Dans le pitch initial que Grant Morrison a envoyé à Vertigo pour de The Invisibles, l’écossais soutient l’idée que toutes les équipes de super-héros répondent à un archétype. La Justice League, par exemple, répond à celui de l’équipe de foot, remplie de joueurs de talents qui se mettent ensemble pour gagner la partie. The Invisibles, c’est la cellule d’espionnage/terroriste. Les débuts des X-Men s’organisent autour de l’archétype scolaire. Et dans le cas de la Doom Patrol (comme pour les Fantastic Four, ou plus récemment The Terrifics), on a affaire à l’archétype de la famille.

C’est un groupe de gens unis par les circonstances, qui se lient d’affection les uns pour les autres, s’adoptent, se chamaillent, se séparent, se réconcilient. C’est une famille de gens bizarres et rejetés, qui trouve son unité justement autour de cette étrangeté fondamentale qui les caractérise. L’équipe a fluctué au fil du temps pour rajouter, transformer et retirer des membres. Et j’ai songé faire un dossier « Tout ce que vous devez savoir sur tous les membres de Doom Patrol avant de regarder la série ». Ca aurait sans doute rapporté plus de clics à DC Planet… Mais j’ai préféré parler de ces membres invisibles dont on ne parle pas trop et qui pourtant ont le sentiment de faire partie de cette famille. J’en fais partie, comme des dizaines de personnes. J’ai nommé les fans de la Patrouille du destin, qui ont trouvé auprès d’eux une famille d’adoption. 

Je suis parti à la rencontre de plusieurs personnes. Parmi eux, Doug Zawisza, qui tient depuis 10 ans le blog My Greatest Adventure 80, consacré à l’équipe. Il y a aussi Mike et Paul, deux australiens qui mènent la barque de Waiting for Doom, le meilleur podcast consacré à Robotman et ses copains. J’ai aussi croisé deux autres fans américains, à savoir Sol, une jeune personne non-binaire de Californie, et Dean, jeune homme de 23 ans originaire du Texas. Chacun m’a parlé de son vécu, et de sa petite obsession pour la patrouille Z. Je les ai affectueusement appelé la Légion de l’étrange, et voici leur histoire. 

La première rencontre

Ils sont tous les cinq un peu trop jeunes pour avoir découvert Doom Patrol avec Arnold Drake en temps réel. Mais malgré des décalages de génération, on trouve presque systématiquement une certaine forme de coup de foudre avec l’équipe. Paul et Doug sont arrivés dès 1987, avec le #1 du run de Kupperberg. Mike est arrivé un peu après la bataille : « Je pense que je devais avoir environ 18 ans quand j’ai remarqué la Doom Patrol pour la première fois dans le one-shot Vertigo Jam, que j’avais essentiellement pris parce que j’étais très branché par Sandman à l’époque. Aussi adulé que soit le run de Morisson aujourd’hui, je l’ai complètement loupé à l’époque, je n’étais même pas au courant de son existence et je n’avais aucun besoin d’en savoir davantage.(…) Quand j’ai quitté la maison, j’ai du faire des petits sacrifices financiers, notamment sur les comics. Ce n’est que quelques années après, quand ma situation (et mes finances) a changé que j’ai vu la couverture du #1 du volume 5 par Keith Giffen. J’ai reconnu Robotman… et ce numéro a soudainement créé un fan MASSIF de Doom Patrol. Ce volume de Giffen a réveillé mon intérêt pour l’équipe, qui est devenu une véritable passion. »

Dean, lui a entendu parler pour la première fois de l’équipe en se renseignant sur Grant Morrison après avoir lu All-Star Superman. Mais c’est seulement quelques années après qu’il se retrouve dans un comic-shop, à hésiter entre le premier volume de Doom Patrol par Morrison ou Kingdom Come : « Un mec est passé derrière moi et il a vu mon dilemme. Il m’a dit que je devrais acheter Doom Patrol si je voulais lire le truc le plus étranges possible. Je l’ai donc pris avec moi, je l’ai lu d’une traite, et entre les menaces bizarres et les personnages géniaux, j’ai découvert la nouvelle équipe de super-héros de mon coeur. »

Sol : « En général, ce qui se passe avec moi, c’est que certains personnages en particulier sautent de l’écran ou du comics pour attraper mon coeur. Quand j’ai vu les épisodes de Teen Titans avec la Doom Patrol, c’est Negative Man qui m’a happé. Alors j’ai pris ma bonne vieille encyclopédie des personnages DC et je l’ai cherché dedans. De là, j’ai acheté sur un coup de tête les numéros de Gerard Way, que j’ai du lire approximativement 0238423483294729473498 fois depuis, au point que je les connais par coeur. Le reste, c’est l’histoire !» Et même si ça ne fait qu’une bonne année, iel en parle avec une passion absolument dévorante, capable de disserter pendant des heures de son attrait et de sa sympathie pour Mr Nobody.

Les raisons d’une passion

Chacun a ses raisons différentes pour aimer la Doom Patrol. Les uns seront attirés par un rapport très émotionnel, voire existentiel à l’équipe. Ils s’identifient au sentiment d’appartenance véhiculé par l’équipe. Sol le décrit par exemple en ces termes : « Je les aime parce que même s’ils sont tous des personnages très « étranges », qui ne sont pas des gens normaux à la Batman, j’ai l’impression qu’ils sont aussi les personnages les plus terre-à-terre que les comics nous offrent. Oui, bien sûr, t’es pas un être radioactif qui porte des bandages, mais tout le monde peut s’identifier au fait d’être un peu différent, comme si tu n’avais ta place et que tu ne l’auras jamais nul part. On lutte tous plus ou moins ouvertement avec nos traumatismes, notre santé mentale ou nos souvenirs difficiles – comme la Doom Patrol. Ce qui les rend spéciaux pour moi, c’est qu’ils ne CACHENT RIEN de tout ça. (…) Sérieusement, mec, j’ai eu des jours sacrément bordéliques dans ma vie. Et voir des personnages de comics refléter ces jours difficiles, c’est INCROYABLEMENT important pour moi. » C’est plus ou moins pareil pour Mike : « ils m’ont appris qu’on peut être différent, qu’on peut être soi-même et faire ce qui est juste, peu importe ce que les autres pensent ».

D’autres parleront aussi de la place de l’équipe dans le paysage des comics. « Ce qui m’a attiré chez la Doom Patrol ? L’aspect non-conventionnel de l’équipe et leurs aventures, bien sûr, mais aussi la richesse des auteurs, dit Paul. J’aime la manière dont ils ont réussi à forger une longue continuité, que la plupart des scénaristes ont vraiment cherché à la respecter tout en construisant par dessus en rajoutant leur couche ». « Les comics Doom Patrol jouent la corde du super-héros sans être pour autant une autre déconstruction de plus, affirme Dean. C’est toujours les gentils contre les méchants, oui, mais au lieu de déconstruire jusqu’à ce que ça devienne pénible, on est face à des vilains animés par l’art moderne, un héros avec 64 personnalités et une rue consciente qui se téléporte pour combattre le crime. On y trouve des choses qu’on ne trouve pas dans d’autres comics, mais toujours traités avec une grande sincérité, que ce soit pour les personnages ou leurs situations. » 

Les moments forts

Lorsqu’on leur demande leur run favoris, on est parfois surpris par la réponse. Dean ou Paul citent sans problème Grant Morrison, notamment sa première moitié. Mais Doug ou Mike citent plus volontiers le run de Giffen et Clark, et Sol va même jusqu’à préférer le travail de Gerard Way, qu’iel connait par coeur : « Il parvient à rendre les personnages réels à mes yeux, d’une manière que je n’ai pas vu ailleurs. Surtout Jane. Et puis, la colorisation est tellement belle et l’art de Derington est extraordinaire ! » 

Mais je leur ai demandé à chacun de développer un moment fort, qui les a marqué ou touché pour une raison particulière. Pour certains, c’est très dur, comme pour Mike, qui cite tour à tour le dernier numéro du volume 1, le #9 du volume 3 ou le #22 du volume 5 (« c’était tellement bien, va te faire foutre, Flashpoint !! »), sans trop savoir lequel privilégier. Pour d’autres, c’est leur rencontre avec l’équipe qui reste un point fort, à l’image de Doug qui cite toujours le #1 du volume 2, le premier qu’il a lu en 1987. Ils sont quelques uns à citer également tout l’arc The Painting that ate Paris, à l’image de Dean ou Sol (qui m’a parlé de cet arc pendant un long moment !). Mais la palme revient à Paul, qui a réussi à me toucher avec peu de mots en exprimant avec beaucoup de justesse sur le numéro de son coeur : « le #30 par Grant Morrison, Richard Case, John Nyberg, John Workman and Danny Vozzo. Je suis toujours touché et troublé par l’exploration de la psyché de Crazy Jane, telle qu’elle est dépeinte dans le concept du Metro. C’est l’un des traitements les plus sensibles de l’abus et du traumatisme que j’ai vu, évitant tout sensationnalisme ou tout aspect gratuit. » Les mors de Paul expriment parfaitement la force de la Doom Patrol : parler de nos failles personnelles avec finesse, sans gimmick ni sans jamais en faire trop.  

Et la série, alors ?

La plupart expriment un sentiment assez ambivalent par rapport à la série de DC Universe qui arrive vendredi, mêlant l’impatience avec une grande crainte. Ils sont pratiquement tous enthousiastes sur le cast, et heureux de voir leur équipe fétiche adaptée à l’écran. Mais en même temps, il y a beaucoup d’appréhensions. « Le comics, l’équipe, les personnages dont tellement importants pour moi. L’équipe a tellement évolué au fil des 55 ans ans que c’est assez difficile d’en offrir une version définitive. Je suis conscient que la série deviendra LA version définitive de l’équipe, j’espère juste qu’elle sera à la hauteur. », exprime Paul. Comme la plupart, il reste prudent et n’ose pas trop laisser ses émotions s’emporter. Chez d’autres on ressent même la crainte à peine mentionnée que la Doom Patrol ne soit gâchée par une popularité trop soudaine.

Mais ce n’est pas l’avis de Mike et Dean qui expriment un véritable enthousiasme sans faille, non seulement pour la série, mais aussi pour tout ce qui l’entoure. Ils espèrent qu’elle saura offrir un nouvel éclairage sur l’équipe, permettant à la grande famille de la patrouille de s’agrandir. Ils espèrent aussi un retour régulier de la Doom Patrol dans les rayonnages de comics, ainsi que des jouets ou des goodies. Doug, lui, espère surtout que la série amènera un peu plus de commentaires sur son site (allez lui faire ce plaisir !). 

Cette légion de l’étrange est une formidable communauté, petite, mais très soudée et fraternelle. En échangeant avec les 5 qui ont servi de base à cet article et d’autres encore, je n’ai jamais trouvé une once de jugement vis-à-vis de « faux » fans qui n’auraient pas lu l’intégrale des volumes. C’est une petite communauté inclusive de freaks et de gens qui se sentent décalés pour une raison ou une autre, se sentent en communion par l’étrange. Un groupe finalement assez proche de la Doom Patrol. 

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Sherlock Chimp
Sherlock Chimp

On peut ressentir toute la passion que ces fans ont pour l’équipe à travers ton article mais aussi toute la passion que toi même tu éprouves. C’est vraiment un article très original qui donne à la fois envie d’aimer la doom patrol et qui nous fait comprendre pourquoi il faudrait l’aimer. Franchement bravo!

setois3
setois3

C’est vraiment frais comme article, effectivement ça nous fait ressentir leur passion et ça donne envie de découvrir plus encore cette équipe.
J’aimerais trouver d’autres fans d’Ivy comme moi et avoir ce genre de discussion, c’est vraiment intéressant !

GeronoHous
GeronoHous

C’est vraiment très sympa d’être aller à la rencontre de fans de cette équipe.

On remarque une identification très forte envers cette équipe pour certains comme une bouée pour ne pas couler dans la singularité de leurs vies. Je trouve ca très puissant.

C’est vrai que c’est une équipe de « bras cassé », elle ne se caractérise pas par la « perfection » de la Justice League notamment.

Merci pour cet article, cette fameuse semaine Domm Patrol commence très bien :)

Billy Batson
Billy Batson

Lecture extrêmement passionnante et intéressante ! Merci pour cette enquête de terrain et merci pour ce partage !