Annoncée par surprise cet été, la série Rorschach de Tom King et Jorge Fornes, publiée sur le Black Label sous les auspices de Jamie S Rich et Brittany Holzherr, a fait sa grande entrée hier sur les rayonnages de nos comicshops favoris. Et comme chaque série dérivée de Watchmen, Rorschach est sous le feu des projecteurs. Les uns s’en révoltent (à raison), arguant que c’est encore une fois balancer une belle giclée de pisse d’irrespect à la gueule d’Alan Moore. Les autres restent curieux, ouverts, parfois même heureux de voir l’univers de leur oeuvre favorite prendre de l’ampleur.

Avant de commencer cette review, je tiens à dire qu’à titre personnel, je ne fais pas forcément partie des disciples d’Alan Moore. Dans la sainte trinité du proto-Vertigo britannique Moore/Gaiman/Morrison, il est de notoriété publique que mon affection va plutôt vers le troisième larron. J’apprécie Watchmen, mais sans lui donner une place trop importante dans mon panthéon personnel. À dire vrai, je fais même partie de ceux qui dont l’hygiène de vie essaie de se situer entre le “Kill yr Idols” lancé par Thurston Moore en 1983 et le “No more heroes !” des Stranglers. Je suis toujours un peu ravi lorsqu’on égratigne ces figures que le temps a investi d’une aura culte ou sacrée, comme c’est parfois le cas pour Watchmen. Et d’après l’aveu de King lui-même (qui n’a jamais caché son admiration absolu pour le barbu de Littlehampton), c’est justement son projet : ne pas recopier la recette, mais aller plus loin, pour “tuer le père” et trouver sa propre voie avec ce personnage. Mais pour être jouissif, encore faut-il que le sacrilège soit bon. Est-ce que c’est le cas ici ? Observons tout cela ensemble.

Rorschach, un comics aux allures de néo-noir 70’s

S’il ne cherche pas à reproduire la recette Watchmen, Tom King commence tout de même par une scène d’assassinat, mettant à la place du Comédien un homme habillé en Rorschach. Ici, pas de chute en contre-plongée, mais une mort en altitude, sur une nacelle surplombant un meeting électoral, qui s’achève en flaque de sang. S’il n’y a pas hommage, il y a affinité élective. Comme dans le premier numéro de Watchmen, King pose une question de départ finalement assez similaire : un homme est mort, qui était-il ? Il assoit ainsi son ambiance et le propos de sa série, qui cherchera à répondre à la question de ce mystère, sous les airs d’un néo-noir ou d’un thriller, dans cet univers où les années 2020 semblent terriblement estampillées 70’s.

Cette ambiance est favorisée par le travail exceptionnel de Fornès et Stewart au dessin et à la colorisation. On connait les qualités du dessinateur espagnol, qui a de plus déjà travaillé avec King sur un annual excellent de Batman. Bien plus que l’écriture, c’est lui qui représente ici l’attrait principal de ce numéro d’ouverture, dont les qualités majeures sont visuelles. C’est dans doute également un parti-pris de King lui-même, connu pour ses scripts riches et détaillés. Mais ici, tout fonctionne grâce au visuel. On ne nous donne que très peu d’éléments de contexte. Tout s’observe, se regarde, se cache dans les détails à l’arrière-plan. Dans sa construction des planches comme dans le visuel des personnages ou de leur attirail, Fornès invoque l’imaginaire d’un lecteur biberonné à Dirty Harry pour faire comprendre le genre d’histoire dans laquelle il rentre. Le dessin est précis, travaillé, et les couleurs volontairement ternes nous racontent la fadeur de ce monde.

Rorschach Fornès

Un King nouveau ?

Là où King surprend, c’est dans son écriture. Le suivant depuis Omega Men, nous sommes maintenant habitués à son style, à la fois très inspiré par Alan Moore (surtout si vous lisez son premier roman, A once crowded star) et les approches psychologiques. Comme le dirait Blue, Tom King prend un personnage, le transforme en avatar de lui-même, afin de tenir un discours sur un sujet, de l’impuissance dans l’idéalisme (comme il le fait avec Kyle Rayner dans Omega Men) au traumatisme (comme pour Scott Free dans Mister Miracle). Néanmoins, ici, nous ne trouvons pas de traces de cela, ou du moins, pas encore. Les détectives que nous suivons sont pour l’instant des anonymes, qui sont plutôt effacés et prennent la route de l’observation. Nous suivons pas à pas l’enquête avec eux, sans encore en comprendre les tenants ou les aboutissements (ce qui est à la fois une qualité, mais aussi, comme nous le verrons, un gros souci). Il semblerait que le scénariste cherche doucement à se renouveler dans sa manière d’écrire des histoires, ce qui est une bonne chose.

Malgré tout, on sent que King injecte ses préoccupations dans Rorschach, qui reste pour lui une excuse pour parler du monde contemporain. À l’image de la série HBO de Damon Lindelof, dès ce premier numéro, on sent que la maxi-série sera une occasion de parler de l’Amérique actuelle, avec sa polarisation et ses tentations fascistes. Il suffit pour cela de regarder l’arrière-plan, le détail, les pancartes “America for Americans !“, les invitations à une révolution conservatrice. Si cette dimension politique a toujours été à l’arrière-plan des oeuvres de Tom King, il a jusque-là davantage essayé d’exprimer le sentiment intérieur derrière une époque. Ici, comme déjà avec Strange Adventures, King devient plus explicite. Là encore on sent une évolution chez le scénariste californien.

Rorschach Fornès

Mais alors… c’est bien ?

Pour répondre honnêtement à la question, vous l’aurez compris : Rorschach est un récit politique, porté par des visuels fantastiques, qui nous emportent dans une ambiance intrigante. Mais à côté de ça demeurent beaucoup d’éléments flous, voire problématiques, qui nous rappellent que Rorschach manque la cible de la complète réussite. En premier lieu, il y a l’histoire elle-même, qui a pour l’instant peu de choses à raconter. S’ils parviennent à créer une ambiance et à provoquer un intérêt visuel, les créateurs de la série peinent pour l’instant à nous intéresser au récit lui-même. Bien sûr, on dira que c’est un #1, et qu’il ne faut jamais vraiment juger la série simplement sur son introduction. Mais la fonction d’une introduction, ce n’est pas simplement l’introduction d’un univers, c’est aussi susciter la curiosité en lui racontant quelque chose qui lui donnera envie de revenir.

Pour l’instant, cette mission n’est pas encore tout à fait remplie par Tom King. Seuls un ou deux détails intriguent vraiment le lecteur, et ils sont assez patauds. Il y a d’abord la fameuse cassette, qui fait référence à des auteurs de comics que nous connaissons très bien, qui est pour le moins maladroite, voire franchement inélégante. Sans doute cela aura-t-il une fonction à moyen terme dans l’histoire, mais de prime abord, c’est malvenu. Peut-être que King cherche à donner une dimension métafictionnelle à son récit ? Mais si c’est le cas, ça ne marche pas. Il en va de même pour le twist final, qui revient sur un élément que nous pensions acquis, afin de faire planer le doute dans l’esprit du lecteur quand à l’identité de l’homme déguisé en Rorschach. Malheureusement, l’idée n’est pas bonne et fait lever les yeux au ciel. La grosse ficelle (qui est paradoxalement aussi prévisible que surprenante) est d’autant plus frustrante que le reste du numéro est pensé avec finesse.

Rorschach #1 est un écartèlement. D’un côté, nous sommes happés et séduits par l’ambiance, le visuel, les indices disséminés dans l’oeuvre. De l’autre, l’histoire provoque au mieux un froncement de sourcil, au pire un soupir général. Nous sommes ainsi pris entre deux feux qui rendent la lecture du numéro assez troublante, suscitant à la fois curiosité et appréhension légitime. Mais restent quand même les visuels magnifiques, l’atmosphère 70’s, et de petites choses suffisamment solides pour laisser une impression positive du tout. Reste qu’il en faudra davantage pour convaincre vraiment…

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Les +
- Une ambiance de thriller néo-noir splendide
- Les dessins de Fornès
- Les couleurs travaillées de Stewart
- Tom King semble renouveler son écriture
Les -
- Une histoire un peu vide...
- Un twist final plutôt foireux
- Un numéro peut-être un peu trop froid et impersonnel
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myplasticbus
Depuis son enfance, cet énergumène passionné se sent insatisfait de l’état du monde. Alors il s’est mis à écrire et dessiner ses propres univers, à raconter des histoires et à s’immerger dans des mondes parallèles. Un beau jour, il a découvert une bande-dessinée qui parlait d’un univers bizarre avec une particularité bien chelou : aucun super-héros, sinon dans les bandes-dessinées. Éternel curieux, il a voulu visiter cette terre inaccessible et étrange. Il s’est mis à chercher à maîtriser les lois des univers multiples, en découvrant qu’elles reposaient dans un bus en plastique caché au plus secret de son imagination. Désormais coincé dans cet univers bizarre, il prend toujours beaucoup de plaisir à explorer sa terre d’origine à travers des cases, des bulles et des dessins plus grands que la vie. Sinon, une fois, en 2003, il est resté coincé dans l’Hypertime.

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