La semaine dernière, Warner Bros vient de nommer sa nouvelle présidente : Ann Sarnoff. Première femme à ce poste, elle a pour charge de succéder à Kevin Tsujihara, au bilan plutôt contrasté. Elle récupère une boîte remplie de gros soucis de communication, d’image, en quête d’avenir, malgré quelques grosses licences juteuses… parmi lesquelles : DC. Éditeur de comics devenu poids-lourd médiatique gérant ses personnages iconiques sur des supports multiples, DC est aussi dans la tourmente. À l’image de sa maison-mère, DC cherche sa voie, cherche de la clarté, quelque chose qui lui permettra de sortir du lot. Ca me rappelle une époque phare de DC, qui représente à mes yeux les prémisses d’un âge glorieux de l’éditeur. Une époque d’incertitude, qui se cristallise autour de l’arrivée d’une femme inattendue à un poste de responsabilité : Jenette Kahn, publisher puis présidente de DC de 1976 à 2002. Zou, voyage dans le temps !

Jenette Kahn, DC et 1976

En 1976, DC est sacrément en difficultés. Globalement, les ventes de comics sont en baisse. Les profits se  réduisent. Carmine Infantino, publisher,  tente d’augmenter le prix pour arrondir les marges, passant à 35c pour 48 pages. Dans un premier temps, Marvel suit… mais choisit finalement de revenir à 20c pour 32 pages. DC doit s’aligner et rogne encore ses marges. Pour la première fois, Marvel vend mieux. Infantino cherche à recruter de jeunes auteurs, débauche Gerry Conway de la concurrence… mais rien n’y fait. La majorité de l’exécutif de DC a près de 60 ans. L’éditeur a du mal à suivre les tendance du marché. Alors Warner réagit. William Sarnoff (tiens, déjà ce nom !), responsable du secteur publications de la boite, choisit de secouer le tout. Infantino redevint dessinateur, remplacé par deux personnes : Sol Harrison, 55 ans, à la présidence et Jenette Kahn, 28 ans, à l’édition.

Issue d’une famille juive libérale de New York, Jenette Kahn a grandi avec les comics de Superman, Batman et Mad Magazine. Diplômée en histoire des arts, elle travaille au MOMA de New York avant de rejoindre le monde de l’édition pour enfants, où elle se fait un nom sur les magazines Kids, Dynamite et Smash. En engageant Jenette Kahn, Bill Sarnoff fait un sacré pari. Pour lui, l’objectif était essentiellement de renouer les liens entre kids et comics  pour des raisons mercantiles. Le but des comics, c’est de vendre des contrats de licences pour coller Superman sur des paquets de céréales et des films à Hollywood. Mais Kahn voit les choses autrement. Pour elle, les licences ne peuvent fleurir que par contagion avec des comics de qualité. Convaincu, Sarnoff lui donne le job d’éditrice et lui laisse carte blanche, comme le rappelle ce portrait du NY Times de 1985.

L’oeuvre de Jenette Kahn chez DC

L’apport de Kahn sera considérable. Premièrement, c’est elle qui transforme National Periodical Publications en DC Comics. Elle lance le Publishorial pour s’adresser aux fans de DC, à la manière de Stan Lee. Elle épure toute la ligne de DC, annulant les titres fatigués pour en lancer de nouveau (notamment Black Lightning, le premier super-héros noir de l’éditeur !)… mais se retrouve coincée par l’Implosion DC. Mais elle continue. Elle ramène Giordano dans l’édition et recrute Len Wein. Avec Levitz, elle mène la transition des comics vers le direct-market, s’émancipant du Code et de la censure sur les comics. Devenue présidente en 1980, elle prend au sérieux les créateurs en négociant avec eux des royalties. Elle fait changer le système d’impression. Elle débauche Frank Miller pour Ronin et TDKR. Et elle participe à la féminisation de l’éditorial de DC, notamment en encourageant Levitz à embaucher Karen Berger comme assistante.

Avec Dick Giordano, Joe Orlando et Paul Levitz, Jenette Kahn a profondément changé la culture de DC. Elle est parvenue à réorienter les scénaristes autour des personnages DC, là où autrefois c’étaient les superpouvoirs ou le plot qui gouvernaient. Elle s’est battue pour les droits des créateurs, afin de les motiver à donner le meilleur d’eux-mêmes. Dans les les publications de son époque, on observe combien elle a cherché à développer le goût du risque chez les auteurs DC. Son fait d’armes regrettable reste un cas de censure éditoriale, à cause d’un numéro de Swamp Thing où la créature serait allé voir Jésus sur la croix. Mais Jenette Kahn reste l’un des piliers et des moteurs fondamentaux de DC, entre 1976 et son départ en 2002, qui a tiré l’éditeur vers le haut.

Retour vers le présent

La situation de DC n’est actuellement pas reluisante. L’éditeur est souvent à la traine et manque d’inventivité. Jim Lee a beau simplifier la ligne éditoriale en supprimant Vertigo, il n’apporte pas pour autant plus de clarté (on pourrait faire tout un article sur l’absence de lisibilité de la nouvelle orientation par âges). Dan DiDio semble prendre un malin plaisir à torturer certains personnages et paraît très loin de l’esprit d’amour pour les personnages. Après la parenthèses Rebirth, on semble de nouveau se retrouver avec des séries plot-driven parfois faiblardes en terme de caractérisation. Et si une nouvelle génération prometteuse d’éditeurs et d’éditrices se lève doucement chez l’éditeur, ils n’ont pas les latitudes offertes autrefois par Jenette Kahn.

Comme beaucoup d’autres, DC est prise dans un marasme industriel frileux. À une époque où le streaming en ligne, la télévision, le cinéma, les jeux vidéos ou les comics se font concurrence pour notre précieux temps (et notre argent), il n’est pas bon de jouer au Maverick. Petit doigt d’un consortium gigantesque des médias, DC Entertainment se replie de plus en plus vers une fadeur ennuyeuse et une absence de réelle ambition. Ann Sarnoff n’est pas Jenette Kahn. Elle ne possède pas les mêmes fonctions, et ce n’est plus la même époque. Mais à l’image de Bill Sarnoff, elle peut mettre un coup de pied dans la fourmilière et changer quelques petites choses. Laisser de côté le tandem Lee & DiDio (qui ont fait leur temps) et remettre une personne véritablement passionnée qui saura tirer toutes les propriétés de l’éditeur vers le haut. Ann, trouve-nous la Jenette de demain !

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urbanvspanini10
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Voilà une humeur du lundi bien informatif sur une personne de DC que je ne connaissait pas. La voir mettre en avant des femmes pour créer une mixité chez DC est admirable. Curieux de voir ce qu’elle fait aujourd’hui. Ce qui me surprend c’est qu’elle a était présidente de DC !

Un article avec une fin tourné vers l’espoir mais qui m’amène vers des questions :
– Elle était présidente de DC pendant la période des années 90 ? Ça m’étonnerait que ça soit elle en tant que présidente de DC à ce moment là vu la situation de certaines personnages ^^ »
– Le portrait négative que tu donne de Warner et DC me donnerez presque honte d’acheter du DC actuel (Je dis presque, car faut pas déconner non plus, il reste quand même des très bon titres). Mais c’est vrai qu’on est dans une phase problématique avec DC depuis que les entreprises aux dessus de DC semblent vouloir éviter que les personnages ne bougent pas trop dans leurs statut quo.

A voir ce que compte fera la nouvelle présidente de Warner, surtout qu’elle vient d’un poste assez éloigné de ce que fait la Warner je trouve.