Pour cette seconde interview réalisée au Roubaix Comics Festival 2019, nous avons eu l’honneur de nous entretenir avec Howard Chaykin. Alors que nous avions préparé quelques questions pour lui, le dessinateur et scénariste a lancé de lui-même la conversation. Nous vous proposons donc une interview en plusieurs parties, à commencer avec cette première retranscription d’une discussion qui pourra vous permettre d’en apprendre plus sur le personnage qu’est Howard Chaykin, ainsi que sa vision particulière du comics.


Bonjour Howard Chaykin, merci de me recevoir pour cet entretien. Tout d’abord je suis surpris par votre manière d’être, naturelle, franche, à l’image de vos créations.

Howard Chaykin : Pourquoi ne serais-je comme ça ?

Parce que vous êtes un artiste populaire.

Je ne suis pas populaire. On me voit comme un artiste, une figure dans le milieu. Je suis une personne suivie. J’aime Los Angeles, et je suis de ces personnes qui sont connues pour trois titres à succès. C’est tout. Je suis auteur de nombreuses œuvres, mais je suis connu pour les moins bonnes. Je parle de mon travail sur Star Wars. On aime parce qu’il s’agit de Star Wars.

Pourquoi ce regard si sévère sur vos créations passées, pour ne pas dire majeures ?

Je n’aime pas du tout. Ce n’est pas un travail que je considère. Ça n’a pas de valeur. Je ne pense pas avoir été un véritable artiste avant mes trente ans. Pas avant d’avoir créé American Flagg. American Flagg marque le début de ma véritable carrière dans les comics. Il a été le point culminent de ma carrière. Un véritable tournant radical. Il a démontré ce dont j’étais capable, et ce que je devais faire, pour servir le matériel du comic-book.

Donc, avant American Flagg, vous faisiez du comics qu’on pourrait qualifier de mainstream.

Oui.

Mais après, American Flagg, vous diriez avoir fait des comics plus personnels et engagés.

Oui, tout à fait. Mes œuvres après ça, intègrent des idées sociales, politiques, pleinement engagées. D’un point de vue commercial ce n’était pas une bonne idée, mais c’était une bonne idée pour moi, mon esprit, ma tête, Dans le monde des comics américains, vous être responsable d’un succès par un énième reboot, ou répondre à la demande d’un personnage particulier. Mais je ne suis pas ce genre de type. Je me fiche de leurs personnages de comics. Je ne les ai même jamais réellement bien écrits. J’en ai fait quelques uns corrects, mais ce sont seulement des œuvres mineures de ma carrière. Je suis heureux de ce que je fais, avec mes histoires de romance, crime, érotisme, ou encore de western. Je suis bien plus heureux de travailler pour des projets plus intéressants. Je ne trouve pas les super héros intéressants.

Vous cherchez la création d’un objet artistique plutôt qu’un objet de consommation, c’est ça ?

Les audiences des gros éditeurs ont convaincu du succès du super-héros. Le matériel est la marque. Mais à mes yeux, le talent et le style sont la marque. Et je peux prouver ça à tout moment, car les gens préfèrent un mauvais dessin de Wolverine, plutôt qu’un bon dessin de quelque chose d’autre. Et ils le préféreront parce qu’ils identifient le personnage. Et ça me désole d’une certaine manière, car les personnages Marvel, comme les personnages de DC Comics, sont créés pour plaire à des enfants de cinq à quinze ans. Le problème est qu’ils s’adressent à une audience de lecteurs quinquagénaires, qui lisent la même chose que lorsqu’ils avaient quinze ans. On y ajoute un peu de saleté pour faire paraître ça plus adulte, mais le fond reste identique. Et ils continuent de lire, comme si le talent américain était invisible, et se limitait à son personnage.

Alors vous cherchez la création d’une œuvre cherchant l’évolution ?

Je n’ai jamais vu ce film, Infinity War, où tout le monde est supposé mourir. Mais je suis persuadé qu’ils ne meurent pas. Ils ne peuvent pas mourir, c’est tout le problème du concept.Aucune histoire de comics n’a de réelle conséquence. L’idée du comics américain se rapproche plus du cartoon, où chaque personnage a un rôle déterminé : poursuite, capture, poursuite, capture. c’est sans fin. J’écris des personnages qui changent, qui grandissent. Ils n’ont pas besoin d’un statut quo. Quand j’ai fait Divided States of Hysteria, par exemple, plusieurs personnages dans le premier épisode, sont susceptibles d’être le personnage principal. J’ai été accusé d’être transphobique, quand au milieu de l’histoire, elle se trouve avoir une relation avec le héros. Il avait une relation avec une femme transgenre. Mais les gens ne l’acceptent pas. Ils tentent de me juger alors qu’ils devraient en vouloir à l’industrie du comic-book. Superman sera toujours Clark Kent. Batman sera toujours Bruce Wayne. Mais mes personnages ne seront jamais comme ça. Et pour moi, c’est ce qui me différencie le plus de mes collègues. Quand j’ai fait Midnight of the Soul, j’ai pris un personnage qui était brisé pour lui donner l’opportunité de guérir. Les comics ne font qu’effleurer l’idée de dégâts sur la personne. Wolverine n’est pas un homme. C’est un enfant, dressé pour ressembler à un homme. Mais au fond, il n’est qu’un enfant. La plupart des travaux dans les comics (mainstream) sont pour la plupart infantilisants. Je n’aime pas le fantastique, je n’aime pas les monstres, je n’aime pas les zombies, je n’aime pas la science-fiction, je n’aime pas les super-héros, j’aime les histoires qui ont un rapport avec la réalité.

Vous voulez une histoire qui impacte le monde réel ?

Peut-être. Pour exemple, je vais prendre Hey Kids, Comics ! (un comics reprenant l’histoire des comics autour de la période du Silver Age). La plus grande partie de l’histoire prend place entre 1945 et 1955, puis 1965 et ce jusqu’en 2001. On suit la vie professionnelle de trois personnes, qui est basée sur l’expérience de personnes réelles. Je me suis inspiré de Gil Kane et Mort Meskine pour Ray Clark, Matt Baker et Bob Fujiatani pour Ted Whitman, et Flo Steinberg pour Benny Heindel. On les suit tous les trois à travers ces ères, et ils évoluent jusqu’à ce qu’ils prennent de l’âge, et comprennent que tout ce qu’ils pensaient, le travail qu’ils faisaient, était quelque chose qui devait les emmener ailleurs. Et à la fin de leur carrière, et donc à la fin de leur vie, ils se rendent compte que c’est le travail qu’ils faisaient, qui avait de la valeur. Ils ont mal compris la valeur de leur propre travail. Mais ce récit ne comporte pas des idées qui correspondent à un personnage tel que Wonder Woman. Les lecteurs ne veulent pas de ça. Je n’ai pas envie de faire quelque chose que le public attendrait. Je fais un travail dont je suis fier. J’ai un petit public. Le problème est que ce public est timide et conservateur. Je ne suis rien sur ce marché.

Vous êtes pourtant une figure magistrale, et votre travail reste très plébiscité. Je pense que c’est en vous comparant aux gros éditeurs comme Marvel ou DC que vous avez cette impression d’être aussi mince sur le marché.

Oh oui, oui. Je ne suis rien en comparaison. Mais tout de même, j’ai un petit public. Je suis invisible. Crois moi, je suis peu reconnu dans le milieu. Je suis une figure marginale. Ça va en quelque sorte avec l’idée d’une figure culte.

Avez-vous déjà songé à créer pour le public européen ?

Je n’ai jamais été sollicité. Et je n’ai jamais demandé. J’ai déjà travaillé sur un projet européen. J’ai travaillé avec Disney Italia. Ça n’a jamais été publié en France, seulement en Italie et peut être en Espagne.

Peut-être pourriez-vous étendre vos idées auprès d’un public européen ?

Peut-être, mais le problème est que j’écris pour un public américain, dans une langue américaine, concernant des idées américaines. Je suis suivi aux Etats-Unis, mais pas ici. C’est là ma première convention en France. J’ai fait du tourisme dans ce pays pendant 25 ans, mais je n’ai jamais été à une convention. J’ai été invité à Album. Je connais Paris, je le voisinage, je connais Saint-Germain des Près. Mais je n’ai pas de véritable public ici. Et c’est parce que je ne fais pas de Batman ou Superman, de Wolverine ou de Captain Marvel, qui puisse me permettre d’attirer l’attention des fans. L’intérêt de toutes ces productions est de flatter son public. Et l’artiste se cache derrière son travail, il perd de sa sensibilité. Alors je ne suis pas intéressé. Je veux dire, je suis tellement content de rencontrer des personnes qui aiment mon travail. Je suis très neutre. J’ai demandé à ma femme de me promettre de ne jamais rien lire sur internet me concernant. Et je ne lis jamais aucune critique de mon travail sur internet. Je lui ai également promis que je ne le ferai pas. Donc, ma philosophie est : Ce que tu peux penser de moi ne me concerne pas. C’est dur, de refuser d’être aimé.

Vous cherchez une protection.

Oui, oui. Je veux dire, je suis embarrassé. J’en ai besoin contre les personnes qui ne me lisent pas. Mais je suis embarrassé par ceux qui ne lisent pas mes comics mais imposent leur opinion, ils le formulent sans comprendre, sans même lire.

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Étrange personnage constitué de framboises. La légende raconte qu’il aurait une quelconque appartenance à l’école du micro d’argent. Il consolide sa morphologie linguistique et cherche à se perfectionner dès que possible. Profondément inspiré par Françoise Hardi et Zizi Jeanmaire, il écrit par passion. Amoureux de culture, il n’a jamais su se détourner de son premier amour qu’est le monde des comics. Élevé dès ses premiers pas par Bruce Timm qui lui a montré la voie de la sagesse, il s’entraine depuis comme un samouraï et accumule les reliures, les brochures, et se (re)découvre au fur et à mesure des coups de cœur. Rapidement détourné de l’univers Marvelien moderne depuis Marvel Now, il ne jure plus que par Image et DC Comics. Le fan de comics qu’il est attend sagement le retour d’une époque pour le moins révolue où le fan de comics prône sur les lecteurs éphémères qui ne se limitent qu’aux grands personnages publicités ou adaptés le temps de quelques mois. Éternel insatisfait, il n’aime pas cette présentation, et tout ce que l’on doit en retenir est qu’il écrit par passion dans le but de la partager.

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Aur-El
Aur-El

Belle interview.
Je ne comprend pas une question « Vous êtes pourtant une figure magistrale, et votre travail reste très publicité. »
Soit la formulation est méchamment chelou, soit le log qui retranscrit l’itw a pas compris… peut être « plébiscité »?

The Bat
The Bat

Interview intéressante merci !

Je ne partage pas totalement son avis sur les super-héros cela dit. Il a raison sur l’industrie et sur le fonctionnement détestable, surtout aujourd’hui, mais ça c’est la forme. Dans le fond tu peux utiliser les sh pour véhiculer tout et n’importe quoi. Au même titre qu’une série indé. J’ai l’impression qu’il fustige la forme pour dire que forcément le fond suit l’apparente débilité de celle-ci.