Disclaimer : cet édito était au départ prévu pour le mercredi 17 mai, journée mondiale contre l’homophobie. Compte tenue d’une brève période d’avarie technique, un retard léger l’accompagne, vous avez le droit d’en vouloir à la fédération reptilienne de votre choix.

Les comics et la cause homosexuelle, un sujet si vaste qu’un simple dossier ou éditorial ne suffit à couvrir ne serait-ce qu’une maigre partie. Hors, aujourd’hui étant officiellement la journée mondiale contre l’Homophobie (ce qui n’a pas l’air de passionner grand monde), retour sur deux anthologies symboliques de la cause LGBT dans la sphère cloisonnée du comic book Américain : AARGH, en 1988, et Love is Love en 2016, deux visions et rassemblements d’artistes sur deux générations et deux continents. Unis par une même idée, cependant : lutter contre l’homophobie, et laisser aux lecteurs futurs le souvenir de l’unité des auteurs et dessinateurs sur cette lutte sempiternelle.

Queen Bitch

Off My Mind #49 - AARGH & Love is Love, Artistes contre l'Homophobie 1

Dans les années 1980, l’apparition du virus du SIDA au Royaume-Uni intervient comme un scandale sanitaire ciblé. Après des années de dépénalisation de l’homosexualité à différentes strates de la société britannique, la peur s’empare du pays quand, en 1985, à bord du navire Elizabeth II, une partie des occupants est prise de panique en apprenant qu’une personne atteinte du SIDA fait partie du voyage. La même année, le gouvernement accélère une réponse urgente, quand le ministre de la santé Kenneth Clarke autorise les hôpitaux à détenir contre leur gré les patients atteint du virus (on interdit aussi aux homosexuels le droit de donner leur sang), avec une recrudescence de propos politiques à l’encontre d’une communauté supposée être le principal vecteur de la maladie : les homosexuels.

Il ne faut que deux ans au gouvernement de Margaret Thatcher pour publier un décret qui fera scandale : la Clause 28. Tout en déclarant que chacun a le droit à son identité sexuelle à la conférence de 1987 du parti Conservateur, l’Iron Lady prépare dans l’ombre ce texte avec Jill Knight, une membre du parlement, qui sera promulgué l’année suivante. La Clause 28 interdit officiellement “la promotion de l’homosexualité” sous toutes ses formes. Il résulte du texte la fermeture de nombreux groupes de soutiens aux homosexuels, et le sujet se doit désormais d’être banni des écoles et lieux d’enseignement.

A une époque où les actes de violences envers la communauté gay sont encore légion au Royaume-Uni et dans le monde, la sphère  artistique réagit à ce retour en arrière, des années après le mouvement de libération des gays dans les années ‘60. L’acteur Ian McKellen fait son coming out, et du côté des comics, c’est un certain barbu en perpétuelle rébellion qui va à nouveau combattre Thatcher. Il s’appelle Moore, et son arme sera une anthologie de 76 pages publiée en 1988, AARGH, autrement dit, Artists Against Rampant Government Homophobia.

Rebel Rebel

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Au firmament des années ‘80, Alan Moore est devenu l’un des deux plus grands auteurs de sa génération. Après s’être importé aux USA via le reprint et la fin de V for Vendetta d’un côté, de MiracleMan pour Marvel et de Swamp Thing pour DC, série qui sèmera  les graines de l’imprint Vertigo avec Karen Berger, Moore crée en 1986 un comics qui fera date dans les séries de super-héros et l’édition Américaine. Watchmen, illustré par Dave Gibbons et colorisé par John Higgins, dynamitera la perception des BD et ouvrira la porte des librairies traditionnelles, relançant le marché avec l’apparition du “graphic novel” et scellant l’idée aux yeux du grand public l’idée que les comics ne sont désormais plus seulement l’affaire de lecteurs adolescents.

Jugé comme l’une des figures majeures de mouvements comme la British Invasion, Vertigo et le Dark Age, Moore entre cependant à la fin des années ‘80 dans un conflit d’envergure avec DC Comics. En claquant la porte, il ouvre sa propre maison d’édition, Mad Love, en 1988, avec son épouse Phyllis Dixon. Las des héros à pouvoirs et de la science-fiction, le but affiché de cette entreprise nouvelle sera de traiter de causes politiques et sociales : leur première publication sera AARGH, et Moore restera attaché à ces questions sur ses travaux suivants – chez Eclipse, Shadowplay : The Secret Team avec Bill Sienkiewicz, un récit sur les pratiques illégales de ventes d’armes et de drogues par la CIA, et chez Mad Love, l’inachevée Big Numbers, qui devait raconter comment l’industrialisation d’une Northampton fantasmée impactait la vie des citoyens ordinaires.

Les années suivantes furent une période charnière pour l’auteur, qui continua de créer des oeuvres d’anthologies à l’image de From Hell ou de ses différentes créations pour America’s Best Comics. Sur AARGH, cependant, un détail de sa vie privée intéresse les commentaires historiques, puisque si Moore a fait de la lutte contre Thatcher une bonne partie de sa carrière, lui et sa femme sont à l’époque dans une relation à trois personnes, avec leur amante Deborah Delano. A l’image de William Moulton Marston, cette relation ouverte inspirera à l’auteur un sentiment d’autant plus personnel quant à la lutte des droits pour la liberté sexuelle, et du peuple LGBT.

Heroes

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Une collection impressionnante d’artistes se bouscule au panthéon de l’anthologie AARGH. Chacun  retrace en un nombre assez restreint de pages en noir et blanc des récits tantôt militants, tantôt satiriques, tantôt tragiques, une réaction vis a vis de l’homophobie gouvernementale, ou plus généralement, dans l’Histoire. Les  artistes, distributeurs et vendeurs oeuvreront tous bénévolement, quant aux profits des ventes ils seront distribués à l’Organisation for Lesbian and Gay Action.

On trouve dans ces pages les noms de David Lloyd, Neil Gaiman, Bryan Talbot, Dave Sim, Groc,Geoff Ryman, Alexei Sayle, Hunt Emerson, Sue Hyde, David Leach, Dave Gibbons, Dave Thorpe, David Shenton, Charles Shaar Murray, Posy Simmonds, Dick Foreman, Roz Kaveney, Garry Leach, Howard Cruse, Bill Sienkiewicz, Harvey Pekar, Art Spiegelman, Kevin O’Neill, Steven Appleby, Kate Charlesworth, Jennie Wilson, Lisa Power, Izzy Islam, Robert Crumb, Brian Bolland, Dominic Regan, Savage Pencil, Phil Elliot, Tony Reeves, Frank Miller, Kathy Acker, Jamie Delano, Mark Vicars, Joyce Brabner, Debbie Delano, Phyllis Moore,  Steve Bissette, Rick Veitch, Grahame Baker, Oscar Zarate, David Leach, Lin Jammet, David Shenton, Floyd Hughes, Graham Higgins, Garry Leach, Joe Zabel, Gary Dumm, Bryan Talbot, Mark Buckingham, Dave Sim, Gerhard, Shane Oakley, Denys Howard, Jaime Hernandez et Gilbert Hernandez. La couverture est, elle, signée par Dave McKean.

Le récit de Moore est illustré par Stephen Bissette, artistes des pages de son run historique sur Swamp Thing, et quoi que ce récit vaudrait qu’on s’y attarde des heures, je vous invite à trouver sur l’extraordinaire page de Katchoo une analyse plus détaillée. L’auteur y dénombre à travers un poème en prose les grands auteurs, artistes et penseurs homosexuels depuis la nuit des temps, un récit qui sera retransformé par Jose Villarrubia lors de sa republication séparée, en 2003.

Différentes approches de la question gay se bousculent au travers de ces 76 pages, principalement axées sur la Clause 28 associée à une recrudescence de néo-fascisme en Angleterre. On trouve au passage un morceau de Frank Miller, qui parodie le personnage de Robocop pour créer RoboHomophobe, un homophobe machiste et violeur devenu gay suite à un accident, qui acceptera de voir son attribut génital sectionné et son corps transformé en robot à tête de gland pour être “guéri” de cette affliction.

La publication de AARGH entrera dans l’histoire du comics comme un soulèvement massif d’artistes et d’auteurs de tous bords, et comme, peut-être, l’anthologie à avoir su concentrer en un seul numéro une telle collection d’auteurs de renom, preuve de l’engagement massif du monde des comics en faveur des droits LGBT de par le monde.

Malheureusement, la Clause 28 sera adoptée par le Royaume-Uni, qui ne la retirera qu’en 2003. Les années ‘90 seront pour le pays une période double d’avancées et de persécutions, les mentalités mettant un certain temps à évoluer autour de la question, bien qu’aidées par la recherche contre le SIDA et le soutien de plus en plus important d’une communauté artistique militante, et du recul progressif du Thatcherisme dans la pensée anglaise.

Young Americans

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En traversant l’Atlantique, on trouve aux Etats-Unis une autre culture et une autre vision de l’homosexualité. Si celle-ci étouffe encore sous une tradition puritaine tenace (et d’un conservatisme récent qui ne devrait pas aller vers le mieux), l’anthologie Love is Love publiée en 2016 ne réagit pas seulement qu’à l’homophobie intra-muros, mais est lancée par les exécutifs de DC Comics en réaction au tragique d’une nouvelle forme d’intolérance survenue au 21ème Siècle : le terrorisme dit “d’islamisme radical” ou de “fondamentalisme islamique”, comme le nomme l’appellation la plus médiatique.

Le 12 juin 2016, le Pulse, un night-club gay de la commune d’Orlando aux Etats-Unis est attaqué par un homme seul, citoyen Américain du nom d’Omar Mateen, de 29 ans. Revendiquant une allégeance à l’organisation Daech (ou ISIL), le tueur fera 49 victimes et 53 blessés, soit l’attaque la plus meurtrière de l’histoire des persécutions d’homosexuels aux Etats-Unis (ou de celle chiffrée).

Cette fois cependant, l’acte n’émane pas d’un contexte politique défavorable : dès 2009, le gouvernement nouvellement élu de Barack Obama signe la charte des Nation Unies en faveur de la dépénalisation totale de l’homosexualité, ce que l’administration de George Bush s’était refusée de faire. Un an plus tard, Obama signe le Matthew Shepard and James Byrd, Jr. Hate Crimes Prevention Act, qui ajoute aux fameux crimes de haines, la sanction d’actes de violences perpétrés à l’encontre d’individus en raison de critères ethniques ou religieux, ceux commis à l’égard des personnes homosexuelles ou transgenres.

Obama continuera cette transformation des mentalités, en nommant à différents postes importants des juridictions fédérales des citoyens ouvertement homosexuels, bannira le texte du Don’t Ask Don’t Tell (qui interdisait aux membres de l’armée de déclarer leur orientation sexuelle), et sera le premier président à se déclarer en faveur du mariage entre personnes du même sexe.

C’est dans ce contexte que la tuerie d’Orlando interviendra, et mobilisera à nouveau la communauté des auteurs de comics pour célébrer les droits des homosexuels dans la nation étoilée et de par le monde.

Modern Love

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C’est sous la bannière de DC Comics et d’IDW Publishing que ce partenariat se met en place, initié par le scénariste Marc Andreyko, auteur de Wonder Woman ‘77 et connu pour avoir pris la suite de J.H. Williams III sur la série Batwoman, héroïne emblématique de la cause gay pour l’éditeur.

L’annonce reprend le personnage avec un visuel promotionnel de Rafael Albuquerque, et c’est la Française Elsa Charretier qui en illustre la couverture. On retrouve, pêle-mêle dans cette collection de 144 pages les noms de Phil Jimenez, Steve Sadowski, Paul Jenkins, Mike Carey, Matt Wagner, Marguerite Bennett, Aneke, Damon Lindelof, Patton Oswalt, Steven Orlando, Rafael Albuquerque, Jason Aaron, Jason Latour, James Asmus, Ming Doyle, James Tynion IV, Cecil Castellucci, Brandon Peterson, Jesus Saiz, Olivier Coipel, Leinil Yu, et d’une liste en réalité trop longue pour être exhaustive ici, vous pouvez cependant retrouver le détail de ces noms sur la page officielle de DC Comics agréée au titre.

Micro-récits ou simples pages en hommages aux (trop) nombreuses victimes, Love is Love choisit de traiter l’angle symbolique d’une époque encore trop homophobe à un nombre conséquent de niveaux. Publié par DC, le volume peut en outre s’appuyer sur la symbolique des super-héros, qui viennent donner main forte aux autorités ou aux souffrances de cet acte tragique, l’occasion de rappeler qu’eux aussi comptent des représentants fictionnels de la communauté LGBT, et que plus qu’aucun autre, ce genre de tragédies est ce pourquoi leur mythe doit rester une source d’inspiration au quotidien.

Sous l’angle artistique, Love is Love est aussi à regarder comme une collection impressionnante de talents, tant dessinateurs que coloristes qui reprennent l’iconographie du drapeau arc en ciel dans des pages souvent superbes, et parfois plus timorées dans un aspect dessin de presse satirique qui choisit de ne rien oublier.

Réalisé en soutien aux victimes, les profits du comics (vendus à 9,99 dollars) allèrent à l’organisation Equality Florida, principal soutien aux disparus d’Orlando. L’opération permit de collecter 165 000 dollars, et fut surtout une nouvelle occasion de célébrer l’unité des artistes de chaque maison autour de la défense de la communauté LGBT, cette fois en couleurs et contre une tyrannie moins étatique que philosophique, à l’image de l’union des artistes pour les victimes du 11 Septembre dans le numéro spécial de l’époque. L’édition Française de Love is Love sera assurée par le tout jeune éditeur Bliss Comics.

The Next Day

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A presque trente années d’écart, les deux publications anthologiques que recouvrent AARGH et Love is Love rendent un panorama assez important de la culture gay et de l’acceptation dans le monde (cloisonné) de la BD Américaine. Là où les revues militantes de l’underground lancaient déjà dans les années ‘60 des premières prises de positions sur ces questions, et dans un marché dominé par l’image masculine du super-héros traditionnel, les auteurs et artistes les plus importants de deux générations ont ainsi pu exprimer une voix commune contre l’homophobie, sujet qui ne sera jamais obsolète dans un monde qui ne cesse de nous le prouver.

Cela étant dit, au-delà de ces travaux symboliques motivés par l’action gouvernementale ou terroriste (étonnamment liés dans l’Histoire sur les sujets d’oppression), l’occasion est aussi donnée de se rappeler du terreau de personnages fictifs ouvertement gays, ou des nombreux auteurs à porter leur identité sexuelle au quotidien. Sur ce sujet ou d’autres. Dès lors, on ne peut que célébrer l’existence d’un medium uni à l’ombre d’autres intérêts, et là où il reste encore énormément de progrès à accomplir, de la communauté du comic book et de ses créateurs qui laissent à travers ces deux revues le souvenir que ses plus grands architectes auront contribué à leur échelle à défendre le droit à la différence.

Si ce sujet vous intéresse, ne manquez pas les nombreux écrits de notre amie Katchoo de l’excellent site TheLesbianGeek sur la question.

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