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Dossier – Retour sur Superman Flyby

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Sommaire
Retour sur Superman Flyby

Parmi les films DC Comics avortés figure Superman Flyby, un projet ambitieux mené entre autres par J.J. Abrams. Proposé par Billy Batson, membre du forum et contributeur régulier au site, ce dossier vous apprendra tout ce qu’il faut en savoir, de ses prémices à son annulation qui n’a pas été sans inspirer les futurs films Superman.


En novembre dernier, le magazine Variety publiait un article intitulé « DC Films Plots Future With Superman, Green Lantern and R-Rated Movies ». Au gré de celui-ci, les journalistes Brent Lang et Justin Kroll faisaient le point sur les projets de Warner Bros. pour leur univers cinématographique DC et confirmaient ce que beaucoup suspectaient déjà : des discussions avaient bien eu lieu entre le studio et J.J. Abrams autour du futur de Superman sur grand écran. Chose espérée par certains tant le réalisateur avait pris l’habitude de donner une nouvelle vie à des franchises de science fiction, qu’il s’agisse de Star Trek ou Star Wars. Une réponse somme toute positive qui détonne avec celle qu’avaient pu exprimer les internautes plus de quinze ans auparavant, lorsque le même Abrams avait la charge de ressusciter cette franchise à l’agonie.

De tous les films avortés adaptés de l’univers DC, Superman Flyby fait parti de ceux qui n’étaient pas loin d’aboutir. Légèrement moins avancé qu’un Superman Lives ou Justice League: Mortal, il ne s’agissait pas non plus d’une chimère comme le furent le troisième Batman de Tim Burton ou la trilogie Superman proposée par Matthew Vaughn et Mark Millar. Plus encore, ce projet apparaît aujourd’hui comme précurseur de ce qui allait suivre pour l’homme d’acier sur le grand écran, tant d’un point de vue narratif que technique, jetant des bases qui se retrouvèrent aussi bien dans Superman Returns que dans Man of Steel. De quoi justifier un regard rétrospectif sur ce qu’aurait pu être cette renaissance cinématographique du fils de Krypton, dont la dernière occurrence, sous les traits de Christopher Reeve en 1987, avait laissé un souvenir peu mémorable.

1. Mort et Renaissance d’une franchise

En ce début de XXIe siècle, Superman est absent du grand écran depuis plus d’une décennie. Alors qu’une succession de réalisateurs et scénaristes ont tenté de ressusciter la franchise, celle-ci est aussi morte que son héros dans The Death of Superman, l’arc qui était au cœur du célèbre Superman Lives, associé à Tim Burton et Nicolas Cage. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le projet n’est pas directement abandonné après le départ du duo en 1998 et continue de végéter. En 2000, une nouvelle version du scénario est rendue à la Warner, signée de la plume de William Wisher, auteur de Terminator 2 et Judge Dredd. L’intérêt du studio est renouvelé grâce à cette énième mouture, vue par les exécutifs comme une base solide pour des réécritures. Ramené à la vie, le projet est proposé à Oliver Stone qui manifeste une certaine curiosité, sans aller plus loin.

Représentatif de son époque, ce scénario surfe sur le succès du Matrix des Wachowski, avec un Superman champion d’une prophétie affrontant des hommes de main aux lunettes de soleil au service d’un Lex Luthor obnubilé par internet. Loin de se limiter à une simple adaptation de The Death of Superman, Wisher imagine son héros comme le prince héritier de Krypton, devant réunir une diaspora kryptonienne dispersée à travers le cosmos dans d’hypothétiques suites. Autant d’éléments qui plaisent à la Warner qui y voit une manière de rendre pertinent auprès d’un public jeune un personnage qui pourrait sembler daté. Vingt ans après, c’est ce même discours qui revient dans l’article de Variety pour expliquer la perpétuelle indécision du studio à l’égard de la licence. Pour l’heure, la copie de Wisher est cependant mise de côté, malgré ses nouvelles idées.

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Deux extraits du script de William Wisher (en médaillon)

En effet, Superman Lives apparaît désormais anachronique dans le paysage hollywoodien. Depuis son lancement, le genre super-héroïque a eu le temps de mourir puis d’être ramené à la vie grâce aux super-héros Marvel qui envahissent chaque été les cinémas : Blade en 1998, X-Men en 2000, et le prochain Spider-Man, prévu pour 2002. Si le studio veut continuer d’être un acteur majeur, il lui est impératif d’agir face à cette nouvelle vague. Pour des raisons contractuelles, c’est Jon Peters qui est à l’époque plus ou moins le détenteur des droits de Superman sur grand écran ; Warner, propriétaire de DC Comics, doit donc composer avec lui. Si Peters avait été à l’origine de Superman Lives, WB, sous la direction de son nouveau président Alan Horn, souhaite qu’il en soit autrement pour le futur. Le script de Wisher offre l’opportunité de dépasser ce projet moribond.

Entre 2000 et 2002, le studio s’ouvre à de nombreux propositions autour de mêmes projets, les mettant en concurrence afin de pousser la productivité des différentes équipes engagées. Dans un article de juillet 2002 publié dans Variety (« WB: fewer pix, more punch »), la journaliste Dana Harris revient sur cette stratégie. Elle y explique que la présidence Horne sera synonyme d’une diminution des productions Warner, mais que celles-ci se voudront de meilleure qualité (entendez par là qu’elles auront été l’aboutissement d’un féroce processus de sélection). C’est dans ce contexte que la presse spécialisée rapporte en octobre 2001 que McG (Charlie’s Angels) est en négociations pour mettre en scène une nouvelle itération cinématographique de l’homme d’acier, alors que, deux mois plus tôt, un crossover réunissant Superman et Batman avait été annoncé !

Concept Art de Superman Flyby
(En arrière-plan : concept art pour Superman: Flyby ; en médaillon : McG)

Depuis le mois d’août 2001 le scénariste Andrew Kevin Walker et le cinéaste Wolfgang Petersen planchent en effet sur Batman vs. Superman, soutenus par quelques exécutifs de WB, menés par Lorenzo di Bonaventura. Ces derniers voient en ce projet la manière idéale de ressusciter simultanément deux franchises. À l’inverse, d’autres représentants du studio expriment des réserves face à cette perspective qui pourrait tout autant être un double-naufrage en cas d’échec. Ce sont eux qui prennent les devants et, de façon concurrentielle, entament les négociations avec McG. Dans cette optique, ils reçoivent l’appui de Peters, persuadé que le dernier fils de Krypton mérite de façon autonome un retour au cinéma. S’ils n’ont aucun scénario à proposer dans l’immédiat au réalisateur, ils sont convaincus qu’il est nécessaire de repenser totalement la saga.

En janvier 2002, la version étasunienne du magazine Première confirme l’embauche de McG, tout comme la poursuite du Batman vs. Superman de Petersen. Les choses s’accélèrent en février avec l’annonce d’un scénariste : J.J. Abrams. Toujours sous la plume de Dana Harris, Variety explique dans cet article titré « WB’s Man of Steel Flexing His Muscles Again » que cette équipe entend remettre les compteurs à zéro en ce qui concerne la franchise. Dans la mesure où McG doit en priorité réaliser un Charlie’s Angels 2 pour Sony, Abrams doit préparer le terrain en amont.

2. J.J. Abrams : Personnification du projet

Qui est J.J. Abrams en ce printemps 2002 lorsqu’il a la charge de ramener Superman au cinéma ? Ce scénariste de trente-six ans n’a encore rien réalisé et a écrit pour le grand écran des comédies et un blockbuster, Armageddon de Michael Bay. En réalité, c’est surtout son travail à la télévision qui lui a permis d’être remarqué. D’abord avec la série Felicity, co-créée avec Matt Reeves pour la chaîne The WB en 1998, et surtout Alias en 2001, développée par sa propre compagnie, Bad Robot. Une production extrêmement bénéfique pour la chaîne ABC alors en plein déclin, souffrant à l’époque d’une perte croissante de parts d’audience, qu’elle parvient alors à stabiliser. Dans ce contexte, Abrams jouit au début de l’année 2002 de la réputation d’être autant efficace qu’inspiré. Il est ainsi exactement ce que recherche Alan Horn dans le cadre de sa stratégie de production.

Pour comprendre la conception de Superman développée par Abrams, il est nécessaire d’aborder les topoï qui traversent sa carrière en tant que metteur en scène. Selon cette grille de lecture, Superman Flyby apparaît comme précurseur de la chose, témoignant avant l’heure de ses intentions et poncifs. Le cinéma d’Abrams est marqué par l’enfance et raconte un passage à l’âge adulte, au gré d’une émancipation, qu’il s’agisse de celle du cinéaste ou de ses protagonistes. Cette émancipation se traduit ainsi par une distanciation des aînés, le sujet suivant sa propre voie. Une narration universelle partagée par le conteur lui-même dont les films se fondent toujours sur une passion de jeunesse dont il s’écarte progressivement pour aboutir à une conclusion nouvelle, symbolisant la reconnaissance d’un héritage, tout en affirmant s’en distinguer et être autonome.

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(En arrière-plan : story-board de Superman: Flyby ; en médaillon : J.J. Abrams)

Ce motif, clef pour comprendre par exemple la relation entretenue par son The Force Awakens à l’égard de A New Hope, est au cœur de sa vision de la franchise Superman et de son ambition pour la relancer. Au même titre que Star Wars : Episode VII fut à bien des égards un relecture de l’Episode IV, dont il reprend la structure et modifie des éléments pour les déconstruire, Superman Flyby est d’abord une révision du long-métrage de Richard Donner, et de sa suite de 1980, tout en s’en émancipant, et ce parfois de manière radicale. À l’image de la démarche qu’aura Bryan Singer quelques années plus tard, Abrams n’est pas tant intéressé par le personnage de Superman issu des comics que par son itération incarnée par Christopher Reeve. C’est en effet avec celle-ci que le scénariste a grandi, et à l’égard de laquelle il éprouve un lien affectif.

Cette approche doit donc coexister avec les exigences du studio. La première d’entre elle est de faire de ce film un reboot total avec une nouvelle représentation des origines du personnage. Il s’agit de définitivement tourner la page des précédents films, tout en se distinguant de la série Smallville, dont la règle fondamentale, « no flights, no tights », empêche l’apparition de Superman au bénéfice de Clark Kent. Il est également demandé à ce que ce scénario soit en phase avec le paysage hollywoodien du moment, dominé par deux trilogies : Matrix (les deux suites sont en cours de tournage) et la « prélogie » Star Wars (Attack of the Clones sort en mai 2002). De fait, Superman Flyby est rapidement pensé comme le premier volet d’une trilogie propre, en reprenant des éléments narratifs apparus pour la première fois dans le script de Wisher deux ans plus tôt.

Concept art de l'arrivée de Kal-El à Smallville
(Concept-art de l’arrivée de Kal-El à Smallville)

Parmi les idées issues de la dernière mouture de Superman Lives figure celle d’un Kal-El prince héritier de Krypton, élu d’une prophétie selon laquelle il sera celui qui réunira son peuple divisé. Secondaire dans la trame de Wisher, cette perspective devient le cœur de la reconfiguration du personnage imaginée par Abrams qui entend en faire le fil narratif principal de la future trilogie. Pièce maîtresse du projet, la société kryptonienne fait l’objet d’une attention particulière de la part de l’auteur. Influencé par The Phantom Menace, il reprend à la planète Naboo son architecture et sa proximité avec la nature. De Matrix, ce sont l’inspiration du cinéma hongkongais, la place des arts martiaux et une certaine conception de la mise en scène qui sont reprises par Abrams.

Une première version complète de cent trente-neuf pages est rendue à la Warner le 26 juillet, après que les deux premiers tiers du scénario aient été préalablement envoyés en juin. Les exécutifs sont euphoriques : après avoir été enthousiasmés le mois précédent, leurs attentes sont dépassées. Jusqu’alors prioritaire, le Batman vs. Superman de Wolfgang Petersen est mis de côté par une majorité des têtes pensantes de WB. Une situation qui crée un schisme au sein du studio puisque di Bonaventura claque la porte, refusant de voir son projet favori abandonné. La situation fait un autre malheureux : occupé par Charlie’s Angels 2, McG ne peut plus répondre présent.

3. Anatomie d’un révisionnisme

Officiellement, Abrams rendra deux versions de son script à la Warner. La première en juillet 2002 et la seconde en octobre 2003. Il est certain qu’entre ces deux dates, relativement espacées, l’auteur a effectué d’autres réécritures, sans que celles-ci ne soient comptabilisées autrement que comme des retouches. Si la trame générale est la même, des différences majeures sont à noter.

L’histoire est dans les deux cas celle des origines de Kal-El. Prince de Krypton, il n’est qu’un bébé lorsque son père l’envoie sur Terre pour le protéger de son oncle, Kata-Zor, qui vient de renverser le monarque pour établir une dictature militaire. Adopté par les Kent, Clark grandit à Smallville et découvre progressivement ses pouvoirs avec horreur. Mal à l’aise en société, il se sent aliéné. À l’université de Metropolis, il fait la rencontre de Lois Lane dont il tombe amoureux. Par cette rencontre, il se découvre une passion, le journalisme, et en fait son métier. Les deux sont ensuite recrutés par le Daily Planet. Très tôt, Clark aurait appris ses origines ; son costume bleu aurait été fait d’un tissu intelligent, contenu dans le vaisseau l’ayant amené sur Terre. Il ne le revêt pour la première fois que pour sauver l’avion Air Force One, à bord duquel se trouve Lois, d’un crash certain. À partir de là, il devient Superman et est rapidement confronté à des soldats kryptoniens, envoyés par Kata-Zor qui craint que son neveu ne soit le fameux élu d’une prophétie légendaire.

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(De gauche à droite : concept art de Kata-Zor, concept art de Ty-Zor, story-board de l’affrontement Superman/Ty-Zor à Metropolis)

À la lecture de ce bref synopsis, un élément de taille apparaît : l’absence de la destruction de Krypton, remplacée par une guerre civile cosmique. Jor-El et son épouse Lara sont ainsi vivants pendant une large portion du scénario, prisonnier pour le premier, en fuite pour la seconde. La narration alterne ainsi entre des séquences se déroulant sur Terre et d’autres sur Krypton. L’autre élément qui participe à la nature révisionniste de cette approche de Superman est le rôle de Lex Luthor. S’il n’a jusqu’alors pas été mentionné, il est un personnage secondaire qui traverse ces deux versions et est, dans la première d’entre elles, un agent de la CIA obsédé par les ovnis. Le dernier tiers du film aurait dévoilé que cette occupation n’était qu’une couverture et que Luthor était en réalité un agent kryptonien ! Il aurait alors affronté Superman dans un combat titanesque.

La deuxième version du scénario d’octobre 2003 corrige le tir sur ces deux éléments. Si Krypton n’est pas entièrement détruite, une large portion de la planète disparaît néanmoins dans une catastrophe et c’est bien la prémisse d’une fin proche qui pousse Jor-El à envoyer son fils au loin. Luthor n’est plus un extra-terrestre mais bien un humain qui découvre le vaisseau de Kal-El juste après le passage de Kent ; flairant une opportunité, il aurait alors récupéré l’engin pour revendre certaines pièces détachées et en utiliser d’autres, construisant à partir de là un empire financier. Par sa nature de businessman, cette itération rappelle celle de Gene Hackman. À la fin de ce script, il aurait cependant été au contact d’un cadavre kryptonien émettant des radiations. Celles-ci le transforment, annonçant une suite où Luthor aurait effectivement eu des super-pouvoirs.

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(À gauche, concept art des montagnes kryptoniennes où la reine Lara se réfugie ; à droite, storyboard du combat entre Superman et Ty-Zor)

D’autres libertés sont également prises par le scénariste avec le canon, même si certaines ont été depuis réutilisées. Plus qu’un simple tissu intelligent, le costume de Superman aurait été une forme de liquide, semblable au Symbiote de l’univers de Spider-Man, expliquant qu’il puisse s’adapter à la taille de son porteur. Nous ne sommes pas si loin des origines New 52 de la tenue du héros. Jimmy Olsen aurait été un personnage maniéré voire efféminé, son homosexualité étant sous-entendue au fil de l’histoire. Loin d’ignorer où atterrirait son fils, Jor-El aurait non seulement prévu l’arrivée au Kansas, mais s’y serait lui-même rendu plusieurs années avant, afin de savoir si ce monde était adapté à son fils. Un élément ensuite vu dans la série Smallville. Enfin, les lunettes de Clark Kent auraient été équipées de filtres pour lui permettre de contrôler sa super-vision.

Outre ces éléments narratifs polémiques, le scénario impliquait de larges scènes d’action, qu’il s’agisse de la guerre civile kryptonienne, du sauvetage d’Air Force One ou de l’attaque de la Terre par les armées de Kata-Zor, dirigées par le fils de ce dernier, Ty-Zor. En plus de combats aériens l’opposant à Superman, qui les auraient amenés aux quatre coins du monde, Metropolis aurait été envahie par des robots de guerre kryptoniens, des Rouser, inspirés des mecha de la pop culture japonaise. Il ne s’agit là que d’un élément parmi d’autres du monde imaginé par Abrams, qui aurait disposé de sa propre langue et aurait été peuplé par plusieurs espèces. Des points cohabitant dans le script avec une approche plus terre à terre du quotidien de Clark. Les Kent auraient été des fermiers avec des difficultés financières, harcelés par un propriétaire terrien abusif. Une lecture se voulant proche des réalités socio-économiques du Kansas au XXIe siècle.

4. Développement et premiers problèmes

Avec un McG incapable de s’atteler à ce reboot dans l’immédiat, WB lui cherche un remplaçant. Après avoir été pour la première fois mentionné à la fin du mois de août, Brett Ratner signe début septembre pour reprendre le projet. Dans son article sur la question, Variety rapporte que la mission du réalisateur est d’accélérer le processus de développement pour que le film puisse sortir sur les écrans à l’été 2004. Cinq mois de pré-production lui sont alors accordés avant un tournage prévu au printemps suivant. En acceptant ce projet, il doit convaincre New Line Cinema de repousser le troisième opus de sa série Rush Hour, sur lequel il travaillait. Interrogé, Ratner commente l’annonce avec modestie : « j’étais né pour faire ce film. C’est le moment idéal pour le faire : tout le monde cherche d’un sauveur, et qui est mieux placer que Superman pour cela ? »

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(À gauche : story board du couple royal kryptonien et de leur enfant ; en bas, de gauche à droite : Superman blessé face à Ty-Zor dans les bras de Lois, Brett Ratner ; en haut : concept art du Rouser, robot de combat kryptonien)

Si les fans de comics se souviennent aujourd’hui de Ratner pour avoir mis en scène X-Men 3, et que de façon plus générale son nom est associé à la trilogie Rush Hour, le réalisateur, à l’automne 2002, sort du succès commercial de Red Dragon, troisième opus de la tétralogie Hannibal Lecter. Relativement bien accueilli par la critique, le film constitue un large retour sur investissement pour Universal (près de 210 millions de dollars de recettes à travers le monde pour un budget de moins de 80) et confirme que Ratner est l’homme sur qui compter pour les thrillers comme pour les productions d’action familiales. Plus encore, il est parvenu à réunir ici un large casting de stars d’Anthony Hopkins à Ralph Fiennes, d’Edward Norton à Philip Seymour Hoffman, en passant par Harvey Keitel. La Warner et Jon Peters sont très heureux de ce choix, loué pour son dynamisme.

En plus de répondre à un calendrier exigeant et serré, la mission du réalisateur est de réduire les coûts. C’est dans ce cadre que les premières réécritures sont demandées. Des équipes sont recrutées pour travailler dans les différents départements en prenant appui sur le premier script. À noter que le sous-titre Flyby n’est pas mentionné à l’époque. Le scénario originel est simplement titré « Superman », il faut attendre la deuxième version pour qu’il en soit autrement, et c’est cette appellation qui est retenue, y compris par les communiqués de presse du studio. Déjà présent à l’époque de Superman Lives, Steve Johnson réfléchit au costume de l’homme d’acier, tandis que Phil Saunders planche sur l’univers technologique du film (vaisseaux, intérieurs). Futur réalisateur de Spider-Man: Into the Spider-Verse, Peter Ramsey élabore lui, avec d’autres, les story-bords. Enfin, Dante Spinotti (Red Dragon) est recruté pour servir de directeur de la photographie.

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(A gauche : concept-art de Superman, à droite : buste du costume de Superman)

Le projet se heurte cependant à un premier problème dès la fin du mois de septembre 2002. L’alors influent site Ain’t It Cool d’Harry Knowles publie une critique assassine de la première version du scénario dont une copie a été obtenue (« You’ll believe a franchise can suck! » peut-on lire). Dénonçant les libertés prises à l’égard des comics, cet avis donne lieu à un violent backlash, autant contre WB que contre Abrams lui-même. Chose impensable aujourd’hui, celui-ci doit se justifier et appelle directement Knowles. Confus, il dit s’être pressé pour rendre sa copie au studio afin de contrer le Batman vs. Superman de Petersen auquel il était opposé et promet de changer les éléments les plus polémiques, assurant qu’il ne veut pas être lié à un autre Batman & Robin.

Cet incident va être traîné par le studio comme un boulet, cherchant à partir de là à reconquérir une communauté hostile. Dans un entretien au Hollywood Reporter, c’est au tour d’Alan Horn de se justifier, martelant à plusieurs reprises que des réécritures avaient été entreprises, qu’il entend et comprend la réaction des fans, et annonce que Luthor ne sera finalement pas un Kryptonien. Pour calmer la situation, la Warner annonce en février 2003 que Christopher Reeve servira de consultant sur le projet, assurant que celui-ci aura son mot à dire sur le casting. Sur ce point, la pré-production avance initialement assez rapidement puisque Ratner est en mesure de choisir ses acteurs pour les seconds rôles et que le tournage est planifié à Vancouver. Cependant, des tensions émergent dès le mois de janvier autour de la sélection de l’interprète de l’homme d’acier.

Rapidement reprises par la presse spécialisée, ces divergences entre Ratner et le studio sont d’abord démenties. La situation dure encore plusieurs mois : à chaque rumeur parlant de son départ, le réalisateur confirme qu’il continue de travailler sur le film. Pourtant, le 19 mars, Variety annonce officiellement que Brett Ratner ne réalisera pas Superman, expliquant cela par la tension omniprésente l’opposant à Jon Peters et les divergences autour de l’acteur principal. En juin, McG confirme lors d’une interview qu’il est à la table des négociations pour reprendre le projet.

5. La phase de casting

Entre les six mois au cours desquels Brett Ratner aura présidé la destinée cinématographique de Superman et la reprise en main par McG à partir de l’été 2003, le casting de Superman Flyby a été étoffé et constitué de façon quasi-complète, annonçant un tournage proche mais qui n’eut jamais lieu. C’est d’ailleurs l’une des premières choses que fait Ratner en arrivant sur le projet puisqu’il propose directement le rôle de Jor-El à Anthony Hopkins avec lequel il vient de terminer Red Dragon, chose que l’acteur accepte et confirme peu de temps après dans la presse. Du même film, le réalisateur envisageait de reprendre Ralph Fiennes, cette fois-ci pour interpréter Lex Luthor. La chose n’a cependant jamais été commentée par l’intéressé, ne permettant donc pas de savoir si une proposition formelle avait été adressée, ou s’il ne s’agissait que d’une idée en l’air.

Parmi les autres acteurs envisagés et rencontrés par Ratner, The Guardian rapportait en 2003 que le metteur en scène avait proposé le rôle de Perry White à Christopher Walken (The Deer Hunter, Batman Returns)… qui avait déjà été retenu par Burton en 1998 pour interpréter Brainiac dans Superman Lives ! Sans doute passionné par la licence, Walken, toujours selon le quotidien britannique, s’était montré intéressé par l’offre. Pour interpréter Lois Lane, Amy Adams aurait été l’un des choix finaux du réalisateur ! C’est en tout cas avec elle que les auditions se déroulèrent à cette époque se souvient Matt Bomer, pour choisir le nouveau Superman. Aucun de ces acteurs ne restera sur le projet après le départ de Ratner, provoqué par l’impossibilité de s’accorder avec la Warner sur le visage de l’homme d’acier. Un désaccord bien documenté grâce à la presse.

Brandon Routh passe un essai pour Superman Flyby
(Brandon Routh en costume pour son audition)

L’annonce de la perte de réalisateur dans Variety s’est ainsi accompagnée d’un exposé détaillé de la situation. Brendan Fraser et Matt Bomer étaient ainsi les finalistes et avaient passé des tests avec Adams, après le retrait de d’autres candidats : Paul Walker et Josh Hartnett, ce dernier était déjà l’un des choix de Petersen pour son Batman vs. Superman. Fort du succès du remake de La Momie et de sa suite, Fraser avait la préférence des studios. À l’inverse, Ratner avait arrêté son choix sur Bomer, qui répondait à son exigence d’un acteur inconnu. L’acteur, en 2003, n’avait tenu que des seconds rôles à la télévision et n’était apparu dans aucun long-métrage. Pendant un mois, raconte Bomer, la situation stagne : les discussions entre le réalisateur et les exécutifs végètent, jusqu’à ce que ce que le premier jette l’éponge, conscient qu’il n’obtiendrait rien. Plus tard, Bomer prêtera sa voix à l’homme d’acier dans le film animé Superman: Unbound (2013).

Le retour de McG bouleverse les choses et la phase de casting est reprise depuis le début. Comme son prédécesseur, le metteur en scène commence par sélectionner ses seconds rôles et espère choisir un inconnu pour l’homme d’acier. Il jouit de bons atouts dont ne disposait pas Ratner : de bonnes relations avec Peters et un calendrier plus souple. En effet, comprenant qu’une sortie à l’été 2004 serait impossible en état, Warner Bros. a décidé de repousser le début du tournage. C’est ce que rapporte Variety en septembre 2003, parlant d’une sortie prévue pour 2005 avec un tournage en novembre 2004. Ainsi, à la première de I, Robot, Shia LaBeouf expliqua qu’il avait rencontré McG pour interpréter Jimmy Olsen. Au passage, il révélait que le réalisateur souhaitait Scarlett Johansson, âgée à l’époque de vingt ans seulement, pour jouer Lois Lane et espérait Johnny Depp en Lex Luthor, le tout pour donner du crédit à l’inconnu qui sera Superman.

Les castings pour Superman Flyby
(En haut, le casting souhaité par Ratner : Matt Bomer/Superman, Amy Adams/Lois Lane, Ralph Fiennes/Lex Luthor, Anthony Hopkins/Jor-El — En bas, la distribution de McG : Henry Cavill/Superman, Scarlett Johanson/Lois Lane, Robert Downey Jr./Lex Luthor, Shia LaBeouf/Jimmy Olsen.)

Rendue célèbre en 2003 grâce à Lost in Translation de Sofia Coppola et La Jeune Fille à la perle de Peter Webber, Johansson répondait bien à l’intention d’Abrams d’introduire Lane plus tôt dans le parcours de Clark Kent. Quant à Depp, il est probable que l’hypothèse se soit pas allée très loin puisque, en 2012, McG expliquait qu’un autre acteur avait signé pour incarner le milliardaire chauve, celui-ci n’était autre que… Robert Downey Jr. ! Le futur Tony Stark était « locked up » selon le metteur en scène, donc le choix définitif. Mais qu’en aurait-il été pour l’homme d’acier ? Parmi les inconnus rencontrés par McG, beaucoup ont depuis rencontré une notoriété super-héroïque ! Deux candidats vont se distinguer dans la course et passeront des auditions en costume : Brandon Routh et Henry Cavill, les deux ayant alors la vingtaine. Si l’annonce ne fut jamais faite, le nom de Cavill circulait dans les rédactions spécialisées depuis octobre 2003 et était considéré comme le grand favori, ou du moins celui de McG, chose que ce dernier confirma par la suite.

Au printemps 2004, le casting était donc quasiment bouclé avec Cavill, Johansson, Downey Jr. et LaBeouf ; il ne manquait plus que les interprètes des antagonistes kryptoniens Kata-Zor et Ty-Zor.

6. Crépuscule du premier vol

Comment un projet à l’élaboration si poussée a-t-il pu alors s’écrouler en un temps aussi rapide ? En effet, le 12 juillet 2004, le Hollywood Reporter annonçait officiellement le départ de McG de la réalisation, accompagnant le tout d’un commentaire du principal intéressé. Pourtant, le 9 juin, le quotidien australien The Age annonçait que le tournage aurait lieu aux studios Fox de Sydney, confirmant au passage que Depp avait été contacté et que Cavill avait la préférence du metteur en scène. La pré-production était par ailleurs à son paroxysme puisqu’en mai, Variety rapportait que Kim Libreri (Matrix Reloaded, Super 8) avait été engagé pour superviser les effets spéciaux, tandis que le costume de Superman avait été conçu à la taille de Cavill pour les auditions filmées.

En réalité, un problème continu traversait le développement du film : le coût d’une telle entreprise. Dès février 2004, Mark Millar rapportait le budget astronomique de la production, entre ce qu’avait coûté par le passé Superman Lives (la somme de 98 millions de dollars était avancée par Le Parisien en 1998) et ce que représenterait l’embauche d’un casting aussi cher que celui de McG. On peut alors supposer que Downey Jr. ait été une perspective plus intéressante pour WB que Depp car beaucoup moins onéreux. Millar avançait ainsi que le studio estimerait qu’à sa sortie, le film coûterait près de 300 millions de dollars. C’est dans ce désir de réduction des frais que Warner choisit Sydney pour héberger le tournage, plus abordables que ceux hollywoodiens.

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(A gauche : concept art de la prison de Jor-El, à droite : story-board de la bataille finale à Metropolis)

D’un point de vue commercial, l’entreprise Superman Flyby était donc folle : sans jamais donner son feu vert faute d’un budget définitif, le studio avait déjà tout prévu pour un tournage imminent. La sauvetage d’Air Force One fit par exemple l’objet d’un important travail de préparation, comme si le projet avait été validé. Plusieurs dizaines de millions de dollars furent alors dépensés en parallèle d’une volonté de contenir les dépenses. La situation aurait pu se poursuivre pendant des mois supplémentaires si McG n’avait pas quitté le navire. C’est dans ce contexte qu’en avril 2004, le réalisateur fait une présentation extrêmement détaillée aux exécutifs de la Warner dans l’espoir d’arracher un feu vert. Sont alors présentés des concept art, des maquettes, les auditions filmées. McG réitérera à cette occasion son souhait de voir Cavill en Superman. Si la présentation fut semble-t-il bien accueillie, le feu vert ne fut pas donné faute d’un budget suffisamment limité.

Officiellement, le départ de McG se fit à cause du choix d’un tournage à Sydney. Au fil des années, le réalisateur donna deux justifications pour sa démission. La première, faite lors de l’annonce en 2004, est la suivante : le metteur en scène voulait saisir l’atmosphère d’une ville étasunienne pour représenter Metropolis et ne s’imaginait pas utiliser une métropole étrangère pour cela, accusant le studio de vouloir réduire les coûts à tout prix, quitte à perdre l’âme américaine du personnage. De façon postérieure, le réalisateur eut une justification plus mesurée, se rejetant le blâme sur lui-même, expliquant avoir peur des vols en avion et s’imaginant mal dans ce cas faire des allers-retours constants entre Los Angeles et Sydney dans le cadre de la production du long-métrage. Pour un film sous-titré Flyby (c’est-à-dire « survol »), la situation est aussi cocasse qu’ironique.

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(Divers travaux préparatoires autour du sauvetage d’Air Force One, entre story boards et concept art)

Comment alors démêler le vrai du faux ? Comme souvent, la vérité est entre les deux justifications et la phobie de McG se mêlait à sa désapprobation des coupures budgétaires du studio. Dès juin, le metteur en scène se montrait déjà incertain de l’avancée du projet et était incapable d’en parler. Les rumeurs parlaient à l’époque de l’embauche de Josh Schwartz, créateur de la série The OC, pour écrire une nouvelle version du scénario, censée être moins coûteuse que celles d’Abrams, tout en lui empruntant les nombreux éléments ayant déjà été élaborés dans le cadre de la pré-production. Si Schwartz n’a jamais été confirmé sur le projet, la logique de picorer à droite à gauche des séquences d’Abrams déjà prêtes au tournage tout en réécrivant le reste est bien ce qui a motivé les derniers jours de Superman Flyby, avant comme après le départ de McG.

Le départ de McG a le mérite de mettre un terme à la situation qui durait depuis plusieurs mois. C’est dans ce contexte qu’Abrams tente sa chance et propose de remplacer le démissionnaire. Pourtant, WB n’est pas à la recherche d’un nouveau réalisateur, le studio l’a d’ores et déjà trouvé. Le 9 juillet, trois jours avant l’annonce de McG, IGN rapportait qu’Alan Horn avait rencontré Bryan Singer, le metteur en scène auréolé du succès d’Usual Suspects et des deux premiers X-Men. Si Horn lui propose d’abord de reprendre la réalisation de Flyby, Singer est venu avec propres idées bien définies et ne souhaite pas un reboot. Avec le départ de McG, il est immédiatement engagé.

7. De Flyby à Returns

Le 18 juillet 2004, moins d’une semaine après la démission de McG, The Hollywood Reporter annonce officiellement que Bryan Singer réalisera le prochain Superman. En position de force, le metteur en scène en a su imposer son ambition de suite au film de Richard Donner et un titre qui ne changera plus : Superman Returns. Deux jours plus tard, le collaborateur régulier de Singer, John Ottman annonce qu’il montera et mettra en musique le futur long-métrage. La machine se met en route et le développement va s’accélérer. Singer a toutes les cartes en mains : deux succès super-héroïques et un scénario promettant d’être bien moins coûteux que celui de Flyby. Il impose alors deux autres collaborateurs de longue date : Dan Harris et Michael Dougherty, et ça en est fini de la participation d’Abrams qui s’était redirigé vers la télé en co-créant la série Lost.

Pourtant, il n’était pas question de la part de Warner de laisser tomber tous les investissements de l’époque Superman Flyby. Déjà, il est fixé que le tournage de Superman Returns prenne place aux studios Fox de Sydney, comme cela avait été planifié et où des décors étaient sur le point d’être construits. Ensuite, Singer récupère la séquence du sauvetage d’Air Force One. Il s’appuie sur les story-boards et modèles numériques déjà préparés pour réécrire la scène et l’adapter à sa mise en scène. Après la sortie de Superman Returns, The Daily Express rapporta que Jude Law avait été approché par Singer pour la deuxième fois pour interpréter le Général Zod. En effet, selon le tabloïd, le réalisateur lui avait déjà proposé le rôle durant l’élaboration du premier opus, et l’acteur avait refusé, poussant in fine à la suppression du Kryptonien de l’histoire. On peut alors supposer que Singer avait initialement décidé d’utiliser d’autres éléments prêts au tournage de Superman Flyby, en remplaçant Kata-Zor et Ty-Zor par Zod, avant de mettre tout cela de côté.

Concept art pour Superman Returns
(Concept art pour le sauvetage de l’avion… Version Superman Returns)

C’est ainsi que les éléments issus du scénario d’Abrams disparurent progressivement au fil des réécritures. Force est pourtant de constater que ce projet a été précurseur sur de nombreux points et a servi aux films suivants. D’abord pour Superman Returns donc, pour lequel sera choisi l’un des finalistes de l’ère McG, Brandon Routh, mais aussi pour Man of Steel. Inconnu en 2003, Henry Cavill va commencer à se faire un nom grâce à ce projet avorté pour apparaître comme le parfait Superman auprès des amateurs de comics bien avant que Zack Snyder ne le choisisse. Enfin, les travaux préparatoires sur la culture kryptonienne ou le costume de l’homme d’acier serviront directement aux équipes de Man of Steel, qui piocheront de nombreux éléments, tant pour s’inspirer que, de façon plus pragmatique, réduire au maximum les coûts de leur production.


Sources :

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