C’est en 1941, trois ans après avoir été inventé par Jerry Siegel et Joe Shuster, que Superman s’anima pour la première fois depuis les planches figées des comics de l’époque jusqu’aux écrans de cinémas des salles Américaines. Le public l’avait entendu parler un an plus tôt, dans le sérial radiophonique adapté de ses aventures, qui fut pour l’anecdote le premier à lancer la désormais célèbre catchphrase « Look ! Up in the sky ! », et c’est par le même élan de popularité que naquit ce qu’on appelle aujourd’hui le « Fleischer’s Superman« , série de dessins animés produite par les studios Fleischer pour le studio Paramount, unique en son genre dans l’histoire des adaptations de comics et dans celle du cartoon à l’Américaine.

Ce projet voit le jour sur un marché de l’animation très différent de ce que les années et les évolutions techniques l’ont amené à devenir. Dans ce qu’on qualifie d’âge d’or du dessin animé, la télévision n’existe pas. Les cartoons, qui pour l’anecdote précèdent l’apparition des premiers films « live-action » via le Praxinoscope de Charles-Emile Raynaud dans une forme encore très rudimentaire, sont alors projetés avant les longs-métrages dans les cinémas (on y adjoindra aussi, dans la même logique de « l’avant séance » les premiers journaux et reportages télévisés, en particulier pendant la Guerre pour les nouvelles du front), une tradition qui continuera de courir jusqu’au début des années ’60, vite rattrapée par l’apparition des premiers postes domestiques de télévision.

Déjà à l’époque, Walt Disney et son emblématique créature, connaissent un succès retentissant auprès du public (petits comme grands). Mais, dans l’ombre de cette immense popularité, deux studios connaissent un essor grandissant. Le premier et le plus ancien est celui des Fleischers, deux frères venus d’Autriche qui auront pour eux (et Max, en particulier) de lancer le premier cartoon sonore en 1926, My Old Kentucky Home, deux ans avant le Steamboat Willie de Disney et un an avant ce qu’on considère comme le premier film sonore, Le Chanteur de Jazz, en 1927. Ce long-métrage est d’ailleurs né d’un autre studio capital à l’évolution du héros, Warner Brothers, qui de leur côté donnent vie aux héros Merrie Melodies / Looney Tunes, dont un autre rongeur se distinguera à la même époque.

Avec Superman, les Fleischers vont proposer quelque chose d’inédit dans le paysage des dessins animés animaliers, comiques et souvent musicaux : un dessin animé à la narration cinématographique, qui ira chercher dans la BD et les magazines de pulp une exigence esthétique et scénique jamais vue dans les aventures des Mickey, Bugs et Popeye. Longtemps avant la décrue de moyens qui suivit l’ère Hanna-Barbera, ces cartoons étaient d’authentiques travaux complexes et aboutis, avec une énergie et un soin dans l’animation qui continuent d’impressionner, encore soixante-douze ans après leur création.


1. Un peu d’histoire

2. Look ! Up in the sky !

3. Hommages et légende


1. Un peu d’histoire

Max Fleischer, artiste/inventeur

photograph-of-mae-questel-and-max-fleischer

La famille Fleischer émigre d’Austro-Hongrie en 1887 dans le ghetto juif de Brooklyn. C’est dans la région de New-York que les frères passeront leurs jeunes années, où le plus âgé Max, décidé à réussir, étudiera d’un côté l’art et de l’autre la mécanique avant de rejoindre la revue The Brooklyn Daily Eagle, où il apprendra la photographie, la photogravure et deviendra avec le temps membre de l’équipe des dessinateurs. Avant d’être animateur, il réalisera ses propres comic-strips à une époque où le comic book contemporain n’a pas encore vu le jour.

Sa fascination pour la technologie le mènera, après avoir enrichi ses connaissances de quelques autres boulots, au poste d’éditeur artistique pour le magazine Popular Science, une des plus anciennes revues scientifiques aux Etats-Unis qui continue encore aujourd’hui de publier. C’est au contact de ce monde de l’innovation qu’il va, en parallèle de l’apparition des premiers cartoons au cinéma quand la Première Guerre Mondiale se met en marche, inventer le Rotoscope, une technique d’animation révolutionnaire qui consiste à capturer un sujet réel en mouvement, pour ensuite agrandir l’image prise sur pellicule par un jeu de lentilles et dessiner sur ses contours un dessin qui n’apparaîtra que plus vrai, car directement pensé en mouvements.

La rotoscopie, ancêtre de la motion-capture, lui permettra de créer Ko-Ko le Clown en 1921 pour sa première série animée, Out of the Inkwell. Un genre de grand-père de L’Alinéa où créature et créateur se répondent dans une technique d’animation déjà aboutie, mais à laquelle manquait encore les moyens de ses ambitions. La décennie 1920 voit Max et son frère travailler ensemble à la réalisation d’une série de courts en parallèle des studios Disneys, et se faire les armes sur leur premier personnage. Mais ce n’est qu’en 1927, après la faillite de leur distributeur, que les Fleischers obtinrent de Paramount un accord de distribution et de financement qui leur permettra de lancer Fleischer Studios, le studio qui allait les faire décoller.

Premiers succès

popeye

Après trois années passées à surfer sur le succès des cartoons chantant, la série des Talkartoons, un épisode baptisé Dizzy Dishes, une parodie canine de la chanseuse Helen Kane (qui fit d’ailleurs un procès à Max Fleischer un peu plus tard) attira l’attention du public. Un an plus tard, en 1931, le personnage fut recréé sous des traits humains, et apparu comme une version candide et sexy des chanteuse de jazz et de cabaret de l’époque. Le studio venait de créer Betty Boop, leur première star faite pour le succès. Baptisée au départ « Jazz Baby », le personnage connut un accueil retentissant quasi immédiat, et s’attira au passage quelque polémique pour ses reprises promotionnelles de titres de chanteurs noirs de l’époque, Louis Armstrong et Cab Calloway.

C’est à travers Betty Boop que les Fleischers trouvèrent leur style, dans la continuité du clown : un style plus sombre et New-Yorkais porté par des personnages plus humains que les animaux loufoques de la côte Ouest. Calqué sur les chanteuses de son époque, Betty était un personnage type de la Grande Dépression, une star  de cabaret aux allures d’enfants et aux poses sexy, qui trouva un public plus adulte que les productions de cartoons usuelles. Lancée dans l’air du dessin animé chantant, sa création représenta un succès bienvenu pour le studio, qui s’en servit ensuite pour introduire leur autre grande vedette.

Car c’est bien dans un épisode de Betty Boop en 1933 que Popeye, le marin aux gros bras fan d’épinards en boîte, fit sa première apparition animée. Adapté d’un comic strip déjà très populaire d’Elzie Crisler Seagar lancé quatre années auparavant, Popeye se dirige vers l’animation quand le responsable de sa version papier propose à Max Fleischer de lui dédier sa propre série de cartoons par épisodes. Après avoir été présenté au public en dansant le hula avec Betty, le marin devient presque instantanément la figure de proue du studio, qui en fit son sujet expérimental aux premières créations en Technicolor, et dont la popularité concurrença sérieusement celle de Mickey, jusqu’à la dépasser à différents moments de leurs vies.

De Fleischer à Famous

Sans titre

Rattrapés par leur succès, les Fleischers sont obligés d’embaucher pour faire face à la demande de Paramount, qui veut encore et toujours plus de Popeye. Le studio s’industrialise peu à peu, et doit freiner ses ambitions créatives quand un grève générale de cinq mois est lancée par un personnel à bout de souffle en 1937. De là débute une érosion des relations entre les deux frères et la partie artistique contre la partie business.

La même année, le vieux Walt se lance dans l’industrie du long-métrage animé avec Blanche Neige et les 7 nains, distribué par la RKO. Avec un succès immédiat qui propulse Disney à une autre échelle, désormais plus cantonnée aux projections d’avant-séance, un marché se dégage dans le cartoon au long-format, et Max Fleischer obtient après trois années à le réclamer l’autorisation de Paramount pour produire son propre film d’animation, Les Voyages de Gulliver.

Entré en production en 1938, le film obtient un financement de 500 000 dollars (de l’époque), budget que le créateur ne parviendra pas à tenir et sera amené à dépasser. Malgré de bons scores au box office, et une seconde production en chantiers (Mr Bug Goes to Town), le studio réclamera une somme importante à Fleischer pour les coûts supplémentaires, et le succès de Popeye ne suffit pas à éponger ces pertes. C’est en parallèle de ce déclin que se lancera Superman, que les frères n’étaient au départ pas prêts à créer, de peur de se lancer dans une autre aventure trop gargantuesque.

8644340337_6434254f7c_b

C’est alors que leur vînt l’idée, pour effrayer Paramount, de réclamer un budget considérable de 100 000 dollars par épisode, inenvisageable pour l’époque (les épisodes les plus coûteux de Popeye n’excédaient alors pas les 25 000 dollars maximums). Mais, portés par la popularité tonitruante du héros en bleu dans les kiosques et à la radio, le studio insista et négocia pour un entre-deux de 50 000 dollars, déjà une somme conséquente, pour le premier des neuf épisodes que produirait le studio, les autres étant cadencés à une moyenne de 30 000. Ne pouvant alors plus refuser et galvanisés par ce confort financier, les Fleischers se lancèrent dans l’aventure, et le succès fut à nouveau au rendez-vous. A son pic de popularité, Paramount ose même un procédé nouveau dans le système promotionnel des années ’40 : des bande-annonces pour les épisodes, pratique jamais utilisée pour un cartoon, ou n’importe quel contenu aussi court, en plus de posters promotionnels dédiés.

Mais ce succès se montra malheureusement trop tardif, et lors de la sortie de Mr Bug Goes To Town initialement prévue au Noël de 1941, la plupart des distributeurs n’en voulurent pas (on attribue ce rejet généralisé au bombardement de la base Américaine de Pearl Harbor survenue le 5 décembre de la même année), et Paramount perdit une somme considérable sur les coûts de publicité et d’impression des copies. Les créations en parallèle de Superman proposées par le studio ne trouvèrent pas leur public, et après des mois de pertes sèches, les deux frères furent amenés à démissionner, cinq mois avant la clôture de leur contrat avec le producteur.

Famous Studios, une sorte de seconde enseigne qui récupéra une partie du savoir faire et du matériel de Fleischer Studios déplacé à Miami (sans les Fleischers) reprit alors les rênes et s’attacha à produire les huit épisodes de Superman qu’il restait à fabriquer, tandis que Popeye et Betty continuèrent d’évoluer loin de leurs créateurs pour les décennies à venir.

Poster un Commentaire

11 Commentaires sur "Dossier – Le Superman des Fleischers, ou l’âge d’or du grand dessin animé"

Me notifier des
Trier par:   plus récents | plus anciens | plus de votes
placebo
Génial, époustouflant, le Superman des Fleischers était un immense hommage au personnage (je ne sais pas si on peut parler d’hommage étant donné que le personne était quand même tout jeune dans le format de ses origines). On peut dire pareil de ton Dossier Corentin qui est abouti, agréable à lire et extrêmement clair dans son propos (notamment sur tout ce qui peut référer à la technique de l’animation me concernant). Je me rappelle très bien de l’épisode The Mad Scientist que je possédais petit en vhs de la collection qui retraçait justement les dessins animés distribués par Warner Bros.… Lire la suite »
Jason Todd

Excellent dossier pour un excellent moment à lire ces lignes, bravo à toi Corentin. Est-ce qu’il y a moyen de l’ajouter au dossier des favoris ? Sinon petite rectification, le serial de 1948 n’était pas télévisé mais était bien diffusé au cinéma. :)

mmat1986

chouette dossier, j’adore ces animés d’une qualité qu’on ne reverra sans doute jamais

et ceci, un gars de chez Disney avait rendu hommage au travaux des Fleitchers avec deux court animés

https://www.youtube.com/watch?v=T2WVlmNqMMs

https://www.youtube.com/watch?v=lSIlr2-mw-w

WhoWatches

C’était top a lire, j’ai appris pas mal de choses merci :)

td1801

Wow. J’en avais vaguement entendu parler, mais c’est absolument génial et magnifique.
L’article est passionant merci ! (je suis juste resté sur ma faim par rapport a la suite de la vie des Fleischers)
J’ai beau adorer justice league TAS, la fluidité et la compexité de l’animation n’était pas au même niveau que ce superman.

wpDiscuz