Introduction

1. La genèse de l’équipe

2. Le run original d’Arnold Drake (1963-1968)

3. Le run de Kupperberg (1977, 1987-1988)

4. L’arrivée de Grant Morrison (1989-1993)

5. Les années Vertigo (1993-1995)

6. Trois tentatives de retour (2001-2010)

7. Young Animal (2016-….)

4. L’arrivée de Grant Morrison (1989-1993)

 

Prévenu dès le début de l’année 1988 de son départ imminent, Paul Kupperberg s’est comporté en grand seigneur pour son successeur. Il bazarde ou tue tous les personnages qu’il a créé et que Morrison ne compte pas réutiliser, profitant notamment du crossover Invasion. Karma : éjecté dès le #13. Celcius : tuée, tout comme Scott Fischer. Lodestone : dans le coma, en attendant de voir comment l’utiliser. Negative Woman perd son Negative Spirit, et s’en va en paix. Morrison conserve simplement Tempest, tout en le transformant en type respectable qui bosse au bureau de la patrouille. À partir de là, il redistribue les cartes. Entre 1989 et 1994, il va écrire un run qui sera non seulement l’un des meilleurs de l’histoire de l’équipe, mais aussi l’un des plus mémorables de l’histoire des comics.

Dossier - Doom Patrol : les héros de l’étrange

Morrison commence déjà avec le roster de l’équipe. Robotman est toujours là, au coeur de l’équipe, tout comme le Chief et Tempest, dont le rôle est redéfini. Il transforme Negative Man pour en faire une nouvelle créature à la fois mâle et femelle, amalgamant Larry Trainor avec la médecin noire Eleanor Poole. Ce ne sera plus Larry ou Eleanor, mais Rebis, du nom de l’union alchimique primordiale. Il rajoute aussi à l’équipe Crazy Jane, une jeune femme souffrant de trouble dissociatif de l’identité, possédant 64 personnalités différentes avec chacune son propre superpouvoir ; Dorothy Spinner, aussi, une jeune fille avec un visage déformé lui donnant l’apparence d’un singe, capable de matérialiser son imagination ; Danny the Street, encore, une rue travestie vivante et consciente ayant la possibilité de se téléporter n’importe où ; et enfin Flex Mentallo, l’homme aux muscles capables d’altérer la réalité. Oui, tout ça est effectivement assez dingue.

Avec cette équipe, Morrison reprend la partition d’Arnold Drake avec ses superhéros handicapés ou sortant de la norme pour y rajouter de nouveau instruments. Il parvient ainsi à en forger une interprétation moderne et excentrique qui amène encore plus loin les intentions originelles. Chez l’auteur écossais, ces héros étranges ne lutteront plus pour s’intégrer et être acceptés par une société qui les rejette : ils assumeront leur aspect unique, excentrique et marginal à la face de la société établie et son idéal de la normalité. Cette idée était déjà en germe chez Drake, mais Morrison poussera cette idée au volume 11. La Doom Patrol, c’est l’équipe que le président ou la Justice League appellent quand ils ne savent plus quoi faire. Une manière de dire que la bizarrerie ne doit pas être assimilée et normalisée, mais bel et bien acceptée dans toute son étrangeté, car elle participe elle aussi à sa manière au bien commun.

Mais bien d’autres éléments offrent à cette Doom Patrol une richesse incroyable. Sur cette série, Morrison balance aussi des grands concepts hérités de la tradition religieuse gnostique et ésotérique, de la philosophie, de la théorie narrative ou de l’histoire de l’art, dans un esprit résolument absurde. Mais il les balance toujours à l’intérieur du récit, au sein d’une tension humaine. On le trouve par exemple avec la figure de Jack, antagoniste qui se présente comme… Dieu, récoltant sa puissance de la souffrance, reflet du dualisme gnostique qui nous parle d’un démiurge créateur et sadique. On le trouve encore avec l’arc The Painting That Ate Paris, où Morrison introduit la Brotherhood Of Dada. On trouve dans cet arc des références à l’absurdisme et à la contradiction inhérents au dadaïsme et à Tristan Tzara, ici au service d’un nihilisme de destruction. Pour Dada comme pour la Brotherhood et son leader Mr Nobody, l’art est inutile, sans prétention, et un objet aussi inutile qu’une peinture peut être aussi source de mort plutôt que de beauté.

Dossier - Doom Patrol : les héros de l’étrange

Avec son run sur Doom Patrol, Morisson offre une relecture de l’héroïsme, qui dépasse les frontières du normal et de l’anormal, du bien et du mal, du sensé et de l’insensé. Mais il le fait toujours avec une dose d’absurde décomplexé et d’humour qui permettent d’éviter l’aspect grandiloquent ou moraliste. On le voit dans ses  multiples usages de la parodie des comics de l’époque, comme avec le Beard-Hunter, un pastiche du Punisher en guerre contre des poils. On le voit aussi dans son usage abondant des outils méta, notamment avec le Candlemaker, l’antagoniste final de son run sur la série, qui offre un merveilleux regard sur notre réalité.

On comprend dès lors que le propos de l’écossais est beaucoup plus fin qu’une simple critique de l’ordre établi. Avec sa Doom Patrol, il cherche à ouvrir un espace à l’imagination, et à utiliser l’imaginaire pour ouvrir la possibilité d’un autre monde, d’un meilleur monde au-delà du nôtre, où les gens moches, bizarres, différents ou étranges n’ont pas besoin d’être normalisés.