Introduction

1. La genèse de l’équipe

2. Le run original d’Arnold Drake (1963-1968)

3. Le run de Kupperberg (1977, 1987-1988)

4. L’arrivée de Grant Morrison (1989-1993)

5. Les années Vertigo (1993-1995)

6. Trois tentatives de retour (2001-2010)

7. Young Animal (2016-….)

5. Les années Vertigo (1993-1995)

Après un run extraordinaire (qui garde malgré tout quelques moments de faiblesse, il ne faut pas l’idéaliser), Morrison raccroche le titre en 1994. Doom Patrol est reprit par Rachel Pollack, connue essentiellement à l’époque pour ses ouvrages sur le Tarot. Son ami Neil Gaiman l’emmène à une soirée, où elle rencontre les éditeurs Stuart Moore et Tom Peyer qui lui proposent de candidater après le départ de Morrison. Une fois confirmée sur le titre, elle s’amusera avec son éditeur à écrire une série de lettres au courrier des lecteurs de Doom Patrol en réclamant le poste. C’est aussi l’époque de la mise en place du label Vertigo, orienté vers des lecteurs adultes, ou, comme c’est dit parfois, “mature”. Avec Doom Patrol #64, la série commence une nouvelle ère sous la bannière Vertigo, avec une nouvelle autrice à sa tête.

Durant le run de Pollack, la série continue sur la lancée propulsée par son prédécesseur, avec un grand focus sur l’étrange et des concepts forts. Ce sentiment de continuité est même intensifié par la présence de Richard Case aux crayons sur le premier arc, qui était déjà le dessinateur phare du titre avec Grant Morrison. Comme à chaque début de run, l’équipe évolue néanmoins. Pollack garde Dorothy, qui devient le nouveau cœur de l’équipe et probablement son personnage fétiche. Robotman continue d’être présent, tout comme le Chief, désormais une simple tête dans un bocal. Elle rajoute à cela George et Marion, les Bandages People, qui sont deux êtres de pure énergie contenus dans des bandages, ainsi que Kate Godwin, alias Coagula, la première super-héroïne transgenre de l’histoire de DC.

Sur le fond, Rachel Pollack emmènera l’équipe sur des directions nouvelles. En tant que femme transgenre, elle s’inspirera beaucoup de son milieu pour y injecter des thématiques liées au féminisme, à l’identité de genre et à la transexualité. C’est notamment le personnage de Kate qui sera le véritable reflet de cette dynamique. Travailleuse du sexe, elle acquiert ses pouvoirs après avoir couché avec Rebis, la personne intersexe possédée par le Negative Spirit, créée par Grant Morrison en remplacement de Negative Man. Elle tente de rejoindre la Justice League, qui la refuse, avant de tomber par hasard sur la Doom Patrol. Elle précise ainsi dans le #70 : “Je suppose qu’ils aimaient bien mes pouvoirs, mais qu’ils ne pouvaient pas me supporter moi”, en affichant fièrement son badge Mettez une lesbienne transexuelle à la cour suprême. Au long de son run, le personnage de Kate sera ainsi utilisé pour sensibiliser sur la situation des personnes transexuelles et aux question de genre.

Dossier - Doom Patrol : les héros de l’étrange

Une autre question qui sera longuement abordée dans le run de Pollack sera celle de l’acceptation de soi, et notamment de l’acceptation du corps. Ici, c’est souvent Marion et George qui serviront de point d’entrée. Ils incarneront l’exemple même des marginaux qui s’acceptent eux-mêmes face à un monde qui les méprise, souvent mis en parallèle avec Robotman, qui aura toujours honte de sa condition de cerveau dans un corps de métal. Dorothy jouera aussi ce rôle, avec l’examination profonde de son passé, ou encore avec la question des menstruations.

Malheureusement, ce run ne jouit pas d’une excellente réputation. Déjà parce qu’il fait suite à un prédécesseur glorieux, qui a mis la barre très haut. La faute aussi peut-être à un début de run un peu nébuleux et obscur, cherchant à répliquer l’esprit du magicien écossais… Quitte à en faire parfois un peu trop en perdant le lecteur. Et pourtant, au fil du temps, on sent une amélioration. Pollack est de plus en plus à l’aise avec son ton et avec l’esprit infusé de féminisme de mythologie juive qu’elle cherche à donner à la série. Et certains lecteurs (déjà à l’époque) n’apprécient justement pas l’orientation sur les questions de genre, affirmant qu’on leur “balance du féminisme au fond de la gorge”. Les ventes de la série baissent, et après le décès soudain de Lou Statis, l’éditeur défenseur inflexible de Pollack, Vertigo choisit de mettre la patrouille au repos. Jusqu’à aujourd’hui, ce run pourtant très intéressant continue de diviser et n’a toujours pas été réimprimé en recueils (DC ayant même récemment décidé d’annuler ces plans de réédition…).