De l’objet fantasmé au phénomène actuel, l’évolution d’Harley Quinn ne s’est pas produite à un instant T, mais répond de plusieurs événements successifs. D’une certaine manière, elle a toujours été un personnage subissant une métamorphose continue dans les comics selon son utilisation dans les autres médias. Originaire de la série animée Batman The Animated Series, le personnage, en une vingtaine d’années, a accumulé l’influence de sa version Arkham l’ayant fait entrer dans la culture populaire, appuyé six ans plus tard par Margot Robbie. Harley Quinn est définitivement un personnage instable, perdue. Son créateur n’a plus aucun pouvoir sur elle, sinon celui d’être invité à écrire des back-up. Harley Quinn devient un objet pleinement manipulé pour attirer le public. Une marque. Intrigué par ce qu’un lectorat peut trouver dans le titre régulier à succès depuis 2011, j’ouvre la plaie douloureuse des fans du personnage qu’est le run de Jimmy Palmiotti et Amanda Conner. Les années 80 ont connu le couple de scénaristes Roy & Dann Thomas. L’ère moderne sera marquée par Jimmy Palmiotti et Amanda Conner.

Jimmy Palmiotti et Amanda Conner : une collaboration naturelle

Le duo se connait depuis ses débuts. Jimmy Palmiotti est encreur d’origine. Dans les années 90, il débute chez Dark Horse sur un titre Alien, et gravit les marches jusqu’à devenir l’encreur de Joe Quesada pour le célèbre Marvel Knights : Daredevil de Kevin Smith. En 2000, il s’essaye au métier de scénariste chez l’éditeur Top Cow avec Gatecrasher co-scénarisé par Mark Waid et illustré par Amanda Conner. Elle, n’était qu’une artiste remplaçante chez Marvel. L’éditeur la plaçait sur un numéro d’une série à l’autre. Ce n’est qu’avec la demande de Disney d’un comics de la série animée Gargoyles qu’Amanda Conner, seul projet de série régulière tenu par l’artiste. Ils se rencontrent alors chez Marvel, alors qu’on propose à Jimmy Palmiotti d’encrer les couvertures d’Amanda Conner sur le titre. Il deviennent rapidement amis. De par leur relation, Amanda Conner arrive sur un projet sombre de Mark Waid, où elle sera encrée par son compère. Leurs chemins se sont de nouveau croisés avec Power Girl : Power Trip. Jimmy Palmiotti encrait les planches de Conner, sous les projecteurs dédiés au scénariste Geoff Johns. Amanda Conner a entamé son ascension. Leur travail sur le personnage de la mini-série Terra marque leur première collaboration, avec Jimmy Palmiotti au poste de scénariste. En 2009, ils reprennent ensemble leur travail sur Power Girl, sans Geoff Johns, mais accompagné de Justin Gray.

2011, les New 52 s’annonce comme un renouveau massif pour l’univers DC, capable de redéfinir les nouveaux héros à succès de la maison. Harley Quinn, forte d’une popularité naissante chez les cosplayeuses et amateurs de jeux vidéos, obtient un titre régulier. L’équipe annoncée n’est autre que Palmiotti et ConnerPalmiotti était un scénariste ayant acquis une confiance chez lectorat. Depuis 2006, son run mené sur Jonah Hex aux côtés de Justin Gray a marqué les esprits, de par la variété des histoires et les artistes invités (Phil Noto, Darwyn Cooke, Dick Giordano, Ryan Sook, …).

Sexe, Violence, et absurdités

Souvent réduit à l’un des titres les plus effarants du catalogue de DC Comics, je pense qu’Harley Quinn est également un titre incompris. Il n’est pas haï à tort, mais n’est pas apprécié pour les mauvaises raisons. Jimmy Palmiotti et Amanda Conner étaient deux artistes en devenir, dont le rapport à l’industrie du comics a grandement influencé leurs vies. Avec Harley Quinn, les fans ont cru qu’ils étaient devenus des opportunistes surfant sur le succès du personnage, ne vendant que des aventures aléatoires pour leur profit personnel. Or, les deux artistes n’ont pas changé. Ils ont apporté chez Harley Quinn une évolution nouvelle à travers leur personnalité, et leurs défauts. Si on s’intéresse aux œuvres passées de Jimmy Palmiotti, l’artiste nous avait déjà donné un avant goût de ce qu’allait donner sa version d’Harley Quinn. Ce run reprend les grands traits de leur travail sur Power Girl. L’humour vulgaire au possible ne fait que s’accentuer chez Harley Quinn, et l’idiotie n’est que de moitié. On reconnait son humour, à travers duquel il cache des symboles, des non-dits plus ou moins fins.

Les aventures de Harley intègrent des idées, aussi communes soient-elles (morale écologiste, critique politique générale, parodie du gang de rue, etc.), mais tente une évolution du personnage sous son air d’adolescente en quête d’un énième love-interest. L’émancipation dans sa relation avec le Joker n’a jamais été aussi proche, et on peut penser que les scénaristes auraient pu tuer le clown du crime s’ils en avaient eu la possibilité, dans le cinquième volume du titre New 52. Car Harley Quinn est de loin le titre le plus violent du catalogue DC. Il intègre des litres d’hémoglobine et une vulgarité rarement perçue chez DC (on vous rappelle Batman Damned ?). Jimmy Palmiotti se permet de faire chez un éditeur des Big Two ce qu’il devait faire en indépendant auparavant. Son travail sur Harley Quinn est dans la continuité de ses délires dans Sex & Violence. Les aventures de Harley Quinn répondent à un schéma du scénariste dont il se servait comme exutoire chez des éditeurs indépendants pour mettre en scène nudité et violence extrême. A ce propos le couple ne manque pas de rappeler qu’ils subissent encore une censure importante de la part de l’éditeur. Il ne craint donc pas de côtoyer la censure, et exprime une sexualité débridée chez Harley Quinn. Si le contenu resterait inchangé, la forme serait très similaire au sulfureux Sex & Violence.

Une vision artistique différente du personnage ?

Dire de Jimmy Palmiotti et/ou d’Amanda Conner qu’ils ne sont que des no-name de l’entreprise DC serait faux. Il s’agit de scénaristes/artistes ayant toujours eu leurs travers. Et ils étaient connus. Il est question d’un comique auquel nous sommes sensibles ou non. Mais Harley Quinn n’est prétexte à une histoire que parce que les scénaristes ne la considère que comme un prétexte à des scènes ou des blagues que les scénaristes ont envie d’écrire. Harley Quinn face à des monstres tueurs de sans-abris, allons-y. Alors quel est le problème avec Harley Quinn ? La difficulté à apprécier son contenu ? Il ne s’agit pas encore d’un défaut propre à Harley Quinn, mais à Palmiotti notamment. Son écriture a toujours désorganisé la construction de son récit. Il passe d’une scène à une autre, sans autre raison qu’il avait envie de la montrer. Le sens et l’esthétique ne sont pas ses critères. Et en ce sens, il est un scénariste particulier reposant sur une méthode personnelle unique – sans parler de son humour si particulier.

L’éditeur semble pourtant toujours considérer ses artistes en tant que tel, malgré une relation à priori conflictuelle sur le plan de la forme. Jimmy Palmiotti et Amanda Conner ont quitté depuis Harley Quinn, et semblent se tourner vers la création d’un univers à eux, amenant chez DC leurs créations provenant d’éditeurs concurrents, à savoir Painkiller Jane, une création de Jimmy Palmiotti. Preuve que les ambitions « artistiques » de ces compères n’ont pas disparues, mais ce sont adaptées au personnage de Harley Quinn pour se l’approprier à travers une version moderne déjà connue du public. Une création qui semble leur avoir quelque peu échappé au point d’être désormais une vision récupérée d’une équipe créative à une autre.

Dans le fond, Harley Quinn présente un reflet très étrange de l’industrie du comics. Comme si un succès pouvait se permettre d’accumuler les tares d’un univers connecté et son rapport aux intrigues variées, tout en étant un titre en marge de toute conséquence sur l’univers DC. De ce fait, mieux comprendre Jimmy Palmiotti ne veut pas dire l’apprécier, mais porter un tout autre regard sur le personnage d’Harley Quinn, en apprenant à accepter qu’il s’agisse d’un personnage encore jeune, dans une constante évolution au même titre que tout autre personnage.

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Étrange personnage constitué de framboises. La légende raconte qu’il aurait une quelconque appartenance à l’école du micro d’argent. Il consolide sa morphologie linguistique et cherche à se perfectionner dès que possible. Profondément inspiré par Françoise Hardi et Zizi Jeanmaire, il écrit par passion. Amoureux de culture, il n’a jamais su se détourner de son premier amour qu’est le monde des comics. Élevé dès ses premiers pas par Bruce Timm qui lui a montré la voie de la sagesse, il s’entraine depuis comme un samouraï et accumule les reliures, les brochures, et se (re)découvre au fur et à mesure des coups de cœur. Rapidement détourné de l’univers Marvelien moderne depuis Marvel Now, il ne jure plus que par Image et DC Comics. Le fan de comics qu’il est attend sagement le retour d’une époque pour le moins révolue où le fan de comics prône sur les lecteurs éphémères qui ne se limitent qu’aux grands personnages publicités ou adaptés le temps de quelques mois. Éternel insatisfait, il n’aime pas cette présentation, et tout ce que l’on doit en retenir est qu’il écrit par passion dans le but de la partager.

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Yozuke
Yozuke

Très bon article.
Si la série était fraîche sur New52. J’ai pas souhaité continuer sur rebirth. Trop de bonnes séries à suivre ! Et j’imagine que cela allait Touraine en rond.

Qui prend la suite ? Ça change de registre ? Prévisions en VF chez Urban ?