Voilà quelques temps qu’on s’y attendait. Et l’annonce est devenue officielle : Vertigo n’est plus, victime d’une simplification de ligne éditoriale. Et aussi vrai qu’il est aujourd’hui temps d’être dépité, de se lamenter, voire même de se mettre en colère, il est aussi temps de se souvenir. Alors, souvenons-nous. Souvenons avec reconnaissance de tout ce que Vertigo a été.

Les racines barbues de Vertigo

Vertigo est né officiellement en 1993, mais sa gestation fut bien plus longue. D’une certaine manière, on pourrait presque dire que ses racines les plus profondes remontent déjà au tout début des années 1980, alors qu’une flopée de créateurs d’outre-Manche débarque chez DC, sous la houlette de Len Wein. Le trio de tête : Brian Bolland, Dave Gibbons et Alan Moore. Déjà des petites célébrités dans le monde restreint des comics britanniques pour leur travail sur 2000AD, ils vont profondément marquer l’univers de DC. Alan Moore, notamment, s’il ne peut véritablement revendiquer la paternité de Vertigo, peut être considéré comme son parrain barbu, cool, charismatique, mais distant. 

Alan Moore young

Si le magicien est mondialement connu pour Watchmen, c’est surtout son travail sur Saga of the Swamp Thing (1984) qui inspirera par la suite l’esprit du label, pour au moins trois raisons. D’abord, Alan Moore y apporte une réinvention travaillée du personnage, qui sera l’une des marques de fabrique de Vertigo. Il place son personnage dans une psychologie ancrée dans le réel, approfondissant un questionnement débuté avec Miracleman en Grande-Bretagne. Ce faisant, il participe à l’élévation du médium des comics américains à un niveau plus ambitieux, parvenant notamment à placer l’auteur-scénariste à un nouveau statut d’importance. Morrison, Gaiman, Milligan et d’autres se placeront sur ce créneau, parvenant à se revendiquer comme des auteurs de marque à part entière. Enfin, Swamp Thing voit l’arrivée de Karen Berger (j’y viens !) à l’édition d’un titre prestigieux de DC. 

Alan Moore rompt avec DC après son mauvais traitement sur Watchmen. Par la suite, il sera d’ailleurs assez critique du travail de Berger et de Vertigo. Mais l’esprit de Swamp Thing continuera d’infuser ce qui deviendra par la suite le label défunt. 

Le proto-Vertigo

À la suite de Swamp Thing, Karen Berger continue sur sa lancée, éditant des comics qu’elle aime avec le soutien de Jenette Kahn et Dick Giordano. Et c’est véritablement l’âme de cette étudiante en littérature qui forgera le coeur de ce que deviendra plus tard Vertigo. C’est elle la véritable mère du label. Dans la deuxième moitié des années 80, cette dernière choisit de soutenir plusieurs séries qui renouvellent le genre, en faisant confiance à des auteurs britanniques pour relancer des personnages à leur manière. C’est ainsi que Berger laisse sa chance à Grant Morrison pour relancer Animal Man, puis Doom Patrol. Elle offre à Peter Milligan le soin de travailler sur Shade de Steve Ditko. Elle permet à Jamie Delano d’utiliser Constantine pour Hellblazer. Et enfin, bien sûr, elle permet à Neil Gaiman de réinventer Sandman, pour en faire un personnage bien différent du héros golden-age.

Ces quelques séries voient l’émergence de ce qui sera qualifié plus tard comme le proto-Vertigo. Cultes aujourd’hui, plusieurs de ses séries resteront néanmoins confidentielles à l’époque. Comme Doom Patrol, par exemple, qui n’a jamais vraiment décollé. Le porte-étendard du proto-Vertigo, c’est bel et bien The Sandman de Gaiman. Ses ventes se maintiendront toujours autour de 100.000 exemplaires, avant et après la naissance de Vertigo. Aussi, elle a montré qu’une série avec un lead pas franchement super-héroïque pouvait marcher, au niveau critique comme au niveau des ventes. Sandman a ouvert la voie aux générations de séries qui ont suivi, et les comics mainstream à une tonalité franchement adulte, à un genre particulier, à une réinvention intelligente. Mieux que nul autre, Sandman est celui qui incarne le mieux le label bourgeonnant.

Vertigo books

La naissance du label

Les débuts de Vertigo en tant que tel sont simplement l’histoire d’un passage presque invisible. En 1993, les séries phares du proto-Vertigo ont simplement changé de logo sur la couverture, troquant le DC Bullet pour le noir et blanc bien connu. Mais ce passage à priori anodin est pourtant lourd de sens. Avec ce nouveau logo, c’est une nouvelle réalité qui s’ouvre. Les livres de Berger acquièrent plus d’indépendance. Autrefois liés par les chaînes des standards maison, les créateurs acquièrent davantage de liberté. Dès 1993, dans leur mini-série Enigma, Milligan et Fregedo explorent cette liberté dans de nouvelles thématiques, notamment en représentant explicitement deux hommes ensemble au lit (à ma connaissance, une première chez DC). C’est également la première série officiellement creator-owned de DC. À partir du lancement officiel de Vertigo, Neil Gaiman voit également son contrat renégocié pour davantage de droits et d’autonomie. Nouveau logo, nouvelle ère.

Les années qui suivent voient se développer beaucoup de séries, qui peuvent être considérées comme la première génération authentiquement Vertigo. Ici, le fer de lance créatif serait peut-être plutôt The Invisibles de Grant Morrison, qui marque une évolution dans l’histoire du label. On retrouve moins la patte d’horreur moody et contemplative de Swamp Thing, qui a marqué Sandman ou Hellblazer. La série de Morrison développe un aspect plus rentre-dedans, punk-rock, avec un esprit décomplexé. Cette nouvelle évolution trouvera un écho chez Preacher (leader des ventes après l’arrêt de Sandman) ou Transmetropolitan (qui n’était pas initialement chez Vertigo). A côté de ça, dans la première génération perdurent néanmoins beaucoup de titres liés à Sandman. The Dreaming, Books of Magic, Lucifer, et de manière plus éloignée, Sandman Mystery Theater, l’une des meilleures séries Vertigo. On s’éloigne néanmoins de l’esprit Alan Moore, profitant des nouvelles libertés acquises.

La deuxième génération Vertigo

Au début des années 2000, la plupart des séries phares de l’éditeur arrivent doucement à leur conclusion. Dans les bureaux de Karen Berger et son assistante Shelly Bond, une nouvelle préoccupation s’invite : le renouvellement. Trouver de nouvelles séries, pour maintenir le label et le renouveler de l’intérieur. Les éditrices s’éloignent alors de la vague britannique pour chercher des auteurs maison, qui apporteront une fois de plus une nouvelle sensibilité à l’éditeur. Brian Azzarello et 100 Bullets, Diggle et Jock avec The Losers, illustrent bien l’entrée de Vertigo dans un territoire plus terre à terre que celui de l’horreur/fantastique. Brian K Vaughan, avec Y The Last Man apporte une sensibilité pop et une maîtrise du cliffhanger, qui apparente le comics à une série télé.

Mais la série phare de cette deuxième génération sera Fables de Bill Willingham, qui, à l’image de Sandman, bénéficiera d’un tas de spin-offs. Sur bien des points, Fables se retrouve dans la formule traditionnelle de Vertigo. On y retrouve un ancrage dans le monde fantastique, une utilisation forte des outils métatextuels. Mais Fables ne développe pas l’aspect atmosphérique et contemplatif des titres proto-Vertigo. Même s’il reste dans une tonalité adulte, il s’éloigne aussi du ton irrévérencieux et provocateur d’un Preacher. La série est davantage centrée sur son univers et sa trame narrative, avec un aspect plus pop et tout public. Sur bien des points, on sent que Fables jouit de la liberté acquise par les générations précédentes… mais ne cherche plus vraiment à ouvrir un nouveau terrain, inventer de nouvelles frontières. Certains n’hésiteront pas à dire que les années 2000 marquent ainsi déjà le déclin doux et progressif de Vertigo.

Des dernières années sous tension

A la fin des années 2000, Vertigo continue de sortir quelques beaux titres. American Vampire, iZombie, Sweet Tooth ou DMZ. Mais une série de séismes viennent secouer le label. En 2009, Paul Levitz quitte DC. Vertigo perd ainsi un soutien de poids avec le départ du publisher et président de DC. L’équipe suivante, avec Diane Nelson présidente et DiDio/Lee au publishing sera beaucoup moins bienveillante. En 2010, l’après Flashpoint provoque un reboot complet de l’univers DC. Les personnages Vertigo « en continuité » rejoignent officiellement l’univers principal. Swamp Thing, Animal Man, Constantine deviennent complètement des personnages DC. De niche éditoriale pour récits particuliers, Vertigo se transforme alors en simple label creator-owned de l’éditeur. Enfin, en 2013, Karen Berger s’en va, fatiguée de la perte de liberté progressive du label et de sa soumission aux intérêts industriels sous le nouveau management.

Le label continue sous l’autorité de Shelly Bond, collaboratrice de Berger depuis 93, qui cherchera à faire tenir la baraque. Mais après 3 ans, Bond est renvoyée en 2016, remplacée par Jamie S Rich par intérim, puis Mark Doyle. Vertigo cherche ainsi encore une fois un nouveau souffle, un renouveau. En 2018, Doyle annonce une ligne éditoriale inspirée par Sandman et plusieurs nouveaux titres, avec des auteurs parfois extérieurs aux comics. Mais le renouveau se noie très vite. Border Town est annulé suite aux accusations sur son scénariste. Hex Wives est annulé après 6 numéros. Second Coming fait un tel scandale que le scénariste demande à transférer les droits chez un autre éditeur. Safe Sex aussi. Suite au scandale du Bat-zizi sur le Black Label, DC replace une main de fer sur Vertigo et toutes les lignes « matures ».

Avec une indifférence crasse, DC met officiellement fin à Vertigo le vendredi 21 juin 2019, à l’âge de 26 ans.

Merci Vertigo !

Vertigo a apporté énormément aux comics. En leur temps, Karen Berger et son équipe ont vraiment fait venir un vent de renouveau et de liberté sur les comics. Vertigo a permis d’offrir une niche créative à tout ceux qui désiraient aller plus loin que les méga-crossovers et les événements testostéronés. Des auteurs phares ont émergé grâce à lui, revalorisant la place du scénariste à une époque où seuls les dessinateurs-stars faisaient loi. Il a offert un îlot d’indépendance où pouvaient s’exprimer des thématiques de marge. Les limites des possibilités ont été repoussées grâce à lui. Bon nombre d’entre nous ont repris, ou commencé les comics grâce à Vertigo. D’une manière ou d’une autre, en son temps, Vertigo a élevé le médium du comics à un niveau extraordinaire.

C’est avec difficulté et émotion que j’ai du écrire le petit parcours de vie de cette initiative éditoriale si particulière. Avec du recul, Vertigo tient une grande place dans mon expérience de lecteur de comics… et probablement celle de beaucoup d’entre nous ! Nous pouvons lui adresser une reconnaissance infinie pour tout ce que ce label a apporté.

You can still feel the impact today. Geoff Johns grew up reading Vertigo comics. Scott Snyder. All these guys. This is the stuff that impacted so many people. And that’s really its testament — the power and the effect and the freedom that they had to explore creatively as well. This was an exciting time. »  — Karen Berger

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Sindri Windback
Sindri Windback

Merci Vertigo pour tous ces chefs d’œuvres et cette patte indé qui a mené plus tard à ce qu’est devenu Image Comics avec le temps. Et franchement merci à Karen Berger qui est une des personnes qui a le plus contribué à l’essor du comics et de l’indé.