Dossier – Watchmen : L’apocalypse selon Alan Moore

Sommaire

Attention les enfants, cette fois-ci c’est du gros. On va toucher à Monsieur Alan Moore. Je ne pense pas avoir à présenter Watchmen, ni son créateur à la barbe éternelle. Mais avant d’attaquer le gros du sujet, qui n’est autre qu’une étude comparative entre certains éléments bibliques, et donc sacrés ou historiques, dans l’oeuvre de Watchmen, je tiens à faire un petit aparté quand à l’objet de cette étude et ma vision de la chose.

Comme certains le savent, Alan Moore est obsédé par le sacré. Tout ce qui touche aux mythes et à la religion n’est donc pas présent par inadvertance, et je sais que je suis capable parfois de partir dans une interprétation parfois assez éloignée du sujet. Toujours est-il qu’en m’attelant à un rapport avec la Bible et en m’adressant à une communauté diverses autant par les valeurs, croyances ou autres affiliations à divers groupes, la Bible est ici vu comme une oeuvre littéraire, dont le sacré est compris en tant que valeur historique. Valeur qui peut être perçue et/ou acceptée comme chacun l’entend. De même, cet article part du principe que le lecteur a lu l’oeuvre d’origine ou a vu le film. Petite mise au point faite là dessus pour éviter tout malentendu, commençons.

1. Situation, contexte et tout le tralala

Bien souvent, l’analyse de Watchmen se limite au contexte de la Guerre Froide, des tensions entre les Etats-Unis et l’URSS, une hymne à la paix par la destruction. Un récit dénonciateur ! Et si on ne peut pas lui enlever ce titre, qui est un peu la force première du titre, la plus perceptible, il reste une force tout aussi importante qui lui est conférée par son auteur. L’utilisation de mythes bibliques est tout simplement évidente. Mais savoir lesquels sont utilisés, la difficulté est toute autre. Débutons ici avec la situation dans laquelle se trouvent nos héros au moment présent. Rorschach est le seul justicier encore actif, la faute à une loi interdisant à tout justicier d’exercer si ce n’est au compte du gouvernement. Il s’agit de la loi Keene. Les super-héros ont eu leur heure de gloire par le passé, avec l’équipe des Minutemen, le temps d’une génération, la seconde s’étant rapidement vu disparaître peu de temps après l’apparition du Dr. Manhattan. Arrêtons nous en là pour le moment.

Comme le dit si bien le titre, je me focaliserai sur la Bible, mais plus particulièrement sur son dernier chapitre consacré à l’Apocalypse. Ce thème étant le sujet principal de l’oeuvre d’Alan Moore, qui voit dès ses premières cases passer Walter Joseph Kovacz avec une pancarte annonçant le jugement dernier. Intéressons-nous donc au contexte dans lequel était écrite cette Apocalypse. Les spécialistes jugent l’écriture de ces textes entre fin 60 et 95. C’est à dire entre le règne de Néron et de Domitien, ce qui laisse un petit nombre d’empereurs entre ces deux grands noms. Toujours est-il que la condition de la religion chrétienne, encore naissante, se portait mal et était très mal perçue des dirigeants et autorités romaines. La religion juive était une religion licita, une croyance (et non religion) tolérée par la loi. C’est à dire, que rien n’était fait à ceux qui y croyaient, l’illégalité étant de promouvoir sa croyance. En d’autres termes, on interdisait à la religion juive de se développer. De là naît le christianisme, d’une persécution, avant d’être, elle aussi persécutée. On entre alors dans ce cycle de création puis destruction, menant à une nouvelle création.

N’est-ce pas là la source même de Watchmen ? N’est-ce pas là la fonction primaire de l’apocalypse ? Purifier la terre par la destruction. Et à titre de comparaison, Alan Moore tient avec ses personnages créés à l’image d’idéaux politiques bien différents, la religion du super-héros. Un sentiment unique animé par des valeurs, des croyances, aux rituels violents, réprimés par un système qui compte bien s’octroyer les bienfaits de la croyance du peuple quitte à ce qu’ils ne croient plus en rien. Oui, car le système romain tenait à réprimander la religion chrétienne allant jusqu’à afficher des noms, tuer les croyants les plus convaincus, chassant le monothéisme en tant que mouvement incontrôlable.

Deadly Genesis

Avant d’entamer la première grande partie de cet article, j’aimerais faire un petit aparté dans cette partie centrée sur des personnages que je n’ai pas traités et dont je ne parlerai certainement plus, Night Owl et Silk Spectre qui sont incontestablement l’image même de la Genèse avec ces visions. Qui dit fin dit renouveau, et qui dit renouveau dit nouvelles origines. Et quitte à retourner aux sources autant se prévoir un couple symbolique. Ainsi Laurie et Dan seraient les Adam et Eve de ce nouveau monde. Alan Moore voyaient ces personnages comme étant les plus humains, et pour cause, ils sont le fruit des dieux qu’ils côtoient le long du récit. Cependant, malgré leur présence auprès d’eux, ils restent toujours ensemble, toujours à une certaine distance de ce qui se passe, ils ne bronchent pas devant les autres super-héros et ne semblent que suivre l’effet de groupe, comme si rien ne pouvait les perturber si rien n’est susceptible de les séparer. Car si cette destruction les inquiète, le décompte les rapproche bien plus l’un de l’autre. Et l’inquiétude vis à vis de cette destruction ne serait que la peur d’être séparé, comme le montre si bien ces quelques cases issues d’une des plus belles planches de cette oeuvre.

L’image joue un rôle essentiel dans l’interprétation des éléments. Et si le Dr. Manhattan est si évident à associer au Dieu créateur, je pense bien que les scènes sur Mars jouent un rôle important. Son expression marquant l’absence de toute émotion aussi. Alan Moore n’est pas l’unique artiste ayant donné vie à ce personnage, ni sa notoriété à l’oeuvre. Dave Gibbons signe ici, ce qui est encore à ce jour, son plus grand travail avec un style que j’associerais à notre regretté Moebius pour les  formes des corps nus aux muscles et os saillants sans aucune exagération, les couleurs qui dans la colorisation d’origine sont époustouflantes et surtout ce ton bleu donné à Manhattan. En un même style, l’artiste réussit à représenter la vie dans sa complexité, sa mécanique et se montrer d’une violence sans aucune retenue dans ce dernier chapitre.

Watchmen connaît ses scènes cultes, si bien que l’ensemble de l’oeuvre au découpage pourtant très cinématographique, est composé de véritables œuvres possédant elles seules le sens et les interprétations nécessaires que le texte n’a pas besoin de spécifier. Je pense notamment à cette image du Dr. Manhattan assis, seul. Une position banale dans un lieu inconnu et vaste, et où son apparence étrange ne surprend plus. Comment trouver son humanité où celle-ci n’est plus. Ou plutôt, comment se sentir comme un être humain là où il n’y a personne. De même, cette image sous-entend la création à partir d’une planète vierge, ce que commencera à réaliser Jon. Je me perds, mais il était impossible de limiter Watchmen à son histoire et ses textes.

2. Rorschach : le martyre du martyr

Il n’y a pas d’équipe sans meneur, il n’y a pas de religion sans martyr à plaindre. Et Rorschach est ce personnage, cette tête pensante qui fait tout son charme. Alors oublions le temps de cet article que Rorschach est inspiré de The Question, que Night Owl est tiré de Blue Beetle, Dr. Manhattan de Captain Atom, parce que s’il ne s’agit pas de ces personnages là. Si les Watchmen ont été créé pour ce récit, il y a – au moins – une raison. Pensez-vous réellement que The Question ou Captain Atom, dans leur caractérisation de l’époque, pouvaient tenir le rôle de Rorschach et celui du Dr. Manhattan ? Si les caractéristiques dans leurs compétences, et quelques points communs sur leurs apparences sont indéniables, la caractérisation est toute autre. Rorschach est le sacrifié, le martyr, qui s’est toujours fait discret, a toujours été vu comme différent. La différence étant la source même de la persécution, sans quoi la loi Keene n’aurait jamais vu le jour. C’est pour cette raison que ce héros, ou plutôt anti-héros, est non seulement rejeté d’une société qui le fait vomir, mais aussi délaissé du groupuscule auquel il était affilié.

Car la foi du cœur obtient la justice, la confession des lèvres, le salut.

L’origine de sa différence est sa conviction en ses valeurs. Il est le porte-drapeau d’une justice impartiale. Le plus inspiré des héros de cet univers et déterminé si bien qu’il finit par en être le dernier. A travers l’album relié, on suit Rorschach. On ne suit au final que lui. Il est partout, il est le fil conducteur et nous ranime, dans sa petite croisade qu’est le premier numéro, la volonté d’être justicier chez chaque personnage, en commençant par son ami Dan Dreiberg. Je reviens un court instant sur la situation des chrétiens et leur persécution. Les récits retrouvés de cette époque noire portent les fidèles morts pour leur croyance en martyrs, et d’une certaine manière, en font des héros, des exemples à suivre. Une stratégie qui a fonctionné parmi d’autres. Mais là dessus, je vous invite à vous renseigner parmi les textes latins des empereurs de cette époque, ou de Pline le Jeune (ou le mec qui a bien conservé tous ses textes).

Revenons maintenant à cette persécution et à son origine. La persécution est orchestrée par un pouvoir dans Watchmen, l’Etat. Contrairement à Frank Miller ou autres, qui fait intervenir le président à tout va dans une approche bien plus iconographique (cf. The Dark Knight Returns), Alan Moore est plus subtil. L’Etat est la direction du mouvement social et l’élite de cette société est rassemblée sur un plateau télé développant les idées (ou excuses) énoncées par cet Etat. Dans les grandes lignes, Rorschach est le seul à subir les conséquences de cette loi. Et c’est en ayant répandu ses valeurs auprès de ses amis qu’ils sont venus le sauver, en ayant réussi par le courage fourni, à braver les interdits. Il vit le long du récit une véritable odyssée à travers les éléments de son passé, tout d’abord ses amis qu’il semble ne pas avoir vus depuis longtemps, et allant de plus en plus loin jusqu’à retrouver un de ses fameux ennemis, Moloch. Il subit ensuite la prison, puis la mort. Une chute progressive, comme une succession d’avertissements qu’il se refuse d’écouter.

Un paradoxe doit cependant être défini, quant aux valeurs de justice et de l’attention qu’il porte à la vérité plus qu’à la vie. Après son arrestation, le lecteur voit défiler sous ses yeux le dossier fictif du personnage tenu par son psychiatre. Dans ce dossier,se trouve un petit mot écrit par le jeune Walter Joseph Kovacz où celui-ci explique sa situation alors qu’il était encore un enfant. Privé de figure paternelle, élevé par sa seule mère dont le rôle était peu recommandable aux yeux d’un jeune garçon, il se raccroche aux souvenirs qu’il soutire concernant son père. On saura que, comme lui, il était partisan du président Truman. Le président ayant lancé la bombe nucléaire. Ce qui ne concorde en aucun cas avec sa vision de justice. De plus, même l’idée que son jeune âge puisse interférer, et l’idée d’influence idéologique pouvant avoir évolué, est faussée dès les premières cases où Rorschach, dans son journal, parle de nouveau de son père et du président Truman comme des héros que le peuple n’a pas suivis. C’est par ailleurs la première raison évoquée justifiant sa haine envers ce peuple. Ce qui est plutôt radical.

Sa justice aurait une part humaine, dans le sens où la paix n’a pas de prix, si ce n’est celui de la vérité. Mais derrière cela réside comme une volonté de se faire prophète. D’annoncer la finalité. Par ailleurs Ozymandias, peu de temps après la mort de Rorschach, dit à Jon (Dr. Manhattan) : « Rien n’est jamais fini.« . Si dans le comics cette nuance n’est pas remarquée, dans le film de Zack Snyder la caméra recule créant un plan de plus en plus large, dévoilant les morceaux éparpillés du corps de Rorschach à l’image d’un test de Rorschach. Ce qui laisse penser à une boucle laissant Walter Joseph Kovacz comme étant une représentation humaine du test de Rorschach, jusqu’à devenir, de par un sacrifice fait à la représentation de Dieu, une entité ou un symbole. On retrouve, une fois de plus cette boucle du recommencement infini. Egalement présente dans la religion chrétienne, et dans bien d’autres où l’histoire se répète année après année du au rattachement à certaines dates, fêtes et autres rituels.

De ce fait, peut-on voir en Rorschach une forme de Christ ? On peut facilement voir le Dr. Manhattan, présenté dans le comic-book comme Dieu tout en mettant bien en avant sa nationalité américaine. D’une part, la crucifixion est certainement l’élément majeur quand au rattachement entre un personnage et celui du Christ. Et au sein du récit, Jon Osterman est celui qui s’en rapproche le plus (cf. la couverture de cet article). Pour autant, le Dr. Manhattan développe cette image de dieu tout-puissant, créateur mais toujours humain. Une humanité qu’il perd au fil du récit. Lorsque Jon tue Rorschach pour l’empêcher de dévoiler ce secret, on pourrait y voir la mort du Christ de manière bien différée mais néanmoins intéressante. Rorschach semble prêt à mourir, ne pouvant vivre avec ce secret. Mais on ne sait s’il s’agit de vouloir mourir pour ses valeurs, pour mourir en martyr ou simplement parce qu’il ne pense pas pouvoir vivre avec ce secret. Certainement le fait de se sentir corrompu.

On peut poursuivre cette identification au Christ par ce masque et la volonté d’un visage autre qu’un visage humain, qu’il peut avoir trouvé avec sa mort. Sa position, toujours en hauteur, à partir de laquelle il surplombe l’être humain. Une domination que l’on peut justifier de par un statut différent, du héros supérieur à l’homme, mais comme on a pu le voir, Rorschach est encore au dessus du super-héros, étant une source inépuisable des valeurs qui les définissent. La création, qui est ici un retour de ses apôtres, incluant un traître. Et si on peut difficilement lier la notion de pardon à Rorschach, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une influence et non pas d’une adaptation et encore moins d’une retranscription. Je vous laisse avec ces éléments juger de leur pertinence quant à votre expérience et à votre lecture, tout en vous invitant à les partager, ici comme ailleurs.

3. Apocalypto

Le mot apocalypse signifie « révélation ». Voici l’introduction au passage de l’apocalypse aux éditions Desclée de Brouwer. Et que serait Watchmen sans sa grande révélation finale ! Dans cette partie je m’éloignerai des personnages et me concentrerai sur le fil de la lecture du livre de l’Apocalypse. Considéré comme beaucoup comme très difficile à comprendre pour ses très nombreuses références et symboles, il est évident qu’on ne peut pas retrouver la plupart de ces symboles. De la même manière que le dossier traitant de Walter Kovacz, un autre document, une interview entre un journaliste et Adrian Veidt, va mener l’invité à parler de sa vision du monde, sa difficulté à le comprendre, ses défauts et sa solution. Ce qui mène donc à son apocalypse. On parle à tort et à travers d’apocalypse, dans le terme même de « post-apocalyptique ». Watchmen a cette qualité d’appliquer le terme d’apocalypse et d’en exécuter son sens premier. C’est à dire, comme le dit Veidt dans cette interview :

Je vois la société du vingtième siècle comme une course entre l’illumination et l’extinction.

Restons un instant à Ozymandias. Il est accompagné de Bubastis, une créature étrange ressemblant à un félin aux longues oreilles. Un élément secondaire pourtant marquant. Bubastis est à l’origine une cité Egyptienne actuellement en ruines, au passé connu grâce à la description du temple Bastet par Hérodote. Dans sa représentation, cette créature m’a fait penser au Lion de Judah (ou Juda). Un lion qui contrairement à ce qu’on peut penser est le symbole du Christ, qu’on a pu retrouver dans Le Monde de Narnia à travers Aslan, mais qui a surtout été l’emblème de la tribu de Juda. Ce symbole a été utilisé dans différentes circonstances et religions, et je me limiterai ici de nouveau à une représentation du Christ.

Le Dr. Manhattan passe à deux reprises cette forme de mort, de décomposition les bras en croix. La seconde fois, Ozymandias tente de le tuer et se doit de sacrifier Bubastis pour ne pas laisser passer cette opportunité. On est alors assez bien embarrassé en ce qui concerne l’interprétation où Ozymandias se sent bien plus puissant d’avoir tué un dieu, si ce n’est Dieu lui-même. Impliquant alors la mort du Christ sous la forme du Lion de Judah en tant qu’être sacrifié. De même les rôles peuvent être inversés. Dr. Manhattan peut être vu comme une aberration où Ozymandias serait alors Dieu le Père sacrifiant son fils pour mettre fin aux jours de cette création qui serait alors un homme dont les pouvoirs ne lui étaient pas destinés. De manière bien plus simple, les trompettes laissent place aux clochers. Le décompte d’une horloge de l’apocalypse remplace les sept scellés du livre. De même la symbolique du 12 est ce qui est fini, signe de renouveau et donc concorde avec l’apocalypse. Les 12 mois d’une année, pour simple exemple, qui étaient fêtés comme le renouveau de l’année en Mésopotamie. Néanmoins le chiffre sept se retrouve dans la composition du nombre des héros, en comptant le Comédien malgré sa mort très rapide, référence aux douze apôtres dont le nombre est donné au décompte.

Le Dr. Manhattan peut encore multiplier les interprétations, puisque seul héros capable de rivaliser avec Ozymandias, et avec des pouvoirs aussi grands qu’il peut être le seul lié à Dieu, on peut également le voir comme  l’archange Mikaël (aussi appelé Michel). Chef des troupes armées, il mène une guerre contre les forces de la Bête lors de l’apocalypse. Il dirige donc les anges qui seraient ici Silk Spectre et Night Owl, Rorschach n’en faisant qu’à sa tête. On ne peut contredire le fait qu’Ozymandias est l’organisateur de cette destruction et se rapproche bien plus de la Bête que de Dieu. Voilà bien une force du récit. Créer une nuance aussi complexe avec deux opposés. Un mal pour un bien reste-t-il un mal si le bien amène une paix dans le monde ? On peut de ce fait retourner à cette persécution à partir de laquelle nous avons débuté. Qui l’homme va-t-il persécuter lorsque le coupable est inconnu de tous ? Le problème étant ensuite, quelle minorité risque d’être blâmée ? Quel idiot osera accuser sans justification ? Si le Dr. Manhattan reste le coupable idéal, au sein d’une société, les groupuscules resteront présents et on ne peut éviter ces tristes réactions.

Babylone la Grande ; elle s’est changée en demeure de démons, en repaire de toutes sortes d’esprits impurs…

Quand on cherche à comprendre la vision du monde de Rorschach comme celle d’Ozymandias, on peut y voir leur seul point commun. Ce monde les répugne. Et tout comme la chute de Babylone, ce monde est tombé car il a pourri. Il s’est détruit, et à mérité son sort malgré son statut de grande cité. Le système s’est opposé à un autre, la haine engendre la haine, et du haut de leur tour, les dieux méditent sur notre sort. Suite à l’affrontement, un ange propose de noyer Babylone de sorte à ce que plus jamais, on ne la retrouve. Si rien d’explicite ne rappelle ce bref passage, les réactions des civils concluant ce chef d’oeuvre laissent à penser que ce bref dialogue sera la dernière mention de cet incident inexpliqué où finalement, notre jeune Seymour s’apprête à toucher le Journal de Rorschach.

Et c’est à ce moment là que tout ce qui a été dit, lié à un Rorschach martyr, symbole et sacrifié prend son sens. Après une destruction aussi importante, un drame majeur, où plus personne ne croit en rien où l’Etat n’est plus capable d’assurer la sécurité nulle part et où la priorité est d’assurer le survie de l’homme et de reconstruire sur de nouvelles bases, en quoi notre jeune Seymour est-il censé croire ? Ce Journal de Rorschach n’est pas que la simple vérité dénoncée, c’est un symbole qui peut en ressortir et cette fin ouverte laisse penser que non seulement l’identité des coupables sera révélée ou retrouvée, mais surtout, la mort de Rorschach sera vue comme un exemple. Celui qui a su donner sa vie pour la race humaine alors qu’il la hait profondément. Celui qui a justifié l’utilisation de la bombe atomique à cause de l’image qu’il avait de son père, celui qui a tué à tour de bras, qui a été chassé ; ses souffrances seront au final portées par ce renouveau qu’a créé Ozymandias.

On notera une différence majeure avec l’Apocalypse de Saint Jean, où l’apocalypse est une finalité. Elle est le résultat, et l’unique renouveau est une vie après la mort selon le jugement. D’où le jugement dernier. Et c’est certainement ce qui manque à Rorschach. Cette notion de justice qui disparaît. Ozymandias parle de pertes, incluant des innocents, comme des criminels, ou des enfants. Laurie, en tant que spectatrice de ce massacre, n’y verra que des innocents. Ces pertes sont aléatoires, là où la Bible octroie, après la mort de tous, la vie à ceux qui le méritent. Cette finalité, on la ressent et on la cherche dans les premières lectures de Watchmen, lorsque Dr. Manhattan et Ozymandias discutent après de la « réussite » de leur projet. Ozymandias sous entend une forme de finalité dans son projet qui a réussi. Jon affirme que rien ne se finit. Ce qui laisse penser que Jon a non seulement une ou plusieurs idées, mais aussi que son statut de dieu lui confère la capacité de créer un « après » à l’apocalypse. De même, Ozymandias, dans son projet, malgré sa réussite, semble tenu en échec par Jon, rapprochant Adrian de l’image de la Bête, non seulement dans son échec, mais aussi dans sa durée d’action. Car si la Bête est un élément majeur quand aux actions réalisées, son intervention est brève.

Le Dr. Manhattan est un personnage qui fait certainement le plus sens quant à l’imagerie biblique. Il peut être le fruit de l’homme qui tente de créer son dieu, il peut être Dieu lui-même, et qui avec son arrivée apporte la fin de tout. Toujours est-il qu’il en a la capacité et son association avec Ozymandias, fait de Watchmen une réécriture moderne de l’Apocalypse. On retrouve cette source de critique sociale, où même le destin, la prophétie religieuse est manipulée par un groupe. Si Frank Miller donne un coup de pied dans le système, Alan Moore dénonce l’incapacité de l’homme à lutter contre lui-même et l’échec permanent vers lequel il se destine à tomber. Une chose me chiffonne quant à cette analyse, les Quatre Cavaliers. A travers Watchmen, je n’y ai vu que des références par les dialogues d’Ozymandias qui semble être définitivement la figure de l’empereur antique – il a tout de même marché sur les pas d’Alexandre le Grand – et représente assez bien la première interprétation même de la Bête, l’empire romain.

C’est sur ce petit désagrément que cet article prend fin. Les interprétations sont nombreuses, les comparaisons multiples, et on est loin d’avoir trouvé l’ensemble des sources d’inspiration d’Alan Moore pour créer ce chef d’oeuvre. Par ailleurs, notre regretté Umberto Eco – lui-même amateur de comics – disait qu’un chef d’oeuvre est une oeuvre qui réussit à générer de l’interprétation. Et en cela, Watchmen tient son titre de chef d’oeuvre, car avec ses trente années passées, cette oeuvre n’a perdu ni en pertinence de par ses propos et ses thèmes, ni en influence, ni en beauté.

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Watchful

Rédacteur depuis 2015, j'écris dans le but de partager ma passion pour les comics et entretenir ce sentiment de découverte. Bercé par Batman, mon cœur se dirige toujours vers l'éditeur aux deux lettres capitales.
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Witchdoctorseuss
Witchdoctorseuss
7 années il y a

Très intéressant , merci pour ce dossier :)

crazy-el
crazy-el
7 années il y a

Tu t’es attelé à du gros calibre là lol Comme tu le mentionne c’est un sujet à développement. Une belle intro en tout cas. Merci.

Jo Ker
Jo Ker
7 années il y a

J’ai lu Watchmen il y a 2-3 mois à peine (oui, qu’est-ce que je faisais ces 30 dernières années ?), et j’ai été littéralement scotché par la qualité et la richesse du récit, un intemporel tout simplement. Je n’avais cependant pas fait le lien avec la Bible, donc merci pour cette analyse très intéressante.
Je pense qu’il y a de quoi rédiger plusieurs thèses doctorales sur ce récit, et comme tu le dis, on est encore très loin de comprendre toutes les inspirations de Moore. Parmi les bonus de l’édition Urban, il y a quelques pages sur la réflexion de Moore à travers les indications qu’il donne à Gibbons, et il y a plus d’une page au début pour expliquer ce qu’il veut faire apparaître dans la première case du récit uniquement, ça démontre bien le travail fourni et le sens de détail du duo. Désolé, je me suis un peu éloigné du sujet.
Merci encore une fois pour cet excellent article.

batbear
batbear
7 années il y a

Sacrée boulot ! Félicitations ! Je n’aurais jamais pensé faire un parallèle avec la bible. Merci pour ce partage

Billy Batson
7 années il y a

Excellent travail Fuful qui dresse un parallèle extrêmement intelligent. Je retiens surtout le paragraphe sur la place de l’État et de manière générale la partie du Rorschach dont l’analyse est de toute finesse. Il y aurait matière à raconter beaucoup de choses mais tu arrives plutôt bien à rester sur ton sujet sans partir dans tous les sens, good job !

Para le pacifique Parademon
7 années il y a

Concernant Rorschach, tu parles d’une contradiction « On saura que, comme lui, il était partisan du président Truman. Le président ayant lancé la bombe nucléaire. Ce qui ne concorde en aucun cas avec sa vision de justice. »
C’est justement ce genre de choses qui fait que Watchmen est un grand comic : tous les personnages ont leurs idées, leurs contradictions, mais même les plus extrêmes ne sont pas jugées, ou en tout cas pas par l’œuvre directement, qui laisse le lecteur réfléchir sur ces questions en le dirigeant le moins possible je trouve. Ou en tout cas en lui donnant tellement d’aspects différents de chaque personnage qu’on ne peut le juger de manière binaire.
Et comme tu évoques à un moment The Dark Knight Returns, cela me fait penser à mon expérience personnelle de ce comic. Je l’ai lu bien après Watchmen, et si par certains points il y a des similitudes (une œuvre qu’on perçoit immédiatement comme « culte », et des personnages ayant chacun des opinions politiques, sans l’édulcoration habituelle à des comics grand public), un point m’avait extrêmement déçu, surtout en comparaison avec Watchmen. Dans The Dark Knight Returns, l’auteur semble prendre en main la vision du lecteur pour lui montrer bien explicitement comment il doit considérer ces personnages. J’ai l’impression surtout qu’il y a peu de profondeur derrière la caricature que sont les personnages (globalement, Batman le bon américain conservateur qui protège sa patrie des punks, soutenu par les petites gens, mais combattu par le système démocrate gauchiste, donc Superman s’est fait le boy-scout).
J’ai un peu dérivé du sujet de base, la bible et Watchmen, mais pour moi cet aspect biblique fait partie d’une construction des personnages des plus intelligentes, qui explique pourquoi Watchmen est peut-être un des meilleurs comics qui existe.

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