Pour la Saint-Valentin, je vous propose un retour sur les comics romantiques ! Et quelle chance d’avoir comme sujet principal un éditeur comme DC, un gros poisson qui en a mangé d’autres depuis. Incluant celui ayant publié les premiers comic-books romantiques.

Le comic-books romantiques chez DC

Quelques explications. Lors de cette période creuse après la seconde guerre mondiale, le super-héros va se faire recycler pour cause d’inutilité. S’il n’y a plus personne sur qui frapper, plus de haine à contenir, il se doit de disparaître – ou au moins se faire petit. Laissant place à d’autres phénomènes. On connait celui du soldat américain, rapidement remplacé par les western, succès autant sur le support du comics que cinématographique. Headline Publications se fera la fierté, mais aussi l’audace, de sortir tout d’abord un titre appelé My Love écrit par Joe Simon et Jack Kirby. Premier titre appartenant au genre romantique, avec un ton plus léger et comique semblable à Archie autant dans l’écriture que dans la représentation des personnages. Cette mini-série deviendra ne sera qu’un tir d’essai pour un projet poussé par les deux créateurs en pleine ascension. Ils demandent à l’éditeur l’autorisation pour lancer Young Romance, et développer le genre romantique sur un ton plus sérieux.

Jack Kirby et Young Romance

Tout d’abord vu comme un titre ridicule et invendable, son succès se verra être bien plus commercial. Les démarches sont nombreuses, proposer plus de produits variés, ne plus se concentrer sur le super-héros. Mais surtout trouver un filon à exploiter, ici le public féminin. Il en découlera d’autres variantes, histoire de tirer sur la corde : Young Love, Romance Western et j’en passe. Le titre Young Romance restera gravé dans l’histoire de l’éditeur, et atteindra un statut culte, et pourtant discret, dans l’histoire des comics.

Pour le centenaire de Kirby, pas de Darkseid, pas de Kamandi – c’est trop mainstream – mais un focus sur le travail, aussi romantique que peu connu, de Kirby : Young Romance. Le King monte cette affaire avec son compère, Joe Simon, avec qui il a créé Fighting American, Captain America pour les plus connues. Ils créés ensemble l’un de leur plus grand succès commercial, si ce n’est le plus grand. Tout comme la comparaison avec la notion de western, ces deux génies ont calqués les attentes du public face au cinéma et aux succès d’Hollywood pour créer des comics répondant à ces attentes. Young Romance sort ses premiers numéros en 1946. Même année de sortie que La Vie est Belle, aux thèmes similaires à certaines histoires du titre. Mais contrairement au cinéma, déjà soumis à une réglementation, les comics avaient encore une forme de liberté dans les thématiques abordées. Ainsi, les premiers numéros de Young Romance possédaient cet aspect brut de fragments de vies. De leçons amoureuses, de témoignages sur des situations amoureuses très différentes. Cette profondeur tendra à se perdre faute du Comics Code Authority, mais restera une même intention maintenue jusqu’à la fin de la série. Portée par Jack Kirby qui signera son dernier numéro moins d’un an avant son annulation.

« Have you forgotten that you were a Hitler youth leader ? »

On passe d’une relation étrange entre une jeune fille jalouse de la beauté de sa tante, en passant par le regret d’avoir perdu le grand amour, ou un couple dont le mari va subir la peine capitale. Derrière un titre comme Young Romance se trouve bien plus de perles qu’on ne pourrait l’imaginer. L’image du vieux comic-book réduit à des histoires sentimentales, et à des couvertures niaises cache des histoires profondes. D’une intelligence liée au travail de Jack Kirby et Joe Simon. Une réputation qui ternie toute une oeuvre, de ce fait, peu connue. La situation post-seconde guerre mondiale ne se fait remarquer que par l’absence d’allusion à cet événement. Comme un sujet tabou. On peut aussi voir cela comme un désir de perdre l’événement, de se focaliser sur des situations, des moments de la vie de tous les jours. Avec l’unique optique, dans ce titre, de rattacher cette vie à la situation amoureuse. Un numéro fait cependant exception à la règle, attaquant justement les tabous des horreurs de la guerre. En racontant la relation entre une jeune allemande et un soldat américain.

Love does not choose between uniforms.

Est-il possible de blâmer un peuple manipulé ? Devons-nous les écraser ou leur rendre la capacité de penser par eux mêmes ? En seulement neuf pages, ces virtuoses soulèvent des tas de questions quant à cette situation, la considération des américains aux yeux du peuple allemand, et inversement. Et c’est un réel chamboulement dans l’esprit d’un lecteur d’aujourd’hui, habitué à y voir cet idéal via un style représentatif du comic-book comme celui de Jack Kirby. Ces histoires, aussi originales puissent-elles être, nous laissent toutes avec cette idée que cette histoire ait pu être réelle. Elles n’ont de romanesque que les thématiques soulevées, possédant un fort réalisme.

Social Network

La guerre n’est qu’une partie infime de leur travail sur Young Romance, et en tant que thématique reconnue auprès de Jack Kirby, les thématiques sociales sont très présentes. Le garçon du Bronx n’oublie rien de son passé, et des différences sociales, de l’idée préconçue des classes et leurs considérations. Et un titre de récits amoureux se prête merveilleusement bien à la chose. Encore une fois, rien à voir avec le téléfilm lambda de l’homme d’affaire ayant eu le coup de foudre pour la femme de ménage maladroite, mais bien une étude du sentiment amoureux dans ses complexités et la honte de son statut. Les difficultés à soigner l’apparence et les sacrifices réalisés. Sans compter d’une critique d’un système capitaliste déjà remarqué à l’époque, et donc de quelques accrocs avec les tensions entre difficultés financières et banquiers.

L’impact social ne se limite pas au système, mais aussi à l’oppression et au racisme. Limité tout de même par l’interdiction et la polémique violente qu’aurait créé l’écriture d’une relation interraciale, Jack et Joe se lancent dans un récit autobiographique racontant les difficultés d’insertion et les violences subies par une juive immigrée. On retrouve cette défense des minorités, et un investissement personnel de plus en plus fort de la part des créateurs. Bien plus qu’une simple romance, les histoires du célèbre duo sont véritables critiques sociales, qui remettent en question une manière de penser. Un changement radical de mentalité, adressé à une population n’ayant pas forcément le recul nécessaire pour redéfinir leur manière de penser.

A parler de Jack Kirby, il faut dire que ceux n’ayant lu que les dernières grandes œuvres du maître seront un peu surpris. On retrouve un style propre à l’artiste, mais bien moins prononcé. Bien moins géométrique. Un encrage épais, mais en rien exagéré. Il n’enlève rien à la qualité graphique des numéros, et de la maîtrise parfaite des plans, donnant aux épisodes ce même charme que lorsque vous regardez un film de la même époque. Laissant bien entendre le fait que le cinéma avait une très grande influence sur les productions de comics. Qu’il s’agisse des genres développés en séries indépendantes, ou des représentations et techniques de mise en scène. Le cinéma touche plus encore le titre, dans le représentation de la femme sous les crayons de Jack Kirby. Joe Simon reprochera plus tard au King de s’être bien trop souvent limité à la représentation d’actrices populaires, et notamment de Rosalind Russell et Jane Russell. Imagerie très remarquée dans le représentation de femmes fatales, aux allures quelque peu érotique, selon le numéro. La légende veut que Martin Goodman ait demandé l’arrêt de la série, après les trois premiers numéros, la jugeant trop choquante. L’éditeur accepte et change son slogan, créateur d’un succès, car s’adressant à un public plus large.

Au final l’amour dans Young Romance sous Joe Simon et Jack Kirby c’est en quelque sorte une réponse à ceux persuadés que l’amour, ce n’est rien d’autre qu’une attirance quelconque. Les histoires romantiques, des ramassis de niaiseries bonnes pour satisfaire les cœurs en mal d’amour, rattachés en tant que cliché à un public féminin. Young Romance se révèle non pas comme une des plus grandes créations de Jack Kirby, mais un ensemble d’histoires courtes, que je ne pourrais qualifier de nécessaires, mais permettant d’aborder le travail du King. Ses thèmes, son style, dans des épisodes de romances plus proches de fragments de vies, plutôt que de l’idée que nous nous faisons d’histoires d’amour. Ces histoires sont d’une grande beauté, remplies de références cinématographiques – ou alors je regarde vraiment trop de films – avec, pour la plupart, des messages universels laissés par deux maîtres à penser.

n.b. : Si vous voulez lire l’oeuvre de Jack Kirby (et de Joe Simon), l’équipe ayant travaillé sur Kirby & Me propose la création de l’album Young Romance (justement), pour nous lecteurs français – pour soutenir la cause, c’est pas ici.

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Watchful
Étrange personnage constitué de framboises. La légende raconte qu’il aurait une quelconque appartenance à l’école du micro d’argent. Il consolide sa morphologie linguistique et cherche à se perfectionner dès que possible. Profondément inspiré par Françoise Hardi et Zizi Jeanmaire, il écrit par passion. Amoureux de culture, il n’a jamais su se détourner de son premier amour qu’est le monde des comics. Élevé dès ses premiers pas par Bruce Timm qui lui a montré la voie de la sagesse, il s’entraine depuis comme un samouraï et accumule les reliures, les brochures, et se (re)découvre au fur et à mesure des coups de cœur. Rapidement détourné de l’univers Marvelien moderne depuis Marvel Now, il ne jure plus que par Image et DC Comics. Le fan de comics qu’il est attend sagement le retour d’une époque pour le moins révolue où le fan de comics prône sur les lecteurs éphémères qui ne se limitent qu’aux grands personnages publicités ou adaptés le temps de quelques mois. Éternel insatisfait, il n’aime pas cette présentation, et tout ce que l’on doit en retenir est qu’il écrit par passion dans le but de la partager.

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