peu avancer le Schmilblick. C’est finalement en décembre 2017 qu’arrive le premier numéro de Doomsday Clock, publié bien plus tôt que ne l’aurait voulu Geoff Johns (résultant en de nombreux retards par la suite). Là où on s’attendait éventuellement à une nouvelle grande Crise de l’univers DC, cette nouvelle maxi-série se veut en réalité bien plus auto-contenue, à l’instar de son modèle : Watchmen.

Who watches Geoff Johns ?

Dès 2016, alors que DC Universe Rebirth confirme les rumeurs sur l’implication du Dr Manhattan, le projet reçoit un accueil mitigé. Il faut dire que, de sa conception à son influence énorme sur l’industrie du comics, Watchmen n’est pas une œuvre comme les autres. Considérée comme intouchable notamment par Alan Moore, son auteur, elle est devenue un objet absolument sacré pour ses fans. Le blasphème a néanmoins déjà été commis il y a quelques années avec la série de prequels Before Watchmen, dont la qualité n’a malheureusement pas forcément donné tort aux détracteurs.

Cette fois-ci, l’idée va encore plus loin puisque Geoff Johns ose mélanger Watchmen à un autre univers, celui de DC Comics. A travers les pages de DC Universe Rebirth, l’auteur positionne ce projet comme une sorte de suite, le Dr Manhattan ayant à la fin de Watchmen indiqué son désir de partir pour un univers moins compliqué, voire de le créer. Si son devenir était laissé libre d’interprétation au lecteur, tout comme celui du monde, Johns choisit de briser cette fin ouverte en proposant ce qu’il affirme ouvertement comme une véritable suite à l’œuvre de Moore (sans être pour autant LA suite).

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D’un certain point de vue, l’utilisation de Watchmen est un moyen pour une fin, celle du Rebirth de DC. On ne peut le nier. Il serait pourtant malhonnête de considérer Doomsday Clock comme un produit qui se servirait de l’œuvre de Moore comme d’un simple outil. Non, la volonté de Johns se veut bien artistique, créative. Quand Alan Moore a écrit Watchmen en 1986, il proposait un regard différent sur le super-héros, plus réaliste et cynique, dans un monde plus nuancé, et qui démontrait les limites d’un tel type d’individu, ainsi que du genre. Un propos qui a, malgré lui, influencé les éditeurs dans une direction plus sombre et pseudo-réaliste.

D’une certaine façon, le déclin de DC à travers les New 52 peut être considéré comme un effet boule de neige de ce bouleversement du genre. On parle bien d’un univers que Johns décrit dans DC Universe Rebirth comme ayant perdu de son âme, dans lequel les super-héros ne sont que l’ombre d’eux-mêmes. Désigner le Dr Manhattan comme responsable de cet errement ne semble alors pas si arbitraire que cela. Doomsday Clock est ainsi un droit de réponse du super-héros mainstream à la vision cynique qu’en donnait Watchmen. C’est une véritable suite dans ce sens de miroir, d’une influence qui se veut désormais réciproque.

S’inscrire dans Watchmen

Pour créer une véritable continuité de forme et de ton avec Watchmen, Geoff Johns inscrit l’ensemble de son récit dans le cadre de l’œuvre mère. Doomsday Clock est une maxi-série en 12 numéros, chacun comportant en fin une citation et un dossier enrichissant l’univers et l’intrigue, un récit intradiégétique y est développé, Gary Frank reprend la composition en gaufrier de Dave Gibbons et les couleurs de Brad Anderson se veulent fidèles -mais plus modernes- à l’esprit du travail de John Higgins. S’en dégage ainsi un véritable respect pour Watchmen, l’équipe artistique s’y étant inscrit avec grande humilité et admiration.

L’œuvre débute alors dans le monde de Watchmen, à nouveau en proie aux flammes, dans un esprit proche de celui de Moore. Johns prend néanmoins soin de sortir rapidement de l’ombre de son prédécesseur en introduisant ses propres personnages, des créations attachantes qui se fondent parfaitement dans l’univers de Watchmen, tant sur le design que la caractérisation ou même l’inspiration de Charlton Comics. Ceux-ci s’y inscrivent encore davantage alors que seront dévoilés des passifs servant dans le même temps le propos de Doomsday Clock.

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Le but n’est en revanche pas tant de dessiner le futur de cet univers (pas en premier plan en tout cas), mais bien de le recontextualiser et le confronter au DCU, ce qui s’effectue dès le second numéro non sans avoir déjà semé quelques graines qui germeront plus tard. On réalise rapidement que loin d’être une imitation paresseuse ou une prison, la structure Moorienne que Johns s’impose devient un cadre dans lequel -et à partir duquel- il éprouve sa créativité. Il s’approprie alors complètement le récit et déroule un projet bien défini.

Jeux de miroir

Contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer lors de son annonce, Doomsday Clock ne se veut pas être une Crisis, mais avant tout un récit à taille humaine et à l’ambiance terre-à-terre. On y suit tout d’abord les “voyageurs” du Watchmen Universe, à travers desquels on redécouvre le DCU sous un regard différent, plus cynique. A cette occasion, Johns crée un terrain particulièrement fertile à son propos puisqu’il reprend notamment de l’œuvre originale son atmosphère apocalyptique, qui donne en partie son nom à Doomsday Clock (l’horloge de l’apocalypse représentant le temps restant avant la fin du monde).

L’univers DC connaît en effet son propre effondrement à travers la Superman Theory, qui remet complètement en question la confiance que le peuple accorde à ses héros. De cette façon, Geoff Johns interroge à nouveau la nature de ces personnages, leur efficacité et leur pertinence. Figure de cet échec, Batman se retrouve dépeint à l’inverse de ce qu’on lui connait ces dernières années, comme un homme dépassé par les événements, impuissant, mais toutefois résilient comme tout bon héros DC. La conversation que mènent les deux univers entre eux se veut ainsi bien plus thématique que frontale, contrairement à ce que pourrait laisser imaginer la couverture choisie par Urban.

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Pour autant, Doomsday Clock n’est pas Watchmen et n’essaie pas de l’être. Malgré un contexte géopolitique qui se veut évocateur de notre époque, allant même jusqu’à faire apparaître Vladimir Poutine (oui oui), l’œuvre de Johns n’a pas pour prétention de livrer un message particulièrement politique. En ce sens, Doomsday Clock se montre probablement plus “digeste” que son aînée, mais pas moins riche ou exigeante pour autant. Si sa publication en un seul bloc dispose évidemment de bien des avantages, une lecture véritablement complète ne pourra s’effectuer en une seule traite tant la synergie Johns/Frank offre de subtilités narrative et de références. Chaque page est un délice.

En bon amoureux et maître de la continuité qu’il est, c’est en mettant à l’honneur le riche historique de DC et ses plus belles valeurs que Johns marque notamment la différence avec Watchmen. Doomsday Clock est de ces œuvres qui sont propres à leur média, qui le mettent en valeur et qui ne pourraient être racontées ailleurs : elle puise autant sa force dans son format que dans la puissante et unique histoire de l’éditeur. Effacer son passé, c’est perturber tout l’équilibre du DCU, c’est lui refuser de s’épanouir. Doomsday Clock répond à la promesse de Rebirth : c’est la déclaration d’amour ultime de Johns à la continuité dans son intégralité.

Un affrontement idéologique

Au cœur de Doomsday Clock se trouvent les deux êtres les plus importants de leur univers respectif : Superman et Dr Manhattan. Geoff Johns l’a confié dès le départ, ce récit est avant tout une confrontation idéologique entre ces deux personnages, chacun symbolisant une vision opposée. D’un côté, nous avons le super-héros ultime, l’homme d’action qui n’abandonne jamais, qui trouve toujours une solution, celui qui a embrassé l’humanité. De l’autre, un surhomme si puissant qu’il s’est éloigné de l’humanité et a choisi de ne ne plus intervenir, avant de quitter son monde pour de plus verts pâturages.

Pourtant, ils ne sont en réalité que peu présent durant la première moitié du récit. Superman, lui, n’est représenté que par le prisme de ses actions héroïques, par la confiance inébranlable qu’on lui porte malgré une hostilité intense à l’égard des justiciers : c’est le champion du peuple. Quant à lui, Manhattan adopte une position de véritable démiurge invisible et inatteignable, au point de devenir davantage une idée, un McGuffin qui alimente ces personnages en quête de réponse, de vérité, de solution, et par extension le récit tout entier. Johns s’intéresse en premier lieu à dépeindre les hommes de chair et de sang, un monde en perdition, un mystère complexe et fascinant.

Doomsday Clock - Superman vs Dr Manhattan

Véritable récit en crescendo, ce n’est qu’à partir de sa seconde moitié que Doomsday Clock donne véritablement corps à ses symboles. Quand Manhattan se dévoile enfin, il n’est pas un dieu mais un homme complexe, celui que l’on a quitté dans Watchmen. Profitant toujours de l’univers dans lequel il évolue désormais, le personnage prend ici une nouvelle dimension, celle d’un expérimentateur fasciné par cette singularité qu’est le DCU, qui l’interroge et le met au défi pour mieux le comprendre. Grâce à ce regard nouveau, Johns a ainsi l’opportunité d’insuffler ses propres interrogations, ses conclusions et de redéfinir cet univers en remettant l’essentiel en son cœur.

Alors que les enjeux se font de plus en plus importants, allant même jusqu’à “simuler” une Crisis de fort belle manière, Superman lui aussi prend corps et entre au centre du récit jusqu’à, ultimement, se confronter à Manhattan. Johns a beau nous avoir déjà prouvé avec quelle beauté il savait écrire l’Homme de Demain, il réussit en cet instant son meilleur manifeste à l’honneur de ce que représente le personnage. Avec beaucoup de poésie, l’auteur apporte sa réponse. Une réponse à la noirceur qui dévore aussi bien le DCU que notre propre réalité, une réponse à Watchmen qui se voit à son tour influencé. N’en disons pas plus, découvrez par vous-même.

Avec Doomsday Clock, Geoff Johns, Gary Frank et Brad Anderson réussissent un véritable tour de force. Numéro après numéro, l’oeuvre s’impose d’elle-même comme un classique, une déclaration aussi belle que puissante, menée avec intelligence, respect et conscience. La review est déjà longue, très longue, et pourtant je n’ai l’impression que d’avoir effleuré la surface de ce récit. Il y a de très nombreuses raisons d’aimer cette œuvre. Pour toutes celles-ci, pour plus encore, Doomsday Clock a su devenir mon comics préféré et parvenir à mes yeux au rang de chef-d’œuvre.

Chef-d\'oeuvre / 10 Notre avis
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Les +
Une richesse absolument stimulante
Une partie graphique incroyable
Un dialogue parfaitement mené avec Watchmen
Pour les amoureux de la continuité
Une ode puissante à Superman
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7 Commentaires

  1. Waaaw chef d’œuvre carrément ! Mais qu’est-ce qu’il en ressortait des critiques américaines? J’avais l’impression que c’était plutôt négatif…
    On dirait que l’œuvre parle davantage aux fans de DC et ses personnages de ceux de Watchmen

    • Pareil que vous je suis surpris de la note , j’avais regardé les critique VO et ça avait l’air d’être encore un pétard mouillé et là ont passe à Chef d’Oeuvre :/

  2. Bonjour. Conseillez-vous Doomsday Clock à un lecteur comme moi qui a lu et adoré Watchmen mais qui ne connaît rien aux new 52 ?

    • Salut ! Oui tout à fait, Johns disait d’ailleurs en 2017 qu’il ne suffisait que d’avoir lu Watchmen pour lire Doomsday Clock. Les New 52 sont simplement ce qui a permis de lancer cette intrigue, ça ne dérange en rien de ne pas avoir suivi cette période. Il suffit de savoir qu’elle n’a pas été particulièrement profitable pour les héros DC. Bonne lecture !

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