Petit miracle de production super-héroïque autour de tous ces blockbusters, Joker débarque dans nos salles de cinéma sans son grand amour de Batman. Avec son principal argument, Joaquin Phoenix dans le rôle principal, le film a beaucoup intrigué et nous allons voir si ce présage était bon ou non. Cette critique ne contient des spoilers qu’à une seule partie et vous serez prévenus à ce moment même si je risque de mentionner quelques développements du film au passage, et notez qu’elle se base sur sa version originale.

La grand performance de son acteur

On va tout de suite mettre les pieds dans le plat : Joaquin Phoenix est effectivement fabuleux dans ce rôle. Il le transcende, en fait un Joker comme on en a jamais vu ou lu. Touchant ou effrayant, mais toujours juste dans son jeu, l’acteur arrive à détruire son charisme naturel, ce qui est aidé par sa transformation physique, et à le regagner lorsqu’il porte le maquillage du clown. Son rire est perturbant, pose toujours une gêne et semble même douloureux, à l’image de sa psyché. Il apporte beaucoup d’émotions à un personnage qui en est déjà riche avec ses troubles mentaux et sociaux, sa vie se résumant à un travail précaire, l’écriture de ses sketchs et le temps qu’il passe avec sa mère malade. Ces deux points rappellent fortement l’Amérique post-Vietnam et ses victimes psychologiques, et donc le protagoniste de Taxi Driver, Travis, avec qui il partage le même développement d’une incompréhension puis d’une haine de la société et des citoyens. Le film de Scorsese est évidemment l’une des influences majeures de Todd Phillips, mais son Joker a pour lui le fait de creuser plus profondément dans la psychologie de son personnage, même si cela se traduit par une narration trop explicite.

Un hommage très appuyé

L’autre influence, toujours chez Scorsese, est La Valse des Pantins. Arthur Fleck, notre Joker, possède le même but de devenir célèbre grâce à la comédie, malgré un manque de talent flagrant. Il partage la même désillusion et ses rêves transcendent la réalité de la même manière. Le réalisateur exploite plus ses scènes ne provenant que de l’imaginaire du héros que Scorsese en leur donnant une importance supplémentaire et se permet même de mettre le doute sur la vérité jusqu’à la fin du film. En fait, la première partie du film passe pour une énorme citation de ce film (l’hommage à Taxi Driver par Zazie Beetz est aussi évident), certaines scènes sont vraiment identiques, et même plus loin dans le film, on se retrouve à regarder la même chose avec un contexte plus ou moins modifié comme lors d’une course cartoonesque dans les couloirs. Cependant, Joker finit par trouver son identité en même temps que le personnage éponyme, et d’autres propos font leur apparition.

On retrouve notamment un rapport à la relation mère/fils, peu exploité dans La Valse des Pantins. Celle entre Arthur et son idole et figure paternelle qu’est Robert de Niro est plus cruelle. On notera d’ailleurs une bonne performance de cet acteur de légende, qui était dans le rôle du maniaque chez Scorsese et se retrouve ici dans celui de la célébrité de talk show. Phillips rend le protagoniste plus sympathique avec l’ajout d’un love interest et ses tentatives de faire rire les enfants. Une autre de ses faces est d’ailleurs qu’il ne fait rire les autres – et les spectateurs – que malgré lui. Et alors en pleine quête d’identité, c’est en Joker que ses gags feront enfin s’esclaffer le public, et ce malgré les atrocités qui ont pu se passer peu de temps avant.

Oui, des atrocités, il y en a. Ce n’est largement pas le film le plus violent, mais un personnage qui nous est présenté comme touchant et sensible finira par devenir…eh bien le Joker. Cependant, plusieurs éléments de l’histoire font qu’on ne peut plus le soutenir moralement. Sa transformation est de plus cathartique comme l’était celle de Travis dans Taxi Driver, encore une fois, ou la plupart des films de Tarantino. Et si les Américains sont outrés par le Joker de Joaquin Phoenix, pourquoi ne pas s’en prendre à The Dark Knight, avec une prestation de Heath Ledger qui est selon moi plus militante et idéalisée que celui-ci, un clown triste, pathétique et certes chargé de plein de messages politiques, mais qui ne soulève pas le mouvement et en devient un symbole sans le désirer ?

Un message politique trop flou

Concernant la politique justement, le film dépeint une société au bord des nerfs, prête à éclater sous la révolte, citant de nombreuses inégalités liées aux classes sociales, et au milieu de ça Arthur, qui lui est l’exemple typique de la personne qui cherche à faire rire sans regarder le monde désolé qui l’entoure et qu’il ne comprend pas (il semble même en décalage avec ce qui fait rire les autres). Cette crise qui se repose parfois trop sur un « fuck the system » et se perd dans tout ce qu’il veut dénoncer permettra à beaucoup d’y voir ce qu’ils ont envie de voir, tout en permettant de faire un écho évident à notre réalité, où toutes les causes se croisent et amènent un chaos contre un ennemi commun qu’est le gouvernement. Ce sentiment d’anarchie qui en dégage est puissant, mais malheureusement brisé par un discours volontairement contradictoire.

Il y a effectivement une scène clé où le Joker s’exprime enfin, et on voit qu’il n’est pas un orateur et juste un martyr, puisque son message confus n’est pas le sien, cherchant avant tout la vaine gloire et une certaine auto-destruction à la fois. C’est également à ce moment que Todd Phillips évoque son dégoût pour la « woke culture », ou ce fameux « on peut plus rien dire » et « où sont les Desproges, les Coluche ? » sous prétexte qu’il n’arrive plus à faire rire les gens en 2019 après un petit succès dans les années 2000. C’est d’ailleurs dingue de voir un homme sortir des sottises pareilles par frustration et pondre un film fort dans son utilisation des problèmes sociaux, et qui en plus va dans le sens de cette culture plus consciente du mal-être d’autrui. Du coup, il en ressort à quelques passages une écriture digne d’un ado en colère, manquant de pertinence dans son combat.

Hormis tout ça, le casting secondaire est solide (rempli d’acteurs qui jouent dans des comédies drôles et modernes soit dit en passant). La photographie est très réussie et propose quelques plans très marquants. Il en est de même pour les décors, dans cette Gotham qui est en fait ce qu’elle devrait toujours être : la New-York crade des années 70/80. Cette ambiance qui rappellera une énième fois les premiers Scorsese est accentuée par une OST qui frappe toujours au bon endroit et qui ne se suffit pas à la simple accentuation d’un sentiment déjà présent à l’image. Cependant, il manque peut-être une certaine identité musicale entre les thèmes menés par des violons lancinants de Hildur Guðnadóttir, des musiques plus blockbuster avec ces percussions, ou encore les chansons de crooner comme Jimmy Durante et son « Smile » qui a marqué le trailer du film. Ces variations parfois abruptes peuvent être un choix de la part de Phillips afin d’ajouter un dysfonctionnement dans l’esprit du Joker, à l’instar du travail de Bernard Herrmann sur Taxi Driver.

Un vrai film de comics (Spoilers importants)

Ok, on va attaquer un paragraphe spoilant une scène bien précise et dans le troisième acte, alors vous pouvez scroller un petit coup pour lire la conclusion et revenir une fois le film visionné, bande de curieux. Il sera question ici au rapport entre le Joker et l’univers des comics dont il provient. Outre les petites inspirations à Killing Joke (pas tellement dans le scénario d’ailleurs) et le fait que ce genre de film prouve que le médium a une portée que peu de gens reconnaissent encore aujourd’hui, on a droit à un lien avec Batman qui était surprenant et qui risque de faire parler les fans. Certes, on savait que Thomas Wayne était dans le coin (dépicté en philanthrope mais avec des propos de raclure derrière), mais on retrouve également ce qui semble être Alfred et surtout le petit Bruce. Connaissant leur possible future relation, cette scène est d’une force assez incroyable. On peut noter également un parallèle qui est fait avec la chauve-souris lorsqu’on parle de justicier masqué et de cette tendance à inspirer les masses en devenant un symbole. Le plus surprenant surgit à la fin du film, lorsque le chaos ambiant qu’il a créé sans le vouloir mais dans lequel il se baigne, trouvant enfin son public et une certaine reconnaissance, amène la mort de Thomas et Martha Wayne. On ne sait pas si Batman existera dans l’univers de Joker, mais si c’est le cas, c’est à ce moment précis qu’il naît, et imaginer le Clown Prince du Crime et le Chevalier Noir prendre vie lors de la même nuit est quelque chose qui me plaît beaucoup.

Je pensais savoir d’avance quoi écrire sur ce film, sans même le voir. Les premiers moments sont allés dans ce sens avec des citations trop prononcées de ses influences comme Scorsese sans en atteindre la profondeur par un manque de subtilité flagrant, mais Arthur Fleck trouve son chemin dans le Joker et inversement. Il reste dommage de voir l’anarchie qu’il amène vaguement exploitée et non assumée de sa part, mais le propos est sur l’humain plus que sur le monde. Une violence cathartique et même curative dans un personnage aussi attachant que perturbant, le film et son personnage veulent mettre le feu à la société qui n’a pas su l’aider dans ses troubles mentaux alors que toutes ses attaches émotionnelles se détruisent tour à tour. La désillusion d’un comique raté s’arrête pour créer un tueur qui affronte la réalité d’une manière brutale mais grandiose.

Le film divisera : excellent si vous plongez dans cette richesse visuelle et émotionnelle et prétentieux si vous cherchiez une réflexion aussi forte que les œuvres du Nouvel Hollywood dont il s’inspire ou celle d’Alan Moore, qui aurait détesté Joker comme il hait V Pour Vendetta (partageant beaucoup de qualités et de défauts de ce film) et qui est d’ailleurs absent des remerciements de fin de crédits.

Excellent / 10 Notre avis
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Les +
-Un acteur sublime
-Une réécriture du Joker forte
-La photographie impeccable
-Un film de comics avec une certaine portée
Les -
-Manque de subtilité
-Réflexion politique trop vague
-Influences parfois trop littérales
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