Vous n’êtes pas sans connaître l’auteur Brian K. Vaughan (Y, the Last Man, Ex Machina) ainsi que les artistes Cliff Chiang (Wonder Woman) et Fiona Staples. Ces trois géants de l’industrie du comicbook américain étaient en tournée cette semaine avec Urban Comics pour la promotion de leurs titres Saga et Paper Girls (qu’on vous encourage à lire même si notre ligne éditoriale nous empêche d’en parler). L’occasion était trop belle pour ne pas aller à leur rencontre ! Fidèle au poste, Corentin est donc aller poser quelques questions à messieurs Vaughan et Chiang, pour revenir sur leurs derniers travaux (faisant une petite entorse à notre ligne, mais bon…) mais aussi pour parler plus généralement d’indé et de mainstream dans les comics, de certains projets d’adaptations – et je ne vous en dis pas plus, n’abusons pas non plus !

Crédit photo Valentin Paquot

L’interview est à retrouver retranscrite ci-dessous et nous vous avons également mis le fichier audio pour les plus à l’aise avec l’anglais pour ceux qui voudraient en profiter à ce format.

Tous nos remerciements vont à l’équipe d’Urban Comics pour nous avoir donné l’opportunité de faire cette interview. Crédit photo : Valentin Paquot.


Bonjour Brian et Cliff, vous êtes des légendes dans l’industrie, je ne sais pas si vous le savez ? Wonder Woman, Saga, Paper Girls… Commençons par Paper Girls qui est votre travail le plus récent. Première question pour vous Brian, d’où vous est venue l’idée pour ce titre ?

Brian : Ca m’est venu à l’approche de mes quarante ans, quand j’ai commencé à réaliser mon âge. Ca m’a horrifié, et j’ai voulu regarder mon passé. J’ai repensé aux années ’80, quand j’ai grandi, là où j’ai grandi. Et le médium des comicbooks est assez nostalgique, on aime les personnages avec lesquels on a grandi. Je ne sais pas si c’est une bonne chose ou s’il on devrait se pousser à aller de l’avant… Je pense que j’avais juste envie de raconter une histoire à propos de la nostalgie et ce qu’elle signifie. Lorsque j’avais douze ans, il y avait beaucoup de paper boys (nda : qui délivrent les journaux) dans ma ville, et il y avait aussi des paper girls. Et ça m’a toujours fasciné, je me demandais pourquoi elles choisissaient de faire ça. Et j’ai pensé que ce serait une bonne idée d’en parler.

On peut ressentir une certaine vibe Amblin (nda : société de production de Spielberg : ET, Jurassic Park…) mais même si votre histoire se passe dans les années ’80, on ne ressent pas les même inspirations que, disons, dans Stranger Things. Quelles ont été les votre ?

Brian : Je pense que j’ai plus été inspiré par ma vie dans les années ’80. Si on ne pense qu’aux films de cette décennie, on se retrouve avec pas mal de clichés de cette époque, mais j’avais envie de la décrire de la façon dont je me rappelle quand j’avais douze ans.

Et je me tourne vers vous Cliff, avec la même question, notamment pour vos designs ? 

Cliff : J’avais envie de capturer l’essence de certains films de Spielberg comme ET. J’ai aussi vécu étant jeune dans les banlieues (suburbs), et j’avais envie de capturer ceci autant que je pouvais. C’est de la nostalgie, je pense…

Vous utilisez notamment beaucoup de tons bleus, violets, qu’on ne retrouve pas ailleurs dans les comics

Cliff : C’est parce que je voulais dépeindre l’action très tôt le matin sans que le tout ne soit trop sombre. Je voulais que ça paraisse dans un ensemble plus clair…

Les filles, à présent. Que pensez-vous de la place des femmes dans les comics actuellement ? Il y a quand même une certaine tendance à mettre des personnages féminins forts (comme dans Y, The Last Man), et dans Paper Girls aussi, qui est féministe… ?

Brian : Oui. J’adore écrire des personnages féminins. Je me rappelle d’une plainte lorsque Pia Guerra et moi avons créé Y, The Last Man, qui se passe dans un monde où tous les hommes ont disparu, sauf un, et malgré ça on a voulu que je mette d’autres personnages masculins au premier rang, un sidekick, alors que je pense que j’avais enfin trouvé l’opportunité de faire une histoire avec des femmes au premier plan. Et il y avait cette perception, que le lectorat est surtout composés d’hommes, qui veulent lire des histoires sur des personnages qui leur ressemblent – mais je ne pense pas que cela ait jamais été vrai, et ça l’est encore moins aujourd’hui.

Cliff, vous avez travaillé sur de grand personnages féminins, comme Wonder Woman. En quoi est-ce différent de travailler avec ce Brian comparé au précédent (nda : Azzarello) ?

Brian : Il détesterait qu’on l’appelle « l’autre Brian » *rires*

Cliff : J’ai beaucoup aimé travailler sur Wonder Woman, mais il y a une forte pression pour avoir la bonne façon de représenter le personnage. Avec Paper Girls, on a été libres de créer ce qu’on voulait, de montrer n’importe quelle fille, et ça fait un tout plus accompli je pense.

C’est votre premier travail chez Image Comics, à part vos couvertures ? En quoi est-ce différent par rapport au mainstream ?

Cliff : Oui, c’est mon premier. J’ai toujours eu envie de créer mon propre comicbook, c’est ce qui m’a fait lire certains comics quand j’étais à la fac, comme Preacher, Sandman, qui sont importants pour moi. Ca a toujours été une ligne directrice pour moi, mais bon, ça m’a pris quinze ans pour y arriver *rires*. Et c’est maintenant fantastique… Ca me rappelle quand j’ai travaillé, il y a longtemps, chez Vertigo comme éditeur, cette sensation de créer un comicbook de toute pièces, aller dans la direction qu’on veut. Avec Wonder Woman nous avions beaucoup de liberté, mais il y a toujours des choses qu’il faut faire, des sujets à éviter.

Parlons du processus créatif ? Avez-vous eu l’idée ensemble, ou bien est-ce vous, Brian, puis vous avez ramené Cliff avec vous ?

Brian : Cliff m’a fait part de son envie de faire une ongoing, et j’ai cherché quelque chose à faire qui puisse prendre en compte ses forces, mais qui l’inciterait aussi à le pousser dans une nouvelle direction. J’ai ensuite présenté un pitch un peu documenté à Cliff, on s’est assis pour en discuter, et je pense qu’au bout de cette discussion on a pu planifier ce qu’il se passerait pendant la première année de publication. Je ne me rappelle pas de tout, mais on a parlé de l’impact de ce qu’on a vu quand on était petits, mais aussi de ce qu’on n’a jamais vu dans les films des années 80 – et ceux à propos des années 80.

Et avez-vous eu votre mot à dire concernant le design ? Certaines choses me font penser à Saga par exemple… 

Cliff Brian m’a donné quelques indications au départ, et je ne crois pas m’en être trop éloigné au final.

Brian : Je ne lui ai pas donné beaucoup de détails, et encore moins pour les filles. C’est Cliff qui a fait le gros du travail, j’avais juste peur qu’il leur donne un surnom ou un costume, je voulais qu’il leur fasse à chacune une apparence unique.

Brian, vous avez fait vos armes chez Vertigo, avec Swamp Thing, Ex Machina (nda : ex-Wildstorm), Y The Last Man, et vous êtes maintenant, disons-le, l’une des stars d’Image Comics. Comment voyez-vous l’industrie du comicbook à l’heure actuelle ?

Brian : C’est vraiment mieux dans l’indé. Je suis très reconnaissant envers Marvel et DC pour le travail qu’ils m’ont laissé faire, et en même temps depuis que je me suis lancé dans les comics, j’ai eu envie de faire quelque chose de nouveau. Et même s’il y a toujours l’appréhension de ne pas rencontrer son public, je pense que les lecteurs ont vraiment fin de nouveauté, d’originalité. J’ai beaucoup aimé travailler chez Vertigo, mais Image m’offre la meilleur expérience de travail de ma vie. Ils t’encouragent dans tes idées, ne te disent jamais de ne pas faire quelque chose, la liberté et les responsabilités sont notre. Je pense que Image et The Private Eye sont les deux meilleurs expériences que j’ai eues.

Justement, à propos de The Private Eye, comment vous est venu cette idée ? Ca a marché ?

 Brian : C’était entièrement l’idée de Marcos (nda : Marcos Martin). Je venais de lancer Saga, qui est le comicbook avec le plus de succès que j’ai fait, et il m’a dit « allez, faisons quelque chose d’encore plus indépendant que chez Image ». J’ai trouvé ça un peu stupide au départ – pourquoi faire ça alors que ça fonctionnait déjà – mais je me rends compte que ça permet d’apprendre toutes les étapes du processus créatif. On avait eu quelques problèmes avec Saga, avec des plateformes qui ne voulaient pas diffuser des numéros comportant des images de sexe, et là on peut proposer notre comicbook sans problème de distribution, ça part de nos cerveaux et ça va jusqu’aux lecteurs directement. On a pu tout contrôler depuis le début. L’idée aussi, c’est que les comicbooks sont maintenant assez chers. Quand on était petits, c’est bien moins cher et accessible à tous. Et Marcos m’a dit qu’on pourrait utiliser internet pour renverser tout ça, que ceux qui veulent payer payent, et que ceux qui le veulent gratuitement le prennent. J’étais persuadé que ça ne marcherait pas !

Est-ce une réponse au phénomène du téléchargement qui a pris depuis le début des années 2000 ? Pensez vous que ce soit viable ?

Brian : Je le pense, mais au début j’étais réticent, parce qu’on a passé des années à se forger nos noms. J’ai ensuite travaillé avec beaucoup d’artistes, dont le nom n’est pas aussi connu que celui de Marcos. Mais si le travail est bon, et que vous le rendez accessible à tous, sans barrières, je crois qu’on peut alors vivre en faisant du comicbook numérique.

Cliff, maintenant que vous connaissez l’expérience chez Image, voyez-vous encore une raison d’aller travailler chez les gros éditeurs tels que DC ou Marvel ?

Cliff : J’aime beaucoup ces personnages, mais c’est assez déprimant quand je pense à mon âge et tous les comics que je veux faire. Je suis fier du travail effectué, mais je n’ai pas envie d’aller en arrière. Peut-être qu’on me proposera une histoire de Batman, mais si ce n’est pas le cas, c’est vraiment pas grave.

Pas d’autres projets chez DC Comics alors ?

Cliff : Non, aucun de prévu !

Brian, cette année ce sont les élections présidentielles. Vous avez écrit Ex Machina, et je pense que c’est toujours une oeuvre très actuelle, sur le terrorisme, la politique au jour le jour… Pensez-vous que le monde a changé depuis l’époque où vous avez écrit Ex Machina ?

Brian : Assurément, oui, le monde a changé, mais pas tellement dans le sens qu’il reste un monde post-11 septembre. On a eu cette team Bush, on a eu Schwarzenegger élu en Californie, les personnalités politiques sont plus hautes en couleurs, et on a pu voir ça revenir avec Donald Trump. Oui il y a beaucoup de ressemblances avec Ex Machina, et il s’est passé tellement de choses cette année qui auraient pu finir dans une histoire du comicbook.

Auriez-vous imaginé qu’une femme puisse être présidente des Etats-Unis ? 

Brian : Depuis que je travaille dans le comicbook, ça a toujours été pour des femmes en position de pouvoir : que ce soit Karen Berger chez Vertigo par exemple, et j’ai toujours l’impression que mon travail était là pour les servir au mieux. Je suis choqué qu’il ait fallu si longtemps pour qu’une femme puisse enfin être en position d’être Présidente des US.

De façon plus générale, Cliff, quelles sont vos influences artistiques ?

Cliff : C’est difficile de répondre car il y a tellement de personnes dont j’adore le travail. J’ai beaucoup aimé John Byrne, avec qui j’ai commencé en lisant des comics – et quelque part je pense que ça reste dans l’ADN de mes travaux. En grandissant, d’autres artistes comme Steve Rude ou David Mazucchelli ont été très influents. Maintenant j’ai un côté plus personnel dans mon travail, comme de l’écriture, et je regarde du côté de Hugo PrattJP.

Sur le sol français, on a à présent beaucoup de comicbooks publiés et traduits. Mais sur le sol américain, avez vous des bande-dessinées européennes ? 

Brian : Ca n’a pas percé sur le marché autant que ça le devrait, mais on est conscients de leurs existences.

Comment vous voyez vous en tant que créateur ? Brian, avec autant d’Eisner Awards, croyez vous que vous êtes au sommet de votre carrière, ou avez-vous encore énormément de projets qui vous attendent ?

Brian : Je ne pense pas beaucoup à ma carrière, je me concentre surtout sur le numéro que j’écris, et je ne veux pas qu’il soit nul *rires*. Et ça me demande tellement de temps, d’attention et d’énergie que je n’ai pas le temps de penser à mon travail d’avant, celui d’après, etc… Je pense juste aux personnages créés et à mes collaborateurs pour faire les meilleurs comicbooks possibles.

Cliff : Comme Brian, je ne pense pas à ma carrière en entier. Je n’ai pas assez de recul, je ne sais pas comment les autres voient mon travail. J’essaye de faire de mon mieux sur chaque numéro, et aussi de trouver des choses différentes : j’aime apprendre, faire quelque chose de neuf. Ca m’empêche de devenir ennuyant, ou de me reposer sur les mêmes techniques. Il y a beaucoup de choses que j’essaie, différentes façons de dessiner que je tente, à chaque numéro.

Des futurs projets que vous voulez partager ? 

Brian : En ce moment c’est Saga, Paper Girls, et Barrier, un nouveau comicbook que je fais avec Marcos Martin. Ca me semble plus que suffisant pour le moment. Je pense moins à la nouvelle chose que je peux créer, mais plus a faire de chaque arc de Paper Girls quelque chose de très différent du précédent. J’aime beaucoup le long terme quand je raconte des histoires.

Vous avez travaillé sur des séries tv avant. Vous pensez y retourner ? 

Brian : Oui, Marvel veut faire une adaptation d’un comicbook que j’ai fait, les Runaways, ça avance, je fais un peu de consulting là dessus. J’aime la télévision, mais c’est le comicbook qui retient mon attention, la télé c’est plus un hobby qui me rappelle ensuite pourquoi j’aime tellement le comicbook.

Et pour conclure, qu’en est-il de l’adaptation de Y, The Last Man ?

Brian : C’est en développement pour FX, mais c’est un processus très long. On a pas envie de se presser, mais c’est en développement maintenant.