IV – Représentation sexuelle moderne, donc libérée ?

Quitte à s’aimer, autant le montrer

On passe alors à côté de l’essentiel : aimer. Montrer l’acte peut être utile, voir nécessaire. L’acte peut aller de lui-même, témoigner des sentiments que les personnages ont l’un pour l’autre, ou engager (plus rarement) la notion de voyeurisme et apporter un mal être recherché par l’auteur. Et sous cet angle, purement narratif, les exemples ne manquent pas : All Star Batman #7, Nightwing #135, Nightwing Annual #2 (2013), Freedom Fighters #6, Catwoman #1 (2011), Before Watchmen : Nite-Owl #3 (2014),Teen Titans #33, Titans #16, New Teen Titans #1 (Vol.2), Suicide Squad #3 (New 52), Suicide Squad #18 (Rebirth)et j’en passe. Les enjeux et la pertinence de l’acte varie selon l’oeuvre, la manière dont la scène est montrée et exploitée.

La multitude de ces exemples démontre une liberté accordée sur le plan d’une sexualité plus facilement comprise et reçue du public. L’éditeur n’évolue qu’à petit pas. Ce sont les artistes, les visionnaires, qui rendent cette évolution possible. Aussi mince soit-elle. Entre 1985 et 2010, les scènes touchant à la sexualité des personnages s’est rependue. Le rapport sexuel était montré et bien souvent évoqué. Dans Lightning Saga (un crossover entre les titres Justice Society of America et Justice League of America en 2009), Power Girl évoque une relation avec Hawkman, soulevant l’idée d’une liberté sexuelle évidente à leurs yeux. Ces messages n’avaient aucun retour choquant et étaient perçus comme de simples réflexions.

Cet apport peut même révéler une nudité plus prononcée. Titiller le seuil de tolérance de l’éditeur. Mike Grell n’a pas hésité à exposer les seins de Black Canary dans Green Arrow #36. L’auteur a, dès sa mini-série Longbow Hunters, définit le personnage comme un homme ordinaire. La fibre réaliste du titre résonne en permanence, et la vie sexuelle du personnage en fait partie. Le sexe n’est pas uniquement porté sur une dimension humoristique ou pornographique. Concernant cette scène, un léger érotisme s’en dégage, mais plus encore, la beauté d’un héros hésitant et soucieux.

Incompréhension générale

Intervient alors cette réflexion dans un relevé plus général. La plupart des scènes de nudité apparaissent dans les années 90 jusqu’aux années 2000. La nudité se fait plus rare après 2005, et tend vers une disparition à partir de 2010/2011. En se retournant sur les New 52, on remarque que le changement a surtout été de donné pour une lecture grand public – qui explique le désarroi de l’éditeur concernant Catwoman #1. Sans l’application d’un quelconque code, la ligne éditoriale serait le seul rempart à une expression générale, se justifiant par des labels pour « lecteurs adultes ». Comme si cet univers partagé devait-être destiné à un certain lectorat, à une part précise du marché. Les grandes heures de Vertigo étaient celles où Sandman fonctionnait pour sa pleine valeur artistique, et la nudité n’était pas blâmée pour autant.

Durant les New 52, le couple Superman/Wonder Woman ne se privait pas de les présenter dans un contexte quotidien. La sexualité n’avait pas à s’y présenter, ce n’est pas le regard que Peter Tomasi porte habituellement sur ses personnages. Dans le cas le plus extrême, le cadre s’orientait vers une fenêtre, ou présentait les personnages dans les draps, sans jamais exploiter une quelconque nudité, sinon le torse de Superman.

Autre exemple qui a fait polémique : lors du run (interrompu) de Cullen Bunn sur Aquaman. Il fait interagir son personnage auprès de ce qui semble être Mera, or il apprend par la suite qu’il s’agissait de sa sœur Siren. La scène était présentée sur une double page aux plans rapprochés. La nudité n’était pas représentée, mais l’acte était bien plus qu’évoqué. Le rapport est un enjeu scénaristique, et plus que la scène, la polémique blâmait surtout le retournement de situation. Le sexe devient une ligne à ne pas franchir, défendue par des fans – ce qui n’a pas empêché Green Arrow ou Nightwing d’avoir été abusés tous deux sans qu’aucune association n’ait réagi.

Alors que la majorité va se dire que les mentalités aux US sont différentes, multiplier les avis subjectifs et généraux, comment réagissent les lecteurs américains face au Batman Damned ? Ils en rient, et ne comprennent pas cette décision éditoriale. Cette réaction n’engage que deux possibilités : l’éditeur reste frileux concernant des engagements artistiques qu’ils ne se sentent pas de défendre, et/ou l’éditeur suit une démarche purement commerciale en jouant sur la polémique et la spéculation en donnant de la valeur à un numéro/titre/label à partir d’une censure.

Une autre possibilité est envisageable. L’éditeur a peut-être plus craint la circoncision que la représentation même d’un pénis. Le débat du religieux dans les comics devient bien plus problématique, même si le religieux y a toujours été présent à sa manière. Or, il y a bien une différence entre user du comics comme pamphlet (Holy Terror) ou outil réactionnaire (X-men Gold #1) dans un débat relatif à la religion, et référer à l’identité créatrice du personnage de Batman par une appartenance religieuse personnelle, à peine perceptible.

Représenter qui et pourquoi ?

La sexualité est-elle justifiée ? Un pénis est-il choquant ? La sexualité – et sa représentation – a toujours été présente dans les comics. Toutes ses représentations ne sont pas justifiées, elles sont même pour la plupart particulièrement sexistes (c.f. Zenoscope ou Amazing Adventure dans les 70s chez Marvel). Mais dans cette recherche concernant l’éditeur DC, on remarque qu’elle a fait l’objet de réflexions à travers plusieurs décennies.

La spéculation et la controverse d’aujourd’hui n’a pas lieu d’être. La sexualité a sa place chez DC Comics, aujourd’hui elle nourrit la communication de l’éditeur. Et c’est cette utilisation de la sexualité et de la nudité qui devrait être dénoncée. Et les exemples de cet usage de la sexualité dans les comics ne manque pas récemment (Aquaman #44, Catwoman #1 et #39 qui révélait sa bisexualité, Supergirl #19 et son personnage non-binaire). Voir la représentation d’une telle diversité avec entre autre Catwoman et Supergirl – même si peu engagée et développée dans les comics – est encourageant. Mais ces représentations se résument malheureusement à des coups de pub. L’exemple le plus marquant, parmi les couples homosexuels, reste bien Renée Montoya et Kate Kayne.

On se pensait éloigné du temps de la censure, et on se retrouve à juger de sa pertinence face à une sexualité fictive. Le comics se focalise sur la question du « Qui » représenter, puisqu’il est la parole de chacun. Il doit témoigner d’une diversité, et donc d’une diversité sexuelle. On pensait ne plus devoir se poser la question du « Comment ? ». On la laissait à l’artiste avec les responsabilités que cela implique. La censure vient de l’éditeur, l’applique dans le but d’établir une barrière de défense pour les plus jeunes, et profite d’une fonction morale et bienveillante aux yeux des parents. Or, l’éditeur possède des labels pour les plus jeunes. A qui s’adresse l’univers DC et ses titres réguliers ? Le comics doit-il s’imposer des limites, et restreindre un pouvoir durement – et partiellement – acquis ?

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Étrange personnage constitué de framboises. La légende raconte qu’il aurait une quelconque appartenance à l’école du micro d’argent. Il consolide sa morphologie linguistique et cherche à se perfectionner dès que possible. Profondément inspiré par Françoise Hardi et Zizi Jeanmaire, il écrit par passion. Amoureux de culture, il n’a jamais su se détourner de son premier amour qu’est le monde des comics. Élevé dès ses premiers pas par Bruce Timm qui lui a montré la voie de la sagesse, il s’entraine depuis comme un samouraï et accumule les reliures, les brochures, et se (re)découvre au fur et à mesure des coups de cœur. Rapidement détourné de l’univers Marvelien moderne depuis Marvel Now, il ne jure plus que par Image et DC Comics. Le fan de comics qu’il est attend sagement le retour d’une époque pour le moins révolue où le fan de comics prône sur les lecteurs éphémères qui ne se limitent qu’aux grands personnages publicités ou adaptés le temps de quelques mois. Éternel insatisfait, il n’aime pas cette présentation, et tout ce que l’on doit en retenir est qu’il écrit par passion dans le but de la partager.

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Reptile
Reptile

Pas trop le temps de développer là mais j’avais lu dans la deuxième partie d’Arham Asylum: A serious place on a serious earth (partie ou Grant Morison explique son script), qu’il avait justement beaucoup joué sur la « non sexualité » de batman avec un Joker déguisé en femme qui se foutait de lui et faisait beaucoup de référence à la sexualité bancale et abimée de batman, complétement à la masse dans ses relations avec les femmes.

urbanvspanini10
urbanvspanini10

Pas grand chose à dire sur ce dossier qui est fait réfléchir, par contre :
-« La spéculation et la controverse d’aujourd’hui n’a pas lieu d’être. La sexualité a sa place chez DC Comics, aujourd’hui elle nourrit la communication de l’éditeur. Et c’est cette utilisation de la sexualité et de la nudité qui devrait être dénoncée. »
Si je comprends bien, tu reproche à DC d’utiliser la sexualité et la nudité comme coup de pubs ? (je demande car j’ai du mal à comprendre des fois ^^) Sinon effectivement c’est dommage d’utiliser ça comme coup de pubs, c’est pareil quand ils mettent la diversité en avant.
-Sinon autant j’avais entendu le fait que Nightwing c’était fait abusé mais pour GA je savais pas, ça concerne quelles numéros de sa série ?

Blue
Blue

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