« Nous, nous faisons des critiques objectives » ou « Votre critique n’est pas très objective ». Douces  phrases que l’on peut entendre des deux côtés de la barrière : celui des rédactions, et celui du public. Pourtant, si l’objectivité journalistique peut exister en tant que concept, il n’en va certainement pas de même dans le monde merveilleux de la critique artistique. Des années qu’on nous saoule avec ça, il est temps d’arrêter les conneries. C’est parti !

– Critiquez objectivement ces dessins.
(20 points)
– Il y a des couleurs et des traits.
– Bien joué, gamin, tu as ton bac.

L’objectivité se définit comme la qualité de ce qui est conforme à la réalité, d’un jugement qui décrit les faits avec exactitude. De ce fait, à l’exception d’une news précise, délivrant une information sans apporter d’avis, et sans l’orienter dans un sens ou un autre, ou d’un documentaire, apportant au spectateur des données sur un thème/sujet, l’objectivité journalistique ne peut exister, surtout lorsqu’il est question d’écrire une critique.

Une critique objective du film Suicide Squad reviendrait à écrire :

« Suicide Squad ou L’Escadron suicide au Québec, est un film américain, sur une équipe de super-vilains réalisé par David Ayer, sorti en 2016.Le film dure 123 minutes, et 134 minutes en version longue. Will Smith y joue Deadshot. Margot Robbie y incarne Harley Quinn. »

Ceci n’est pas une critique, mais une fiche du film, y présentant uniquement des faits, non discutables. Dans un interview récent, le rédacteur en chef de Jeuxvideo.com, Rivaol, prétendait que la plus value qu’apportait les journalistes dans leur critique, par rapport à celle du grand public, était l’objectivité, sachant justement se mettre dans la peau de ce public tout en y apportant des informations supplémentaires, grâce à des connaissances plus importantes dans ce domaine.

Or, premièrement, se mettre dans la peau du public, revient à sonder ses attentes, et l’attente influe sur l’appréciation d’une œuvre. En tant que membre de la rédaction de DCP, au contact constant des news, aller voir un film après avoir suivi toutes les informations le concernant, et déjà différent de celui qui en est préservé. Secondement, si avoir plus d’informations dans un domaine permettra logiquement une analyse plus fine de l’œuvre, -avoir lu 60 histoires de Batman avant de lire un nouveau récit, ou découvrir le personnage par le biais du récit en question-, tout cela n’a rien à voir avec l’objectivité.

Une critique ne peut être objective, puisqu’elle reflète l’avis donné par un rédacteur. La critique est nécessairement subjective, désignant le caractère de ce qui est personnel. Si le public pourra se retrouver dans les arguments avancés, ces derniers ne constituent absolument pas des faits avérés. Il est ici question d’art, parlant à la sensibilité de chacun, et non en présence d’un raisonnement mathématique pragmatique.

Honesty is the new Objectivity

Les critiques n’ont pas à être, et ne peuvent être objectifs. Cependant, ils se doivent d’être honnêtes. Et c’est là que la confusion se fait. L’honnêteté, c’est le fait pour un journaliste, dans sa review, de ne pas passer sous silence sa petite voix intérieure qui lui souffle que, malgré son désamour pour l’œuvre avec laquelle il a interagi, tout n’est pas à jeter. Inversement, même après être sorti chamboulé positivement du visionnage d’un film, il se doit de relever les quelques détails que son esprit a éludé et qui viennent ternir le tableau, et cela bien qu’il y ait 99% de bon, et 1% de mauvais selon lui. Une critique peut être sciemment malhonnête dans les deux sens. Si l’honnêteté devrait dicter la démarche du journaliste, il peut aussi choisir de l’ignorer. Mais ça, c’est un autre débat.

Pour prendre la défense de certains collègues, bien qu’ils soient honnêtes dans leurs critiques, certains ont tout de même tendance à tendre le bâton pour se faire battre, notamment dans leur formulation, en usant du pronom « je ».

Petit exemple :

– Je pense que les dessins ne sont que peu recherchés.
– Les dessins ne sont que peu recherchés.

Si les deux phrases expriment exactement la même idée, dans le première, le rédacteur s’étant impliqué directement de manière explicite avec son « je », aura plus tendance à être critiqué pour son manque d’ « objectivité ». Pourtant, rappelant que cette critique ne constitue que son avis, il a été quelque part, plus honnête et transparent que celui ayant écrit la seconde affirmation. L’être humain est ainsi fait.

– Dan Didio est quel genre d’homme ?
– Le magazine Wizard l’a reconnu comme « l’Homme de l’Année » en 2003.

Mais plus que cela, hors critique, c’est de cette honnêteté et non d’objectivité dont le journalisme a besoin. Les gens réclament des news objectives, comme si cela sous-entendait qu’elles étaient honnêtes. Or, les deux termes ne sont pas synonymes. En effet, il est très bien possible de mentir par omission, en somme, passer sous silence des éléments importants, tout en restant objectif.  Ainsi, atteignons directement le point Godwin, avant que quelqu’un d’autre ne le fasse :

Personne 1 – Quel genre d’homme était Hitler ?
Personne 2 – Il aimait énormément les animaux.
Personne 3 – Il offrait souvent des cadeaux à ses enfants.
Personne 4 – Il a fait de son pays un pays fort.
Personne 5  – Il a marqué le 20ème siècle.

Ici, tout le monde a été objectif, et personne n’a menti. Pourtant, un bref coup d’œil à l’histoire du monde vous révélera qu’aucune des personnes ayant répondu, pour peu qu’elles soient des incarnations du bon père de famille, n’a été honnête dans sa réponse.

Ainsi, Mesdames et Messieurs, arrêtons enfin avec la blague qu’est « l’objectivité journalistique », et la prochaine fois, reprochez à un journaliste de ne pas être particulièrement honnête, car c’est en fait cela que vous critiquez dans son avis sur une œuvre. Certes, cette chronique ne fait que majoritairement enfoncer des portes ouvertes, mais il peut parfois être utile de rappeler certaines choses.