La semaine dernière, le quatrième numéro de Heroes in Crisis est sorti, toujours écrit par Tom King, toujours dessiné par Clay Mann. Un numéro qui a reçu une critique assez élogieuse de la part de mon cher camarade Sledgy7, dont je partage en partie bien des points de vues. Néanmoins, il y a un point qui m’a fait tiquer dans ce numéro en particulier, et ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Sur le coup, je me suis dis que c’est moi qui voyait un peu trop loin, que je me faisais des idées. Puis j’ai vu sur internet que j’étais loin d’être le seul à être dérangé par ce point-là. Je me suis qu’il y avait peut-être quelque chose de plus profond à dire. Alors j’ai pris mon clavier, et je me suis dis que j’allais rédiger un petit Off My Mind pour explorer la question de la représentation des femmes chez Clay Mann, dans Heroes in Crisis #4 mais aussi au-delà.

Bien sûr, Clay Mann est un type franchement talentueux. Dans mes propres reviews sur Heroes in crisis, je n’ai jamais retenu mes éloges sur lui. Je pense sincèrement que c’est l’un des meilleurs artistes actuellement chez DC, voire l’un des meilleurs du marché mainstream tout court. Dans tout ce que j’ai lu de lui, j’ai quasiment toujours été émerveillé par son coup de crayon, par sa précision, son sens du détail et même parfois de la composition. Ce que je vais écrire ne vise pas à le dévaloriser ou dire qu’il ne vaut rien. Mais je trouve effectivement chez lui un problème récurrent, c’est à dire comme je le disais, sa représentation des femmes.

Clay Mann et Lois Lane

Prenons les faits en présence dans le dernier numéro d’Heroes in Crisis. Attention, je risque de spoiler certains éléments, même si je vais essayer de rester le plus vague possible… La première page qui m’a posé question, c’est d’abord celle de Lois Lane. Elle et Superman discutent d’un sujet très sérieux : il y a eu un massacre, son mari se sent responsable, et elle se place dans une situation compliquée au niveau de son intégrité journalistique. Et pourtant, comment Clay Mann la représente dans cette scène ? Avec une pose de pin-up, t-shirt Superman relevé pour montrer sa culotte et mouler ses seins, posant la question à son mari (et indirectement aussi, au lecteur) : “Que veux-tu que je fasse ?”.

Je comprend une partie du comique de situation, surtout lorsqu’à la case suivante, Clark répond : “Je ne sais pas”, comme si son questionnement le rendait impuissant. Néanmoins, je dois avouer que ça me dérange quand même pas mal. On parle de traumatisme, de morts, des répercussions que nos actions peuvent avoir dans nos vies et des souffrances que ça engendre. Est-ce que c’est le moment de placer cette blague ? Et surtout, est-ce que c’est pertinent, au vu du contexte, de représenter Lois en pin-up ? Il y a une dissonance de ton fondamentale entre ce qui est dit et ce qui est montré, que j’ai trouvé franchement gênante au vu du thème de la série. On perd de vue le fond au profit d’un instant sexy gratifiant pour le lecteur.

Clay Mann et Batgirl

Mais le passage qui a fait peut-être encore plus suscité la controverse (et que j’ai trouvé tout aussi dérangeant) est la page sur Batgirl. Dans le confessionnal du Sanctuary, cette dernière n’utilise pas de grandes paroles pour raconter le traumatisme qu’elle a vécu durant The Killing Joke. Il lui suffit de montrer sa cicatrice en bas de son ventre et dans son dos, là où la balle du Joker l’a heurtée, là où elle est devenue paraplégique pendant une partie de sa vie. Tom King a écrit là une scène incroyablement forte et puissante. Pour lui, comme il le montre à travers tout le numéro, Barbara est la survivante ultime. Elle montre son traumatisme, comme une manière de se le réapproprier personnellement là où cette tragédie a trop souvent été rapportée à Batman. Batgirl n’est pas un outil scénaristique pour creuser le passif de son mentor. C’est un personnage indépendant, avec ses propres problèmes, ses propres chocs personnels. C’est une manière extraordinaire de lui rendre son indépendance, en une seule page quasiment silencieuse. Oui, mais voilà : Clay Mann.

Comme pour Lois Lane, l’artiste détourne l’attention à travers sa représentation de Batgirl. Alors bien sûr : Barbara Gordon a toujours été représentée comme une femme athlétique. Ce n’est pas du tout le problème ici. C’est la manière dont le corps est ici sculpté qui pose question. Depuis 2014 et le soft-reboot de Burnside (voir même déjà parfois lors du run de Gail Simone), DC a revu son cahier des charges dans la représentation de la justicière. Le costume designé par Cameron Stewart et Babs Tarr mettait l’accent sur l’aspect pratique et confortable, en ôtant également une grande part de l’aspect moulant. Cela a permis également une autre manière de dessiner le personnage également au civil, en insistant beaucoup moins sur des mensurations impressionnantes, notamment au niveau de sa poitrine. Barbara n’en était pas moins sexy. Elle n’était juste plus sexualisée, l’accent n’étant plus mis sur ses fesses ou sur ses seins.

Le nouveau costume designé par Sean Murphy revient à quelque chose de plus classique, mais ne tombe pas pour autant dans la sexualisation du personnage. Paul Pelletier, qui dessine actuellement le titre principal Batgirl (dans son nouveau costume), parvient toujours à la dessiner en respectant le physique mis en place depuis 2014. C’est là que Clay Mann passe à côté. Avec ce nouveau costume, il sculpte profondément ses seins, et bien plus encore son postérieur. Tom King veut montrer le traumatisme, mais Clay Mann détourne l’attention en montrant les fesses. Encore une fois : on sait tous que Barbara a un costume assez moulant. Ce n’est pas le problème. Il y a une différence entre un dessin sexy et un dessin sexualisé comme ici : si elle avait été dessinée nue, le résultat aurait été le même. Le choix de la mise en forme ne met pas en avant le traumatisme ou la cicatrice, il met en avant l’anatomie de Batgirl, avec pour simple objectif de se rincer l’oeil. Ce choix artistique me semble douteux, car il détourne l’attention du propos de Tom King.

Mais aussi Poison Ivy et Catwoman

Ce phénomène n’est pas nouveau chez Clay Mann. Quelques jours avant Heroes in Crisis #4, c’était la couverture leakée du #7 qui faisait polémique pour les mêmes raisons. Elle montrait Poison Ivy, morte, dans une position de pin-up, les fesses en l’air, avec au centre de l’image une vue sur son décolleté. Ici, Tom King a immédiatement réagi, en mettant tout son poids et son influence pour la faire retirer. La couverture de remplacement utilise le même dessin, mais recadre l’image et recolorise, au point qu’Ivy n’est plus fesses à l’air.

D’autres se rappelleront peut-être de Batman #36. Au-delà de l’excellent comics (ici aussi signé par Tom King) qui creusait la relation entre le chevalier noir et l’homme d’acier, il y avait aussi cette scène où Catwoman cherchait à avoir une conversation sérieuse avec son fiancé sur une question bien précise : pourquoi il n’assume pas leur fiançailles ? Pourquoi il ne la présente pas à son meilleur ami ? Et là, Clay Mann s’est pris de l’envie de la représenter avec les seins et les fesses en avant. Pourquoi ? Quel intérêt narratif ? Qu’est-ce que ça apporte au récit ? On se croirait aux débuts de Game of Thrones, à montrer des nibards pour réussir à faire passer la pilule d’un long monologue de Littlefinger.

La question du Male Gaze

Je le redis : Clay Mann est un excellent dessinateur. Mais comme beaucoup d’autres, il semble percevoir les comics à travers les lunettes de ce qui est parfois appelé le male gaze, un nom à la mode pour parler de la scopophilie masculine et d’une certaine forme de voyeurisme. Théorisé en 1975 par la critique Laura Mulvey, le concept de male gaze est à l’origine associé au monde du cinéma. Il postule que beaucoup de films sont vus à travers le point de vue d’un homme hétérosexuel, qui filme, montre et fixe les femmes comme des objets de désirs et de fantasmes. En tant que médium visuel, le comics participe également à ces codes, en mettant en avant, comme souvent chez Clay Mann, les attributs d’une femme vers lesquels un homme hétéro est attiré. Dans cette ordre d’idée, il est assez frappant de voir l’ombre de l’homme qui fixe du regard la femme dans la page d’Heroes in Crisis #4 sur Lois (fut-il son mari, l’image dit quelque chose, quand même…). 

Je reste donc gêné par cette dimension du travail de l’artiste. Mais je sais d’avance (pour en avoir déjà débattu un peu sur Twitter) les réactions auxquelles on a droit lorsqu’on parle de ce sujet. On se fait traiter de censeur ou de nazi, d’autiste du cul (?), de dégénéré mental ou de puritain à deux balles (c’est du vécu). Mais je crois néanmoins profondément (et c’est un homme hétérosexuel qui parle, élevé dans cette culture du male gaze et de la sexualisation) que c’est un problème de fond qui ronge encore le monde des comics (et le monde en général). Je crois que les femmes valent mieux que ça. Je crois que les hommes valent mieux que ça. Je crois que Clay Mann aussi. Je crois que les comics ne sont pas réservés aux hommes comme moi et gagneraient à gagner en diversité et à sortir de leurs travers. Et je crois aussi que c’est possible.

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Milank
Milank

Superbe Chronique. Je partage ton avis sur le fait que ce genre de dessin très sexualisé tend à desservir le propos de l’auteur. Mais là dessus Clay Mann, comme tant d’autres est probablement influencé par les décennies de male gaze qui mine rien forme quand même une partie considérable de la culture occidentale contemporaine. Il y a peut-être aussi un soucis d’attirer le chaland, à supposer que le chaland soit intéressé pare ce genre d’image. Toutefois je pense que les comics sont sur une bonne voie dans le domaine de la représentation féminine, lentement mais surement ça s’améliore ( quoi je suis un éternel optimiste ^^!).

Blue
Blue

Pardon, pardon… excusez-moi, je m’installe… Ne faites pas attention à moi… Pop-corn quelqu’un ?
comment image

Tim Drake4
Tim Drake4

Super article ! Vraiment très intéressant. Il serait d’ailleurs assez intéressant de regarder dans quel type de comics on trouve des personnages sexualisés. En fonction du public cible, j’imagine que cela doit s’appliquer différemment.
Néanmoins, j’ai le sentiment que les choses s’améliorent, dans le sens que les filles ne sont plus les seules à être sexualisées dans les comics, mais aussi les garçons. Parce qu’aujourd’hui, du moins avant la période « Rick », c’est bien Dick Grayson, un héros masculin qui est peut-être l’un des personnages les plus sexualisés de l’univers DC. Costume ultra-moulant, blagues sur son cul, etc… De même, on voit de plus en plus de cases de comics avec des hommes qui enlèvent leur haut pour montrer leurs abdos.
Je ne dis pas qu’il faut diminuer l’importance du « male gaze  » et tout le reste, mais qu’il faut réaliser que les choses s’améliorent à ce niveau-là.

setois3
setois3

Je peux comprendre la gêne ressentie devant ces planches, mais personnellement j’aime voir Batgirl moulée dans ce costume, j’aime voir Ivy de la manière dont elle est représentée dans le bandeau de cet article (la couverture du #7 me gêne par contre…), J’aime voir le décolleté et la pose suggestive de Catwoman.

Est-ce que l’on a encore le droit d’aimer les super-héroïnes/vilaines sexualisées ? Et de l’affirmer sans se faire traiter de pervers ou de sale mâle macho ?

Des personnages comme Catwoman ou Ivy jouent ouvertement sur la sexualisation pour séduire, on peut trouver ça gênant, mais c’est une partie de leur caractérisation qui me paraît essentielle et qui me tient à cœur.

Je reconnais que le decalage entre la représentation de Mann et le propos de King pose question, mais j’ai le sentiment que ce n’est pas seulement que ce qui est dénoncé ici.
Là j’ai juste envie de soutenir Mann face au torrent de critiques qu’il a du subir, vous m’avez motivé a acheter ce numéro « polémique »

Raptaman
Raptaman

Au risque de passer pour un gros méchant réac’ car je ne vois pas de problème, mais je pense qu’il surtout noter que : Clay Mann a son style. Très précis, qui sculpte tous les corps tant homme que femme. Disons le clairement, avec tout le respect et l’admiration que j’ai pour Greg Capullo, y a pas ce genre de débat sur lui, parce qu’il a un style moins réaliste et qu’il fait moins dans le détail. Pour revenir à Clay Mann, son Clark qui est évoqué dans l’article, dans son lit il n’a pas une pose sexy certes (et encore ça peut se débattre) mais bon sang lui aussi il fait détourner les yeux ; on est à des années lumières du corps de Mr Toutlemonde. Là se pose la question, le problème est-il le beau corps dans un sens Grec, eux qui recherchaient cette perfection du corps dans leur art, qui a influencé en parti les comics (coucou les yeux blancs des masques) ou dans une pose ? Car excusez moi mais quand Batgirl doit montrer son dos, qu’on reste sur une logique de découpage où la caméra reste fixe et donc qu’on va cadrer ses fesses, et que Clay Mann aux traits fins aiment rendre un maximum l’anatomie, doit-on s’étonner de voir des fesses bien dessinées ? Je vais pas mentir, oui j’ai tilté dessus et je ne pense pas que ça m’ait empêché non plus en lisant cette page de me dire « Bon sang, The Killing Joke, ce traumatisme qu’a vécu Barbara. Ce changement dans les New 52, cette redécouverte de ces capacités qui à mon humble était pas si bien exploité que ça par Gail Simone, Batgirl était clairement l’histoire que je zappais dans Batman Saga, avec Detective Comics aussi parce que bon sang c’était pas mal naze au début ». Je trouve les gens très injuste sur le cas Barbara en tout cas, juste comment Clay Mann aurait du faire au juste ? Bref, j’ai pas la grande réponse sur ce sujet qu’on voit réapparaître assez souvent dans le monde des comics, je pense surtout qu’il faut laisser l’artiste faire ce qu’il lui plaît au risque de ça déplaise, ce que je comprends parfaitement au passage, mon but n’est pas de dire que ceux qui « dénoncent » cela sont des *mettez le sobriquet que vous désirez*, mais je pense juste qu’ils ont tort.

Apokolips
Apokolips

Être puritain ou non n’a rien à voir ici. Tout ceci est une question d’homogénéité entre la forme et le fond. Un artiste (dessinateur, réalisateur…) aussi doué soit-il peut passer complètement à côté de son sujet et de l’émotion de sa scène s’il est pas en adéquation entre la forme et le fond. Je trouve moi aussi que le talentueux Clay Mann nous fait sortir de l’émotion dans certaines de ses planches; là où Grant Morrison savait exactement où appuyer avec l’aide de ses dessinateurs lors des poses suggestives de Bulleteer dans seven soldiers of victory. De même je préfère largement la sexy et touchante Catwoman de Joëlle Jones que celle de Mann, mais ce n’est que mon avis, pour ce que ça vaut.