Il y a quelques mois, Urban Comics nous gratifiait du tome 1 de la Doom Patrol de Grant Morrison et Richard Case, oscillant entre chef d’oeuvre et excellence. Voilà maintenant un peu plus d’un mois qu’ils ont enfoncé le clou en plaçant sur les étagères de vos comics-shops préférés le tome 2 de cet oeuvre géniale. Ça veut dire qu’il est temps pour moi de ressortir mon disque préféré de Jefferson Airplane pour relire tout ça, et surtout, qu’il est même plus que temps de poser sur papier la review de cette merveille.

Au programme : une guerre millénaire symbolique entre deux factions religieuses, une rue consciente et travestie qui se téléporte, le Pentagone, une organisation secrète, un Punisher anti-barbes et un type qui change la réalité grâce à ses muscles. Jackpot !

Doom Patrol, down paradise way

Sur bien des points, je pourrai répéter tout ce que j’ai dis dans la review du Tome 1 : ce deuxième volume n’est qu’une continuité de ce que Morrison faisait déjà sur le premier (même si, on le verra, il approfondit plusieurs choses). C’est pourquoi je vous propose de revenir plus en profondeur sur les deux arcs assez distincts qu’offre ce tome, eux-mêmes divisés en plusieurs ensembles.

Le premier porte le titre VO de Down Paradise Way. Et les amis, je ne vais pas vous le cacher, nombreux sont les Patrol-heads qui ont décroché à ce moment-là de Doom Patrol. Si vous avez déjà tenté de lire le deuxième tome et que vous vous êtes arrêtés avant la moitié, ne vous en faites pas : vous n’êtes pas seuls, vous êtes même Légion.

Et pourtant, le début démarre très fort avec l’introduction de Danny la rue et des Hommes de N.U.L.E.P.A.R. Si je reviendrai sur ces derniers plus tard, Danny est l’exemple type de la créativité du scénariste lorsqu’il travaille sur la série.

Ce personnage est une rue consciente, qui dispose du pouvoir de téléportation, pouvant s’insérer dans n’importe quelle ville. Il s’exprime en Polari (beaucoup de jeunes gays ont ainsi découvert l’argot LGBT grâce à la série) et il est également travestie (à l’image du performer drag’ Danny LaRue qui lui prête son nom) : même si les magasins qu’il arbore sont habituellement plutôt typés masculins, ils sont souvent présentés sous une allure féminine. Ici, c’est à toute cette contre-culture queer que Morrison rend hommage, en laissant aller sa créativité.

Danny la rue

Surréalisme et symbolisme, puissance 11

Mais cette créativité explore dès le troisième chapitre, où Morrison quitte Danny pour emmener la Doom Patrol dans une dimension beaucoup plus perchée de symbolisme, qui rendra quelques hommages assez lourds au surréalisme, d’Eraserhead de David Lynch aux Champs magnétiques de Breton et Soupault.

C’est là que souvent, ça décroche. On a l’impression que le scénariste ne maîtrise plus rien, qu’il est parti trop loin, et malgré les dessins toujours étrangement efficaces de Richard Case, c’est vraiment très (trop) étrange. Je comprends tout ceux qui décrochent à ce moment-là. C’est pourtant dommage, car sous le couvert de l’étrange, il y a des choses vraiment intéressantes. Car tout cet arc se comprend justement comme une réflexion sur le non-sens de notre existence, dépeint à travers la bataille incessante entre l’Orthodoxie, figée, dogmatique et empoussiérée, et les dissidents Hussites, qui tirent leur nom d’un mouvement de protestation au sein de l’Eglise dans la Tchéquie du 14è siècle

A plusieurs reprises, Cliff Steele le souligne dans le récit : cette guerre n’a pas de sens, ces propos n’ont pas de sens, rien de tout ça n’a de sens ! Et c’est justement volontaire. Morrison y dépeint l’insignifiance et le simplisme de nos vies, de nos oppositions. Il ouvre ainsi à travers Doom Patrol une troisième possibilité : détruire le passé et ses oppositions stériles pour découvrir la voie nouvelle de la création.

Derrière ce récit opaque, Morrison émet en réalité un discours profond sur le rôle de la fiction et des comics. Entre les orthodoxes figés et les déconstructionnismes gratuits, Doom Patrol se pose comme l’alternative qui met l’imaginaire absolu en principe d’auto-dépassement des clivages, avec un récit reprenant complètement les codes super-héroïques, qui pourtant relève une charge symbolique forte, quasi-initiatique.

C’est là qu’on aimerait pouvoir dire avec Cliff Steele : “Aux chiottes les symboles et rentrons à la maison”, après tout, on a eu notre aventure de super-héros. Dans l’idée de Morrison, celui qui aspire à un récit complexe et au déchiffrage des symboles sera ravi, mais aussi celui qui cherche juste une aventure de super-héros efficace remplie d’action. C’est l’une des qualités que j’avais souligné dans le premier volume. Malheureusement, sur cet arc, il va peut-être un peu loin, au risque d’en dérouter certains.

Review VF - Doom Patrol Tome 2 1

Musclebound !

Après ce premier arc troublant, on retombe dans des choses plus classiques avec l’arc intitulé en VO Musclebound. Mais en réalité, cet arc n’en est qu’à moitié un, tant il semble comprendre en lui-même trois récits différents : l’intrigue autour de Flex Mentallo et des Hommes de N.U.L.E.P.A.R., celle de Monsieur Evans, et enfin, le teasing du volume 3 avec un ennemi déjà bien connu.

Il y a donc tellement d’éléments qu’il serait difficile de revenir sur chacun pour expliquer en quoi ils servent la qualité du récit. Je vous laisse simplement un exemple pour vous montrer la créativité déployée par Grant Morrison dans ce deuxième volume et son travail méticuleux.

Prenons par exemple les Hommes de N.U.L.E.P.A.R. Leur nom (en VO : Men from N.O.W.H.E.R.E.) d’emblée, est une référence à la merveilleuse chanson Nowhere man composée par John Lennon en 1965, qui nous parle d’un homme de nulle part, normal, sans but, sans horizon, dans la plus plate des réalités. A travers cela, le scénariste nous parle déjà de l’objectif de ces hommes : rendre le monde plat, uniforme, dans une quête de normalité qui refuse la moindre exubérance.

Le mode de l’acronyme fait également référence au merveilleux ouvrage post-moderne de Thomas Pynchon, Vol à la criée du lot-49 et à son organisation secrète, W.A.S.T.E., qui complote dans l’ombre depuis des siècles. Mais lorsqu’on demande le sens de l’acronyme, impossible de savoir. Les premiers Hommes de N.U.L.E.P.A.R. dans le #35 communiquent même uniquement à travers des phrases qui retransmettent l’acronyme. En peu d’éléments, Morrison nous dit déjà énormément.

Men of Nowhere

Des dualités à dépasser par delà le bien et le mal

Néanmoins, malgré le côté épars que peut sembler avec ce deuxième tome, le lecteur attentif saura découvrir une thématique commune à tout cet ensemble de récits. Dans tout le volume, il place son équipe au plein milieu de conflits de plus en plus intéressants, et, d’une certaine manière, les laisse vivre, comme pour les interroger eux-mêmes sur leur rapport à l’héroïsme, au bien et au mal.

Cela commence par le conflit entre Danny la rue et les Hommes de N.U.L.E.P.A.R, où très clairement, on sent un camp bon et un camp mauvais. Mais cela se poursuit ensuite entre l’Orthodoxie et les Hussites, dont nous avons déjà souligné les dualités à dépasser, et cela continue avec les autres Hommes de N.U.L.E.P.A.R du Pentagone. Mais par la suite, le conflit devient de plus en plus complexe, et les choses deviennent alors intéressantes.

Entre les Sex Men chargés de traquer les déviations sexuelles et l’ambigu Monsieur Evans qui prône la libéralisation des moeurs, de quel côté se place l’équipe d’outsiders et de rejetés infusée de contre-culture ? Et lorsqu’un ancien ennemi revient avec une nouvelle équipe pour provoquer une libération générale inspirée des Merry Pranksters, de quel côté penchera la Doom Patrol ? Resteront-ils au service du statu quo, comme des super-héros classiques, ou oseront-ils aller par-delà le bien et le mal ?

Cette évolution et cette mise en flou des frontières entre bon et mauvais sera d’ailleurs un enjeu du tome 3 à venir, et plus globalement, participe au nouveau statut des super-héros au tournant des années 90.

Rhea Jones

Maintenant, sous vos yeux ébahis, des détails techniques

On a beaucoup parlé thèmes et références, mais techniquement, qu’est-ce que ça donne ? Parlons d’abord un peu des dessins, où domine toujours le dessinateur classique Richard Case. De son côté, peu de problèmes à signaler. Si sur le premier volume, les dessins pouvaient laisser à désirer ici ou là, on sent qu’il s’est familiarisé aux personnages et propose un dessin beaucoup plus soigné, tout en gardant sa bizarrerie qui convient si bien aux personnages.

Sur quelques numéros, nous avons droit à des interventions extérieures, comme la présence de Kelley Jones au #36, qui offre des planches merveilleusement construites… mais malheureusement, il ne semble pas avoir reçu le mémo qui rappelle que Robotman n’est pas un Metal Man : il n’est pas censé avoir d’expressions faciales.

Sur le plan de sa construction narrative, on sent le scénariste beaucoup plus méticuleux. S’il teasait déjà des choses générales dans le volume 1, on sentait malgré tout une certaine improvisation rafraîchissante. Ici, le teasing devient quasiment systématique et voulu. Dès le #35, il nous glisse des éléments qui seront utiles bien plus tard. A chaque ouverture de chapitre, il nous offre un prologue qui sera signifiant plus tard, ou une page au milieu du numéro. Lire Doom Patrol, c’est observer Morrison prendre de l’assurance en temps réel dans sa manière de construire les histoires au format sériel.

Mais là où le scénariste prend également de l’ampleur, c’est sur la partie méta de son run. A plusieurs reprises, il fait référence à l’histoire des comics ou brise le quatrième mur. Il se moque de lui-même avec beaucoup d’humour, notamment à travers la voix de Cliff Steele, qui a toujours été le point d’identification du lecteur terre-à-terre.

C’est l’une des choses appréciables chez Morrison : sa manière de s’auto-relativiser et de jouer la carte de l’auto-dérision, sans tomber dans un sérieux pathétique. On le voit également à travers le personnage de Flex Mentallo, ou encore plus avec le Chasseur de barbes, un crypto-Punisher qui pastiche le sérieux des orientations grim & gritty de l’époque à travers hommage à Superman’s Pal Jimmy Olsen #23.

Beard hunter

Bref, je pourrais encore vous faire 3 paragraphes, mais avec tout ça, j’espère simplement vous avoir convaincu de la valeur de votre investissement dans ce deuxième volume de Doom Patrol : ça vaut largement vos 35€. 

Excellent / 10 Notre avis
{{ reviewsOverall }} / 10 Votre avis (0 votes)
Les +
- Une oeuvre profonde qui fourmille de sens à déchiffrer
- De l'action captivante
- Un concentré de bizarreries géniales
- Une narration meta qui gagne en assurance
- Une réflexion sur les super-héros et le médium comics
- Des dessins plus soignés, mais toujours étranges
Les -
- Une complexité parfois nébuleuse, qui risque de perdre certains lecteurs
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myplasticbus
Depuis son enfance, cet énergumène passionné se sent insatisfait de l’état du monde. Alors il s’est mis à écrire et dessiner ses propres univers, à raconter des histoires et à s’immerger dans des mondes parallèles. Un beau jour, il a découvert une bande-dessinée qui parlait d’un univers bizarre avec une particularité bien chelou : aucun super-héros, sinon dans les bandes-dessinées. Éternel curieux, il a voulu visiter cette terre inaccessible et étrange. Il s’est mis à chercher à maîtriser les lois des univers multiples, en découvrant qu’elles reposaient dans un bus en plastique caché au plus secret de son imagination. Désormais coincé dans cet univers bizarre, il prend toujours beaucoup de plaisir à explorer sa terre d’origine à travers des cases, des bulles et des dessins plus grands que la vie. Sinon, une fois, en 2003, il est resté coincé dans l’Hypertime.

5 Commentaires

  1. A l’inverse j’ai été complètement happé à partir du 3ème chapitre ! Une lecture inoubliable et transcendante ! Un chef d’œuvre pour moi !

  2. A l’inverse j’ai été complètement happé à partir du 3ème chapitre ! Une lecture inoubliable et transcendante ! Un chef d’œuvre pour moi !

  3. Je suis assez d’accord, mais tout le monde n’est pas de cet avis, malheureusement. On fait partie de la minorité. C’est pour ça que j’ai préféré prévenir d’emblée ceux qui pourraient être lecteurs un peu circonspect….

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