Mercredi, le trailer tant attendu de Watchmen de Damon Lindelof est sorti. Vous le savez, je ne vais pas faire un dessin : il a osé reprendre cet univers pour en imaginer la suite. Bien évidemment, ça divise. Les uns l’attendent comme le messie, les autres considèrent que l’idée est proche de l’hérésie. Avec tout ça, Watchmen est de nouveau au centre de l’attention et la question se pose… Peut-on (oser) interroger notre rapport à l’oeuvre et son auteur ?

Watchmen

Moi, Watchmen et Alan Moore

D’abord, laissez moi parler de ma vie. Juste histoire de vous faire un petit disclaimer sur mon rapport à Watchmen et son scénariste. J’ai découvert ce récit en 2007, quelques mois après mes 20 ans. C’est le premier travail signé DC que j’ai lu. Jusque là j’étais uniquement focalisé sur le tisseur rouge et bleu de la concurrence. J’ai voulu lire Watchmen pour élargir mon horizon. Après tout, on m’avait dit que c’était l’Oeuvre majeure de l’art séquentiel (parce que pour Watchmen, on parle pas de comics, on parle « d’art séquentiel » et de « roman graphique »).

Ça n’a pas été la claque que j’attendais. Il y avait des choses intéressantes (notamment l’aspect uchronique et politique qui fascinaient l’ancien étudiant en histoire). Mais je me rappelle surtout avoir trouvé ça bavard. La composition était intéressante et le dessin précis, mais moyen (avec des couleurs dégueulasses). Je suis passé à côté d’une partie du propos de Moore. C’est pour ça que je l’ai relu 2 ans après, avec une culture comics plus aguerrie. Là, j’ai apprécié la mise en récit de l’héritage des comics. J’ai mieux compris la remise en question du super-héros. Et j’ai beaucoup aimé la narration déconstruite, particulièrement dans le #4.

En fait, théoriquement, j’aurais vraiment du adorer Watchmen. Je suis friand de métafiction, de jeux narratifs, de références littéraires, de niveaux de lecture et du mélange des genres. Watchmen avait tout pour me plaire… mais les Gardiens ne m’ont jamais vraiment séduits. Et j’ai beau reconnaître son apport à la culture comics, je ne suis pas un fan du magicien barbu britannique.

Le « Citizen Kane » des comics

Il y a plusieurs raisons à ça. D’abord : je ne ressens absolument rien pour ses personnages et je n’arrive pas à m’intéresser à leur intrigue. Watchmen a beau se prétendre « réaliste », les relations qu’ils entretiennent me semblent fausses. Je trouve le ton employé par Moore fatiguant et prétentieux, semblable à un étudiant en 3è année de littérature brillant qui se croit obligé de montrer combien il est malin. Et si le vague espoir qui transparaît de l’oeuvre est tellement amoché par un cynisme glacial qu’il me laisse complètement froid. C’est plus de l’espoir, c’est de l’espérance.

Voilà, ça c’est pour mon avis subjectif. Mais au-delà de Watchmen, il y a aussi l’effet Watchmen. Le récit de Moore et Gibbons est passé à la postérité comme le « Citizen Kane des comics » (à la surprise de son dessinateur). Un statut de classique absolu, intouchable. Il a influencé des décennies de comics. Il a eu un effet incroyable sur la représentation des comics dans la sphère mainstream. Mais ce statut et cette influence me pose aussi question. Doit-on forcément revenir constamment à Watchmen en 2019 ? Faut-il toujours le considérer comme un graphic-novel indispensable ? Et si vous me permettez la question, est-ce qu’on a le droit de le critiquer Watchmen ?

Quand on y réfléchit, Watchmen n’est pas le premier comics à établir une critique du super-héros. Dark Knight Returns de Miller l’avait déjà fait. La série Squadron Supreme de Gruenwald chez la concurrence avait aussi bien éméché l’homme providentiel. Les comics indés de l’époque mettaient déjà de la violence et du sexe dans leurs publications. Ce questionnement sur la peccabilité du héros trouve déjà ses prémisses dans les années 70, pour ne parler que de DC. Est-ce que Watchmen ne serait pas finalement une pièce parmi d’autres allant dans un mouvement de remise en question des comics, et notamment du super slip, dans une Amérique tourmentée ?

Au-delà de l’opus magnum

Avec son réalisme, sa prétention d’être un opus magnum qui cite Nietzsche et William Blake, Watchmen a contribué à faire des comics quelque chose de sérieux et noble. Un truc dont on peut parler dans les réceptions guindées et qu’on peut acheter dans les librairies savantes. Grâce à Watchmen, on a compris que les BDs, c’est pas pour les kids, c’est pas un truc de gamins. Honnêtement, je suis content que cela ait pu ouvrir la porte à une génération de comics plus ambivalents et compliqués. Mais je suis triste que la postérité culturelle de Watchmen repose davantage sur son esprit dark et cynique, plutôt que son usage du symbole, de l’allégorie ou sur sa structure.

J’en parlais justement l’autre jour en podcast. À mes yeux, les comics pour gamins du Silver Age sont parfois aussi marquants qu’une citation très intelligente du très intelligent Alan Moore. J’aime quand un comics me prend aux tripes. Mais j’aime aussi qu’il me stimule par des concepts tarés, qu’il éveille la fantaisie et l’imaginaire qui sommeille en moi. Et ça, je le trouve beaucoup mieux dans une relecture de certaines histoires de 1971 que dans Watchmen. Lorsque Roy Thomas met dans la bouche d’Ant Man dans Avengers #93 : « Les humains sont marrants, ils croient qu’aucune autre créature qu’eux-mêmes ne ressent de la douleur… C’est parce qu’ils n’ont jamais entendu une fourmi crier ! », allez savoir pourquoi, ça me bouleverse plus que les sentences du Doctor Manhattan.

Je sais bien que tout le monde n’a pas les mêmes aspirations que moi. Et tant mieux. Je suis content si les gens aiment Watchmen. Mais à force de lui donner des ailes et des auréoles, d’en faire une oeuvre sacro-sainte, voire sacrée, il s’est transformé en relique pieuse qu’on ose plus toucher. Un peu comme une pièce de musée de laquelle il faudrait retirer la moindre poussière sous peine de l’abimer. Un fait culturel à considérer avec distance. Plus de 30 ans après sa publication originale, est-ce qu’on ne pourrait pas accepter d’oser parler de Watchmen pour ce qu’il est (une histoire intéressante et influente des années 80, avec ses qualités et ses défauts) plutôt que pour ce qu’il représente ?

Watchmen

Watchmen n’appartient pas (qu’)à Alan Moore

Il y a beaucoup de choses que je concède aux fans de Watchmen et Moore. Oui, c’est une oeuvre pensée et structurée de façon assez admirable. Faut-il pour autant parler de graphic novel, je ne sais pas : sur la forme, ça reste un trade de 12 comic-books. Mais soit. Oui, en amont de Watchmen, des promesses ont été faites aux auteurs sur les droits des personnages. Oui, DC a été sacrément filou en rééditant constamment la poule aux oeufs d’or, sans jamais rendre les droits aux auteurs… qui, en même temps, ne se sont jamais sentis vraiment coupables de piquer allègrement à Steve Ditko et aux autres créateurs Charlton.

D’un point de vue cyniquement légal, Watchmen appartient bien à Warner et DC, qui peut allègrement sortir des Doomsday Clock, des Before ou des séries sur HBO. C’est leur droit légal le plus propre : Watchmen n’appartient pas à Moore et Gibbons, mais bel et bien toujours à DC. D’un point vue éthique et moral, la balance est cependant plus compliquée. Sur ce point-là, DC continue d’utiliser une création originale d’auteurs comme mine d’or financière inépuisable. Là-dessus, je suis d’accord avec tous les critiques de la série de Lindelof : aussi talentueuse soit-elle, elle reste une exploitation commerciale qui pose quelques questions éthiques.

Mais d’un point de vue herméneutique, Watchmen n’appartient pas à DC. Elle n’appartient même pas à Alan Moore, quoi qu’il pense de ses droits bafoués. Watchmen a pris son indépendance, pour appartenir à son lecteur.

L’être au monde du lecteur

Pour expliciter mon propos, j’aimerais invoquer ici l’esprit de la philosophie herméneutique, et plus particulièrement de mon camarade Paul Ricoeur. Ce dernier a beaucoup réfléchi au statut du texte, notamment dans Du texte à l’action. Dans son article La fonction herméneutique de la distanciation, Ricoeur s’intéresse au passage du discours à l’oeuvre. Pour lui, l’œuvre est une composition, qui rentre dans une catégorie de genre littéraire et reçoit son individualité par le style d’un individu. Un discours, une idée, est modelé pour devenir une oeuvre, porté par le charisme et les talents de l’écrivain, notamment grâce à son style. L’idée est fixée dans le langage (et pour le comics, dans l’image), dans lequel les auteurs s’impliquent eux-mêmes pour modeler un sens.

Mais à partir du moment où le discours est mis par écrit et que l’oeuvre est là, elle échappe à son auteur. Elle devient autonome, s’affranchit de son contexte social et de la psychologie de l’auteur, pour rencontrer tous les lecteurs possibles à travers l’histoire. Pour Ricoeur, écrire, c’est prendre une distance avec son texte. L’œuvre est coupée de son contexte. Les uns diraient qu’il faut retrouver la psychologie de l’auteur et atteindre son génie pour réussir à comprendre et à interpréter. Les autres qu’il faut laisser l’œuvre à distance pour trouver son sens par la structure du récit. Mais Ricœur refuse ces alternatives. Pour lui, la distance marquée entre le texte et son auteur ouvre une nouvelle possibilité : celle de l’être au monde.

Il est possible de se projeter dans le monde de l’oeuvre, afin d’y trouver de nouvelles possibilités d’être. Interpréter une oeuvre n’est pas comprendre le contenu d’un sens figé dans le marbre, mais de trouver la possibilité de monde que dégage l’oeuvre pour y projeter ses propres possibles. Non pas chercher un sens derrière l’oeuvre, mais observer le monde qui se déploie devant elle, pour que l’oeuvre transforme notre vie.

De ce fait, Watchmen appartient tout autant à tous les lecteurs qui se succèdent qu’à Alan Moore, ou DC. Que DC exploite allègrement l’oeuvre, c’est un fait qu’on peut questionner. Mais ils offrent aussi à Lindelof et d’autres la possibilité de partager leur propre leur vision. Ils permettent d’étendre l’être au monde de Watchmen à ceux qui suivent. Ainsi, ils permettent de se re-concentrer sur l’oeuvre plutôt que le mythe. Ils montrent que Watchmen n’est pas obligé d’être une oeuvre intouchable et monolithique, mais qu’elle reste une oeuvre reçue à travers les générations. Une oeuvre qui continue de s’étendre pour toucher ceux qui l’aiment. Watchmen, en son temps, a osé profaner les idoles superhéroïques. Et peut-être était-ce nécessaire… Mais aujourd’hui, est-ce qu’on ne pourrait pas enfin oser profaner l’idole qu’est devenu Watchmen ?

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kasongo
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Profanons ! \o/

mavhoc
mavhoc

Un point que je ne comprends pas : Pourquoi opposer Watchmen aux comics du Silver Age quand le propos de Watchmen, de l’aveu même de Moore est de souligner la supériorité des comics du Silver Age, de leur « pureté » permettant un propos plus profond, plus fort, et un non-réalisme permettant justement de transcender les limites du dark and grimmy ?