Au panthéon des grands mythes antiques parmi lesquels les comics ont été puiser l’inspiration de certains personnages, on trouve la fameuse cité engloutie de l’Atlantide et sa fameuse dualité réelle ou inventée. Plus célèbre encore que le mythe de Prométhée où Wonder Woman tire ses origines argileuses, la croyance d’autrefois de l’existence des Atlantes est entrée dans l’inconscient collectif plus qu’aucune autre légende de ville perdue dans les différents folklores (qu’on pense à Avalon ou au peuple de Mu).

Ce qui passe aujourd’hui pour une fable ou une fiction, et reste encore un sujet d’étude pour de nombreux géologues ou archéologues modernes, a fourni à DC et Timely Comics (Marvel) le motif de la création de deux de leurs plus anciens personnages, Aquaman d’un côté, et Namor, le Sub-Mariner, de l’autre. Deux héros célèbres pour avoir coulé quelques sous-marins nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale, et dont les attributs physiques ou l’usage régulier au sein de l’univers partagé ont posé certains problèmes à leurs éditeurs dans leur carrière ultérieure.

Le mythe de l’Atlantide reste cependant un motif constant dans les aventures d’Arthur Cury. Il partage avec une certaine Diana cette qualité d’homme perdu entre deux peuples, sans avoir jamais adopté la nation Américaine avec la ferveur d’un Clark Kent. Motif et terrain de jeu dans la plupart de ses apparitions en solitaire, la cité engloutie aura gardé à travers lui une certaine importance dans le paysage de DC Comics. Ce n’est cependant qu’une des (très) nombreuses fictions où l’on a dépeint l’Atlantide, qui aura aussi servi à des auteurs aussi variés que Lovecraft ou Jules Verne – on trouve même des épisodes de Transformers ou de McGuyver avec la patrie sub-aquatique pour sujet, vous voyez le tableau.

Or, si les super-héros trouvent leurs racines dans l’épique des héros Grecs de l’Antiquité, la version corrigée du folklore par la culture Américaine a tendance à s’éloigner de ce que l’on pensait à l’époque connaître des faits. Revenons aux racines d’un des mythes les plus célèbres de l’Histoire (coude à coude avec un dinosaure amphibie paumé en Ecosse et les petits hommes verts écrasés aux U.S., rude concurrence s’il en est).

I Am The King of Atlantis

 

Contrairement à Prométhée, Atlantide n’est pas une structure figée présente dès l’origine des mythologies Grecques. Son invention remonte au philosophe Platon, qui prétend avoir pris connaissance de cette civilisation dont on aurait perdu trace à travers un récit croisé, relaté dans Le Timée. Le philosophe fait, par la bouche de Critias, un riche citoyen d’Athènes, le récit que lui-même tiendrait d’un aïeul l’ayant entendu d’un prêtre Égyptien pendant un séjour aux colonies Perses, et prend la forme d’un dialogue, manière d’exprimer les idées qu’emploiera souvent le grand penseur.

Atlantide ne serait ainsi pas une ville mais tout un continent, formé de plusieurs pays au large de l’océan Atlantique, dirigé par le roi Atlas. L’auteur écrit, en -570, que cette civilisation détruite il y a 9000 ans basait son expansion martiale par un contrôle inégalé des océans, et que seule une toute jeune Athènes encore paisible et dirigé par la raison et la paix aurait su lui faire face. Suite à une sorte de justice divine, sa défaite aurait été précipitée dans une sanction proche du Déluge séculaire (propre à toutes les religions) et les Atlantes punis pour avoir voulu conquérir et dominer, en sombrant dans les océans suite à l’action des Dieux, ou de la nature (peu ou prou la même chose dans la religion Grecque).

En réalité, le mythe de l’Atlantide apparaît dan l’oeuvre Platonicienne comme l’exemple à ne pas suivre pour Athènes, la cité dont il critique les actes (notamment dans « La République »). Il fait de cet autre peuple inventé la représentation de ce qu’est la cité-Etat au moment où il écrit, et lui invente cette origine de ville plus tranquille et mieux dirigée, plus à l’écoute des idées et de ses citoyens, opposée à l’époque à une tyrannie et une envie guerrière qui a fini par la rattraper. La punition qu’aurait subie l’Atlantide serait celle réservée, plus haut dans l’échelle cosmogonique, au déluge de Lycaon et Deucalion (le « moment Noë » des Grecs), mais appliqué et ciblé à cette civilisation en particulier.

Par cette comparaison, le philosophe met en garde Athènes des dangers qu’elle encourerait, métaphoriquement, en suivant la même voie. Ce thème est réemployé dans son texte du Critias, mais Platon sera réellement le premier et pratiquement le seul auteur de l’Antiquité a y faire référence (exception faite de ses élèves et de ceux qui récupéreront son oeuvre au premier degré).

Dès lors, ni hommes poissons ni survie des Atlantes sous l’eau – les Grecs avaient leur propre conception du monde sous-marin, et ce concept se marie assez mal avec les Sirènes, déjà très présentes dans cette mythologie – mais l’idée reste belle et bien posée : les premiers hommes de l’Atlantide sont les enfants de Poséidon, tels que décrits dans le discours, et c’est ce Dieu des océans qui enfante les premières femmes de l’île. Protecteur et saint patron de leur monde, donc en toute logique celui qui les punira lorsqu’ils finiront par aller trop loin.

Mythes et sirènes

Avec la redécouverte des textes Antiques avant et pendant la Renaissance, l’imaginaire des croyances Gréco-Romaines se charge de sens et de couleurs nouvelles. Or, s’il est difficile de dater exactement les oeuvres et moments d’infléchissement de l’idée initiale, on retient dans un grand mélange d’idées trois interprétations de l’Atlantide pour ceux qui choisissent d’y voir une fiction.

La première symbolise une cité perdue, très avancée en termes technologiques et philosophiques (plusieurs fois, on la nommera comme la première à avoir su allier science et magie, y compris chez DC). Une sorte d’éden Antique perdu, qui aurait avant les autres montré une voie de lumière pour l’esprit et la technique. Certains argumentent la pensée Atlante en reflet allégorique de la pensée Grecque des philosophes qui ont été les premiers gardiens de la sagesse d’où s’élèveront les premiers grands penseurs opposés au régime Royal en vigueur de leur temps : comme l’Eldorado de Voltaire ou, dans la même idée de transposer deux modèles étrangers, les Lettres Persanes de Montesquieu, l’idée sera ainsi de qualifier une civilisation rêvée, paradisiaque et parfaite, ou d’opposer deux visions de deux sociétés pour en souligner les défauts.

Cette conception tendra à embellir la légende, dont le souvenir devrait nous éclairer ou nous faire regretter l’absence de progrès qui suivit sa triste disparition. En cela, on peut rapprocher cette idéal d’une Themyscira, qui serait la véritable traduction en BD de cette idée d’un monde à part forgé de perfection.

L’autre grande interprétation va davantage vers l’idée d’un monde qui aurait été trop loin, et en cela colle plutôt à ce que Platon en avait fait dans son propre dialogue : une civilisation qui aurait pêché en allant trop vite, et suscité la colère des Dieux ou de la nature par son progrès insolent. Atlantide serait ainsi un second Pompéi, le résultat d’une catastrophe qui rappelle à l’Homme la petitesse de sa condition face aux Dieux ou à la nature, et la bêtise de l’orgueil de vouloir bouleverser l’ordre naturel.

Ici, l’héritage de cette conception serait plus proche d’une Krypton, qui ignore les signes de son propre déclin et devient, aux yeux d’une culture moderne obnubilée par les erreurs que l’humain n’a pas réussi à anticiper, la première catastrophe écologique dont l’Humanité serait responsable, ou n’aurait pas réussi à éviter (à noter que cette interprétation naît aussi d’un amalgame avec l’éruption de Santorin, qui aurait ou n’aurait pas détruit selon les archéologue la civilisation Minoenne, qui servit aussi d’inspiration à Platon).

Enfin, la troisième est celle que récupéreront les artistes épris de fantastique et d’imaginaire : et si, parce qu’ils sont les enfants de Poséidon et que leur Histoire connue s’est achevée il y a plus de 10 000 ans (laissant au temps le droit de rêver ce qui a suivi), et si les Atlantes avaient survécu sous les eaux ? Et si les Atlantes étaient devenus, pareils aux sirènes, un peuple sous l’eau entre l’homme et le poisson, reclus dans une cité de corail et d’algues multicolores entre les nymphes et les baleines à bosses ? C’est ici que l’on retrouve la conception « initiale » des citoyens d’Arthur Curry, qui en définitive conserve aussi avec le passage du temps des traces des deux autres versions de l’histoire.

Enfin, une sorte de compromis de ces trois idées demeurera dans l’imaginaire commun : Atlantide n’existe pas, mais le besoin que les scientifiques et artistes de la rechercher ou de la raconter se suffit à lui même. La ville représente, comme d’autres objets de l’imaginaire, la quête de l’inconnu, du mystérieux, de l’Histoire et de l’ailleurs.

Si le regard contemporain aime l’idée d’un monde englouti par une catastrophe naturelle (pour des raisons qui ne sont que trop évidentes), on peut aussi y voir un ensemble harmonieux qui aurait volontairement choisi de se couper du monde pour ne pas se retrouver englouti dans sa trop lente avancée. Comme tous les grands mythes, celui de l’Atlantide a pris avec les ans une merveilleuse capacité polymorphe, finalement assez loin du simple exemple philosophique posé par Platon.

I Hear You Can Talk To Fish

Impossible – vraiment – de résumer le nombre d’occurrences dans laquelle on peut trouver une mention, directe ou lointaine, du monde perdu et de ses habitants sous-marins. Très largement représentée en peinture, on la trouve en BD dans les comics DC, Marvel, ainsi que chez Fawcett dans la série Marvel Family. On peut aussi en trouver une trace chez Dark Horse dans les aventures d’Hellboy de Mike Mignola, où l’auteur aime à revisiter les différents items des folklores Européens. Elle est le thème d’un album de Blake et Mortimer, d’Astérix dans le volume La Galère d’Obélix (j’ai pas dit que tout était à sauver) et visitée par deux fois dans un autre type de comics, chez Donald et son richissime Oncle Picsou.

Une inspiration plus lointaine mais intéressante est à retrouver dans la mini The Wake de Scott Snyder et Sean Murphy, où l’auteur, fasciné par la découverte récente de requins préhistoriques, rethéorise l’évolution Humaine en y ajoutant un chaînon manquant, via une race d’hommes poissons exilés dans les profondeurs de l’océan. La première partie de cette BD publiée par Urban est une contre-visite assez intrigante de l’idéal Atlante, sous la forme de monstres Lovecraftiens entre autres inspirés par le cinéma de Carpenter, ou l’idée de la Créature du Lac Noir, un classique du film d’horreur à homme-poisson malfaisant.

Du côté du Japon, la licence de mangas et cartes à jouer Yu-Gi-Oh rend elle aussi hommage à la création de Platon (mais on va pas en parler), on en trouve évidemment la trace dans la géniale série Saint Seiya de Kurumada, ainsi que dans Les Mystérieuses Cités d’Or ou Visions d’Escaflowne. Enfin, le manga One Piece empreinte l’idée pour le monde sous-marin des Hommes Poissons, en plus d’avoir déjà récupéré l’Enfer de Dante dans sa peinture de la prison d’Impel Down et tout un tas d’autres emprunts à la culture Européenne ou Orientale.

Dans l’animation, pratiquement tous les dessins animés populaires du continent Américain ont payé leur visite au royaume englouti, qu’il s’agisse des Simsons, de Futurama, Bob l’Eponge, etc.

I’ll Have the Fish & Chips

A l’énoncé de toutes ces séries, on se rend assez bien compte de la difficulté de qualifier l’Atlantide dans le grand terreau mythologique où les auteurs de comics du Golden Age allaient quelquefois puiser. Plus une référence universelle générale qu’un véritable appareil historique, la version de DC n’a pas grand chose de Grec, quoi que la version post-Crisis ait gardé l’idée première du continent et d’une capitale baptisée Poseidonis où on retrouve malgré tout ce cousinage très ancien.

La suite de son histoire, qui continue d’ailleurs d’être racontée par les auteurs actuels, tendrait plus à faire du monde d’Aquaman le récit d’un peuple né de la magie et de la science, et le récit d’une nation « insulaire » incapable de se défaire de millénaires de traditions et d’accepter d’évoluer au présent, dans un monde globalisé en tissant un lien avec la surface, hostile et potentiellement arriérée. En cela, l’Atlantis version DC représente le besoin d’évoluer, chez un peuple alourdi par l’isolement, coincé par l’orgueil culturel et persuadé d’une certaine supériorité naturelle et martiale (si vous ne voyez pas l’analogie avec le présent, j’en profite pour glisser que certains proches du National Socialisme évoquaient en ’34 l’Atlantide comme possible origine de la « race » aryenne. Voilà, j’dis plus rien).

En cela, elle garde ce que Platon cherchait en l’inventant il y a plus de 2000 ans : encore aujourd’hui, l’Atlantis des comics reste une métaphore, mais à l’inverse de l’Athènes moderne du philosophe, elle incarne moins ce que ne devrait pas devenir un peuple et  plus vers quoi il devrait avancer. Même très récemment, le peuple de Curry est handicapé par le passéisme et l’ostracisme volontaire, envers la surface ou même envers l’étrangère que constitue sa Reine – une civilisation entière où la tradition et la culture interne empêche d’aller vers l’autre, l’ouverture et le monde par delà les frontières.

En définitive, à l’heure d’aujourd’hui, une idée qui résonne avec d’autant plus de force qu’elle conviendrait à décrire une nation Américaine telle que Platon lui même pourrait la juger en la découvrant aujourd’hui. Bref, Aquaman c’est pas juste du poisson et des rousses en combi’ de plongée, et à défaut de savoir comment cette vision fictive d’un monde (qui pourrait finalement avoir existé) poursuive sa légende dans les pas du septième art, on est en droit de se demander quelle interprétation ce medium là en fera.

Et surtout : est ce que quand Aquaman et Mera parleront sous l’eau, ça fera des bulles et des glouglous ?

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10 Commentaires sur "Off My Mind #42 : Aquaman, topologie Atlantéenne"

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Billy Batson

Wow… Je suis absolument conquis par cet édito qui est l’une des meilleures choses que j’ai pu lire sur le site ; le sujet est parfaitement maîtrisé tandis que le style d’écriture colle à la perfection. Dans l’ensemble ça offre une étude très intéressante.

Nathko

Et Waterworld alors? Hum?

Milank

Superbe article très intéressant ^^ c’est vrai que ce pan de l’univers DC est réellement riche en pouvant s’inspirer de tout ce que que la civilisation occidentale à crée autour de ce mythe fantasmé !

Je rêve que le film réussisse à montrer une telle Atlantide ça pourrait être génial !

Sinon vivement Rise of the seven seas de Geoff Johns et Ivan Reis ;)

The Bat

C’est vraiment un excellent OMM avec une maîtrise du sujet qui fait très plaisir.
La mythologie d’Aquaman offre plusieurs pistes qui poussent à la réflexion. J’espère sincèrement que Wan saura faire d’Aquaman plus qu’un homme qui parle aux poissons.

knightwing

Trop bien ce off my mind !!! En plus d’être bien écrit, j’ai appris plein de trucs. Merci Corentin

Brutal Destr0y333r

C’est juste dommage qu’il n’y ait plus l’onglet « j’aime » à côté des articles ^^

Jo Ker

Ça faisait longtemps que je n’avais pas lu un article aussi riche et intelligemment écrit, j’ai pris un vrai plaisir à le lire. Et je parle en général, pas seulement dans la sphère comics.
Merci beaucoup Corentin. Je conseille de l’envoyer à James Dean, il pourrait apprendre 2-3 trucs intéressants.
Surtout que tu soulèves une question essentielle, est-ce qu’il y aura des bulles et des glouglous?

Jo Ker

Saleté de correcteur, James Wan pas Dean*

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