Le 29 mai, la mini-série Heroes in Crisis s’est terminée. Étant familier de Tom King, en posant le #9, j’ai poussé un cri dans nos bureaux : ingérence éditoriale ! Qu’on apprécie ou non le travail de l’auteur, on peut lui reconnaître son savoir-faire méticuleux dans la construction d’un comics. Or, ici, il y a beaucoup de choses qui ne fonctionnent pas dans l’intrigue générale, l’enquête, le rythme, les personnages… On se demande : qu’est-ce qui a pu se passer avec Heroes in crisis ? Et là, connaissant DC et le monde des comics mainstream, ressort la question éternelle : est-ce que Dan DiDio est venu fourrer son nez là-dedans ? L’occasion de revenir sur ce mythe pas si mythique de l’ingérence éditoriale, et de voir que la situation de la mini-série de Tom King est plus compliquée qu’il n’y paraît…

Ingérence éditoriale et rôle de l’éditeur

Mais avant de parler d’ingérence éditoriale, quel est le rôle d’un éditeur (ou éditrice) de comics ? Être un artisan de l’ombre, qui effectue un travail colossal. Son job est la supervision et la coordination d’un comics. En amont, il discerne des talents, écoute des pitchs d’histoire, maintient un réseau professionnel pour accompagner l’univers qui lui est confié. Il travaille en proximité avec toute l’équipe créative, qu’il supervise dans toute l’élaboration d’un comics.

Pour l’élaboration d’un single, voilà ce que fait l’éditeur. Avec le scénariste, il pose les délais et veille à leur respect ; il relit le script, vérifie les coquilles, la grammaire et l’esprit général ; si besoin, il fait des suggestions pour rendre le script plus efficace ; en cas de gros problèmes d’incohérence ou de caractérisation, il demande une réécriture partielle. Avec l’artiste, il envoie le script et pose là encore des délais ; il veille au respect de la continuité visuelle et à la cohérence entre script et dessins. Avec le coloriste, il envoie les pages et veille aux couleurs. Pareil avec le lettrage. Et pendant tout ce temps : veiller au bon moral de chacun, régler les problèmes d’égos, palier le moindre problème. Par exemple, si un artiste est lent à rendre ses pages : trouver un fill-in.

Je passe sur la gestion des sollicitations, des couvertures, de l’imprimerie. Vous voyez l’idée : l’éditeur gère, coordonne, manage au besoin… et fait ce travail sur une petite dizaine de titres. Dans le cas d’une maison comme DC, il se place sous la houlette d’un éditeur exécutif (DiDio) et travaille dans la continuité de l’univers qu’il sert. Idéalement, l’éditeur ne fait que servir l’histoire des créateurs. Mais parfois, il doit faire quelques remarques importantes par rapport à la cohérence interne ou externe de l’univers, et intervenir. C’est ce qu’on appelle l’ingérence éditoriale.

Un cas typique d’ingérence

Un premier exemple d’ingérence très connu remonte à six ans en arrière, en pleine période New 52. JH Williams III et W Halden Black sont sur Batwoman et reçoivent les éloges de la presse et du public. Mais en septembre 2013, le scandale éclate : les deux scénaristes quittent le titre avec fracas. Alors qu’ils veulent emmener le titre et le personnage plus loin, en brisant les status quo, ils se voient toujours rappelés à l’ordre par leur éditeur Mike Marts. Le plus souvent en dernière minute. D’abord avec les origines de Killer Croc, puis en changeant des conclusions d’arc et enfin, en interdisant le mariage de Kate et sa fiancée Maggie. Pas à cause du mariage gay, mais simplement parce que la règle de l’époque était : les super-héros ne se marient pas. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : les créateurs préfèrent partir.

Quelques années après, Marts partira pour Marvel. D’autres se sont plaint de son ingérence, à commencer par Gail Simone sur Batgirl, virée par e-mail. Reste que cet épisode fait date lorsqu’on parle d’ingérence éditoriale chez DC. On pourrait citer beaucoup d’exemples sur les 20 dernières années, notamment durant les New 52, comme celui de Perez, Liefeld, ou celui de Robinson. On peut parler aussi de la série 52, où Mark Waid a avoué en 2009 que toute l’équipe avait été mise de côté par DiDio sur le dernier numéro, malgré le soutien de l’éditeur Stephen Wacker.

C’est l’un des problèmes des Big Two, qu’on retrouve aussi abondamment chez Marvel (tout le run de Straczynski sur Spider-Man en est bourré). Il faut jongler entre une cohérence d’univers et la vision d’auteur. Et comme chacun tient à son poste dans une industrie fragile, on parle peu. Mais pour autant, l’ingérence éditoriale est-elle toujours mauvais signe ?

Pourquoi l’éditeur intervient-il ?

Sur le plan de la création, une oeuvre appartient à ses auteurs. C’est à raison un fait communément admis. Mais dans le cas du work-for-hire, la situation est plus compliquée. L’oeuvre appartient de fait à l’entreprise qui possède les personnages, en l’occurence, pour ce qui nous intéresse, DC Comics. Les auteurs délivrent une oeuvre personnelle, mais utilisent souvent des personnages qui viennent d’ailleurs. On se retrouve dans une situation étrange, au confluent de raisons artistiques évidentes et d’intérêts industriels. D’un côté, des auteurs parfois passionnés veulent offrir quelque chose de fort. De l’autre, les uns veulent sauvegarder leurs propriétés intellectuelles et la cohésion de leur univers. Et la question n’est pas toujours simple à gérer.

J’aimerais dire que dans tous les cas, l’indépendance d’un créatif vaut toujours mieux que l’intérêt des groupes commerciaux. Question de principes personnels. Mais néanmoins, je ne suis pas sûr que ce soit toujours vrai. Au nom de principes comme les miens, où l’intégrité artistique est toujours première, on considère que l’ingérence éditoriale est toujours mauvaise. Au point que parfois, on a tendance à accuser d’ingérence éditoriale lorsqu’une oeuvre ne nous convient pas. Car la vérité, c’est qu’on parle d’interférence uniquement lorsque quelque chose cloche. Car on entend rarement un auteur avouer que tel élément de son intrigue vient d’une idée de son éditeur. Et pourtant, tout comme il y a eu de gros fails, il y a probablement eu de grandes réussites grâce à des ingérences éditoriales bien pensées.

Le tout étant de parvenir à fournir des conseils et des inputs qui ne viennent pas casser la dynamique de création, mais servir l’histoire et les personnages pour les amener sur des routes pertinentes. Le problème, c’est que ce n’est pas toujours le cas.

Et Heroes in Crisis, alors ?

Est-ce que la limited-series de Tom King et Clay Mann a connu ce problème ? Un input assez maladroit de la part des éditeurs ? Une ingérence trop importante de Dan DiDio ? La théorie souvent avancée dans les articles sur Heroes in Crisis, c’est qu’à l’origine, Tom King est venu avec son idée du Sanctuary. Puis, DC, et notamment le publisher in chief, lui aurait demandé de le transformer en event, en lui imposant les personnages sur son histoire. Un cas parfait d’ingérence, descendant directement de la tête pensante de l’éditorial. C’était aussi ma propre théorie pour expliquer l’échec relatif d’Heroes in Crisis, exprimé dans le Podcast spécial. Afin d’en avoir le coeur net, je suis parti à la recherche d’informations plus précises. Mais à en croire les interviews de l’auteur (qui peuvent aussi être prises avec des pincettes), il semblerait que la situation soit légèrement plus compliquée.

L’auteur n’a effectivement pas eu le choix des personnages pour son histoire. Mais de son côté, il présente les choses de cette manière. DC lui aurait réclamé un event. Mais plutôt que de jouer dans le cataclysme habituel, il a voulu lui donner une touche personnelle, comme il le fait toujours. Il aurait donné une idée générale, un pitch vague autour de son idée : « c’est une histoire sur un héros qui fait une erreur et deux autres héros qui sont accusés pour cette erreur, dites moi qui j’utilise ». À cette demande, les éditeurs de DC lui ont confié Wally d’un côté, et Booster et Harley de l’autre. On est plus que dans une ingérence éditoriale de base, où on lui aurait dicté ce qu’il devait faire ou changé ses plans comme pour Batwoman.

Les problèmes d’Heroes in Crisis sont ainsi plus complexes qu’il n’y paraît. S’il y a faute éditoriale, elle n’est pas forcément où on l’attend. On peut regretter d’un côté le choix de personnages offerts à Tom King, qui n’était sans doute pas judicieux au vu du sujet traité. Et de l’autre, peut-être que le deuxième problème éditorial, c’est justement l’absence d’ingérence. Personne n’a osé dire à l’auteur qu’il allait peut-être trop loin, qu’il gérait mal son rythme ou son intrigue. Et ça, c’est une double-faute éditoriale.

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urbanvspanini10
urbanvspanini10

Très bon article qui m’éclaire enfin sur le rôle d’un éditeur, bon boulot.
J’aurais 2 questions sur le sujet :
– Si un créateur importe une de ses créations dans une entreprise comme DC ou Marvel. Est ce que son personnage lui appartient toujours ou il appartient désormais pleinement à l’éditeur ?

– Est ce que tu connais des ingérences éditoriales bien pensées ?

Sinon est ce que King aurait pu refuser de prendre les personnages qu’on lui imposer ?

mavhoc
mavhoc

Comme toujours, un bon article, un peu court cela étant. Mais agréable à lire.

Corwyn McFly
Corwyn McFly

Et si l’ingérence éditoriale n’y était pour rien ? Et qu’au final en essayant de comprendre le naufrage de HiC en mettant ça sur le dos de Dan Didio c’était pour se voiler la face : Tom King a foiré son récit. Il est arrivé avec un plot, on lui donne 3 personnages et il délivre un récit médiocre : une absence d’enquête, un team-up improbable et une fin bâclée. Le tout saupoudré bien sûr de son thème préfèré sur le traumatisme qui est la partie la plus réussie. Au final qu’en retire t’on ? Wally est au frigo et n’est plus dans les pattes de DC à traîner son spleen. L’éditeur est content, ça fait parlé de DC, les fans crient leur tristesse sur les réseaux sociaux et reviendront au prochain évent. Life goes on.