Mercredi dernier, Heroes in crisis, la série de Tom King et Clay Mann, est enfin arrivé à son terme. Dire que le projet anciennement baptisé Sanctuary a fait couler beaucoup d’encre cette année est peu dire. Toute la communauté comics s’est divisée par rapport à ce travail-là. Dès notre review du #1, il nous a fallu exprimer deux avis différents, avec d’un côté Watchful, positif et optimiste et de l’autre moi-même, plus sceptique. On a accusé la série de détruire l’idée d’espoir et de jouer dans la surenchère, notamment à cause du traitement de Wally West. Mais maintenant que la série est finie, il est enfin temps de revenir sur ces neuf numéros afin de réaliser un bilan général. Était-elle si terrible que ça ? Malheureusement, peut-être un peu.

Batgirl and Harley

Stress post-traumatique et tentative de guérison

Sur le plan thématique, l’événement de King se place parfaitement dans la continuité de son oeuvre récente. On y retrouve ses thèmes fétiches depuis facilement deux ans : la question du stress post-traumatique, la dépression qui en découle et le sentiment réalité déformée. On trouve ces idées dans Batman. Il y dépeint un héros profondément traumatisé par la tragédie qui l’entoure. Son enfance, sa culpabilité par rapport à la Bat-Family… Le chevalier noir cherche un ilot de stabilité, alors que son ennemi Bane cherche à le briser. King montre un héros toujours plus proche du gouffre, mais en quête d’équilibre, voire même de happy end. On retrouve ces mêmes questions dans Mister Miracle, avec un homme marqué par le traumatisme, qui cherche à échapper à sa réalité… mais finit par l’accepter, car même faussée, elle lui apporte un équilibre à travers sa famille.

Heroes in Crisis joue sur la même corde et fonctionne comme un troisième acte sur la question du traumatisme. On a beaucoup avancé que les héros en crise représentaient un grand pas pour s’éloigner de Rebirth… mais au contraire, sans cet événement éditorial, la série n’existerait pas. Suite à Flashpoint, la réalité n’est plus ce qu’elle était. Et c’est Wally West, le symbole de Rebirth, qui vient en montrer les conséquences psychologiques. Contrairement à Scott Free qui trouve son salut dans sa famille, Wally trouve son traumatisme dans leur absence. Son point d’équilibre a disparu. Il vit une perte, qui le mène jusque dans des retranchements invraisemblables. Il apprend néanmoins à se reconstruire avec une nouvelle famille : Bros before heroes. Au vu de son statut, Wally était le personnage parfait pour cela. Dommage qu’ils aillent trop loin, en le transformant en psychopathe complet, comme l’a souligné Blue (allez le lire !).

Batman confessionnal

Une histoire qui ne sait pas sur quel pied danser

Lorsqu’on réfléchit sur le fond du projet, Tom King développe des choses intéressantes. En plus du stress post-traumatique, il pose encore beaucoup de questions. Sommes-nous vraiment en sécurité dans les endroits qui nous paraissent sûrs ? Comment réagir aux projections que les autres calquent sur nous ? Pourquoi ce silence si lourd sur les problèmes de santé mentale ? Mais, problème : le récit ne sait pas sur quel pied danser. Il alterne entre une intrigue de meurtre, où il faut élucider un mystère, et une histoire sur les traumatismes. Malheureusement, les deux objectifs ont du mal à se marier. Les auteurs passent beaucoup de temps à éluder le mystère, au point qu’on en perd la saveur du fond. On arrive ni à adhérer pleinement au discours, ni à adhérer à l’histoire, restant toujours dans l’expectative. Ici, la mise en forme du récit nuit à son propos.

Abordons un exemple précis : les full-page en 9 cases, en mode confessionnal. Sur le principe, l’idée est géniale : montrer des héros qui parlent ouvertement de leurs histoires, leurs traumatismes. Mais souvent, elles viennent perturber la fluidité de l’histoire, sans lui fournir de valeur ajoutée. Et surtout, peut-être le pire : à plusieurs reprises, les personnages ne sonnent pas vraiment réels, mais comme une version générique d’eux-mêmes. On passe neuf numéros à suivre une bande de personnages en train de courir et une trinité fantomatique qui cherche un coupable. Avec au milieu, des intermèdes d’une page, des flash-backs et des tentatives de confondre le lecteur dans le mystère. Ce mode fragmenté de narration détourne le lecteur du message initial de ses auteurs.

Un sanctuaire fantôme

En fait, Heroes in Crisis souffre d’un problème lourd : elle ne parle pas de héros en crise. Ou alors, beaucoup (beaucoup) trop en surface. On aimerait ressentir un véritable effroi lors de la révélation du #5, surtout vu son parallèle avec Watchmen. Mais c’est dur de ressentir le choc lorsque l’histoire ne nous a donné aucun appui, aucune motivation pour le ressentir. Dans ma tête, je le comprends bien : Tom King cherche à commenter notre tabou sur le traumatisme, en dénonçant le silence du DCU à ce propos. Mais dans mon coeur, impossible de le ressentir. Sanctuary est secret ? Mais pourquoi ? Pourquoi y a-t-il un tabou autour des problèmes des héros ? Tout fan de super-héros se doute bien de la réponse… Mais on se perd dans l’histoire au point de ne pas prendre le temps de bien le développer et lui donner chair, notamment émotionnellement.

À mon sens, cela vient notamment de l’aspect fantomatique du Sanctuary. Une règle de narration classique consiste à montrer les choses plutôt qu’à les dire ou les expliquer. Elle vaut ce qu’elle vaut… mais c’est exactement ce que King ne fait pas par rapport au lieu au coeur de l’action. Le lieu thérapeutique des héros n’est jamais vraiment montré, ou alors à peine, à travers des flash-backs. La plupart du temps, il est simplement expliqué. À travers les dialogues de la Trinité, à travers les paroles dans le confessionnal ou à travers certaines. Le Sanctuary devrait être au coeur de l’intrigue pour véritablement exploiter les personnages… Cette tendance à l’explication est aussi manifeste sur le cas Wally West, qui part complètement en vrille dans les deux derniers numéros… notamment parce que ses actions n’ont pas du tout été bien amenées.

Et la partie artistique ?

N’oublions pas que les comics sont avant tout visuels. Parfois un comics à l’histoire moyenne est sublimé par un dessin extraordinaire, qui donne envie de lire malgré tout. Est-ce que c’est le cas ici ? Meh. À première vue, Clay Mann et les autres semblent convaincants. Le dessin, bien que très classique, est bien soigné. Les couleurs sont toujours très réussies, et représentent l’un des points forts de la série. Tomeu Morey parvient à sublimer les dessins de Clay Mann et Mitch Gerads. Les double-splash pages qui introduisent les numéros sont souvent extraordinaires, remplies de détails et créatives. Les environnements, notamment, sont toujours très forts.

Mais lorsqu’on regarde plus en détail Heroes in Crisis, c’est moins le cas. Souvent, les visages de Mann sont statiques, vides, expriment peu de choses. Les dessins sont froids et participent à l’absence de ressenti pour le lecteur. Et j’ai déjà eu l’occasion d’exprimer dans une chronique ma fatigue sur la tendance du dessinateur à sexualiser les personnages féminins. En réalité, tous les personnages sont représentés comme des jouets et semblent artificiels. Tout cela finit par laisser un goût ambivalent une fois la série terminée.

Heroes in crisis -Wally flowers

Heroes in Crisis est une série en demi-teinte. Portée par une histoire de crime bancale à la résolution facile, elle échoue sur son objectif premier, pourtant louable : parler du traumatisme des héros DC. La série aurait gagné à se concentrer véritablement sur le traitement des personnages et jouer un peu moins la carte de la mini-série événement. Que cela serve de leçon aux éditeurs : mieux vaut foutre la paix à Tom King.

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Les +
- Une volonté d'aborder des sujets importants
- Des environnements détaillés et quelques pages somptueuses
Les -
- Des personnages complètement out-of-character
- Une enquête bancale qui ne tient pas toujours debout
- Une difficulté à trouver le ton juste
- Une structure mal maîtrisée
- Un sentiment d'ingérence éditoriale et de gâchis
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Corwyn McFly
Corwyn McFly

Une fois le dernier numéro refermé j’ai été incapable de savoir ce que j’en pensais. J’ai relu l’intégrale de la mini série et… rien. Et puis la réponse s’est révélée grâce à ta review : c’était décevant.
Tom King s’est pris les pieds dans le tapis. Alors oui, il y a eu des moments vraiment sympa : la confession de Batgirl, l’amitié entre Blue et Gold, cette scène entre un Batman stoïque et un Barry parcourant le monde et les pages de titre de Clay Mann mais c’est bien peu. Concernant le traitement de Wally West, le personnage en lui même ne m’a jamais intéressé vu que je fais parti des lecteurs habitué à Barry Allen et du coup son sort ne m’a pas ému même si son geste est totalement WTF.
Au final, on reste avec une histoire qui se voulait comme une Identity Crisis Rebirth et on se retrouve avec un truc qu’on oubliera assez vite à l’exception des fans de Wally qui ne pardonneront pas à Tom King.
Peut être faudrait il que Tom King se sorte de son thème de prédilection à savoir le PTSD car franchement ça commence à lasser et Heroes in Crisis en est la preuve.

knightwing
knightwing

Ayant été un grand défenseur de la série, je dois bien admettre que c’est décevant. Je vois où Tom King nous emmène, j’aime beaucoup l’idée, mais malheureusement il le fait mal. Mais une chose m’est immédiatement venue à l’esprit en lisant le #8, c’est que je suis certain que quelqu’un est venu trifouiller dans son histoire, et ça fait plaisir de voir que je ne suis pas le seul à le penser.

Là où j’ai un vrai problème, c’est que beaucoup de gens crachent dessus d’une force que je trouve disproportionnée. Oui, c’est pas très réussi, mais de là à dire que c’est « la pire merde de l’univers », « le pire comics de tous les temps », non clairement pas parce qu’au moins il aura tenté quelque chose de différent de ce que sont les habituels event des univers de super-héros. Et rien que pour ça je pense qu’il faut le respecter un minimum. (je parle surtout pour le public US, parce que quand je vois les notes qu’ils ont mis à Metal et à ce genre d’event, et celles qu’ils mettent à HiC, c’est n’importe quoi.)

urbanvspanini10
urbanvspanini10

Après ce dernier numéro c’est un « meh » pour moi. Ça m’a quand même donné envie de voir ce qui va arriver à Wally par curiosité mais aussi par intérêt (Alors que j’aimais pas le personnage dans Titans (2016) fut un temps).

Clairement on comparer l’event à Indentity Crisis à son annonce, mais je pense qu’il tient plus du Identity Crisis en terme d’impact négatif sur le lectorat, que de qualité du récit. Il y a des caractérisations qui pose problème et le déroulement de l’intrigue. Ainsi que l’éditorial de DC où le destin de Wally semblait avoir était caché à tous les auteurs jusqu’aux numéro 8.

J’ai trouvé l’event plus intéressant quand les ties-ins traitait de la mort de Arsenal (Il va me manquer lui)

Bref, vivement « Event Leviathan »

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