A nouvelle année pour DC Planet, nouvelle chronique (avec un peu de retard, toutes mes excuses), et une fois n’est pas coutume, je vous propose aujourd’hui un nouveau format dont je vous explique brièvement le principe : il s’agit ici de parler en long et en large de livres qui traitent de DC Comics – que ce soit des personnages, d’auteurs, de thématiques, de frises historiques – et ce qui y est relié, en vérité ce qui touche à la bande dessinée américaine avec nos personnages préférés. Des livres donc, vous savez, ces choses avec des pages pleines de mots et sans images (ou presque), ces objets d’un autre temps auquel il fait pourtant très bon de s’intéresser.

Non pas que les comicbooks ne soient pas d’un intérêt certain, ou qu’ils ne constituent pas une forme de littérature certaine (j’aime à rappeler à mes contemporains qu’un Alan Moore illustré vaut bien mieux qu’un Guillaume Musso…), mais s’il est toujours intéressant de lire les histoires de nos super-héros et héroïnes préférés, certains auront sûrement envie de franchir un cap, et d’aller regarder au plus près ce qui peut s’écrire à leur sujet. Ici, point de review à proprement parler, mais une présentation du sujet, de ce que le livre apporte, des questions qu’il soulève, de la réflexion – bref, de quoi lire et s’instruire (un peu, j’espère). Bienvenue donc dans Comics Books, j’espère que le voyage vous plaira.


Et pour ce premier numéro, j’ai décidé de m’intéresser à L’Histoire des Super-Héros – Les publications américaines en France Tome 1 : Le Golden Age, écrit par Jean-Michel Ferragatti et publié assez récemment aux éditions Neofelis, une petite maison d’édition française qui existe depuis une demi-douzaine d’années. Cet ouvrage a été financé avec succès par une campagne Ulule et est sorti durant la première moitié de l’année. Pour la présentation sommaire, il s’agit d’un (beau) livre à couverture souple, épais de deux bonnes centaines de pages, sur un papier plutôt épais qui témoigne d’une belle qualité d’impression.

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Vous connaissez peut-être le nom de Jean-Michel Ferragatti, qui tient la chronique French Connection sur le site du journal Comic Box. Chaque semaine il revient sur l’histoire d’une publication de comicbook en France – et c’est précisément le sujet de son premier livre, que l’on peut considérer comme une version papier de cette chronique. Jean-Michel Ferragatti nous raconte en effet l’histoire, chaotique, des publications des premiers comicbooks américains en France, pendant une période allant de 1939 à 1961 – qu’on appelle communément le Golden Age. Si bon nombre de lecteurs connaît ses classiques sur les publications de ses héros préférés (grâce aux anthologies proposées par les éditeurs), et que tout le monde a appris par coeur la date de publication d’Action Comics #1, il y a beaucoup de choses à savoir – et surtout, à découvrir, sur la façon dont sont arrivés, il y a plusieurs décennies ces comicbooks en France.

Qu’on se le dise, le lecteur français du XXIe siècle est bien loti. Les kiosques proposés par les différents éditeurs français, ajoutés à l’offre en librairie, permet d’avoir une grande partie du catalogue des comicbooks américains, des plus anciens aux plus récents ; et si encore beaucoup de travaux restent inédits en France, on peut difficilement se plaindre de l’offre proposée. Mais au début de la publication des comics, au Golden Age, tout était bien moins simple, et le passage des fascicules d’un bout à l’autre de l’Atlantique ne s’est pas fait sans compromis.

Entre censure et découpages

L’ouvrage de Jean-Michel Ferragatti se parcours comme une véritable leçon d’histoire et se suit d’un point de vue chronologique. Il nous expose le parcours des différents journaux/magazines qui se sont évertués à publier les comicbooks en France, et certains noms de maison d’édition parleront certainement à tous – (Dupuis, par exemple, et son fameux Journal de Spirou) alors que d’autres bien moins alors qu’elles sont à présent disparues. L’Aventureux, l’Audacieux, Mon Journal… autant de publications au nom obscur mais qui ont pu faire le bonheur de la jeunesse il y a des décennies. L’auteur en profite également pour faire un retour historique sur la création et les premières publications de super-héros parmi les plus connus, et qui ont été ramené en France : à ce titre, et période oblige, de nombreux héros font partie de l’écurie DC Comics SupermanBatman, bien sûr, mais aussi Blue BeetleCaptain MarvelFlash et autres super-héros tels que Hawkman ou Adam Strange (que les fans se rassurent, certains héros de la concurrence sont aussi là, l’auteur n’ayant, à mon contraire héhé, pas de parti pris).

Mais plus que des super-héros, Jean-Michel Ferragatti fait aussi l’inventaire des éditeurs américains et nous rappelle la création de ceux qui ont forgé le parcours des super-héros sur leur sol. On reviendra donc sur la création de ce qui sera DC Comics (en s’attardant sur les personnages qui ont façonné son histoire tels que le Major Malcolm Weeler-Nicholson ou Jacob S. Liebowitz, que les spécialistes de l’histoire connaîtront) mais des éditeurs ayant existé comme Centaur Publications, le Fox Feature Syndicate ou, plus célèbre, Fawcett Comics. Une bonne occasion de se remémorer tous ces personnages que DC a ensuite acquis, à force d’achats et de ré-appropriation (avec tous les remous que ça a pu causer). Il est juste de voir que l’histoire de ce côté là a également été très mouvementée, et l’ouvrage apportera certainement à beaucoup de lecteurs un nouveau regard sur ce beaucoup peuvent considérer aujourd’hui comme acquis.

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Plusieurs points frapperont lors de la lecture de L’histoire des Super-Héros. Certains comme moi ont encore du mal avec les traductions qu’on peut retrouver dans les publications VF des noms de super-héros (avec toujours ce fameux Limier Martien qui me hérisse les poils). Hé bien avant, ce n’était guère mieux. Ainsi, Superman a connu des noms aussi cocasses que Marc, Hercule Moderne ou bien Yordi (pour se rapporter mieux à ses origines extra-terrestres), alors que Bruce Wayne est devenu Claude Vayne le temps d’un numéro pour que ça fasse « plus français » – les publications américaines n’avaient pas forcément bonne presse dans l’Hexagone, et on observera de nombreux changements de cet ordre. Le vice étant parfois même poussé jusqu’à modifier intégralement des planches de comics. Superman sera en effet publié un moment sous le nom de François l’Imbattable, alors que les dessins originaux sont retouchés. Impensable à notre époque, et presque révoltant ?

Il y a malgré tout des explications, que Jean-Michel Ferragatti apporte avec clarté : ainsi le contexte durant la Seconde Guerre Mondiale, associé à l’origine juive de nombreux auteurs de comics, pousseront à des changements des noms des auteurs, tandis que la censure obligera également à de nombreuses planches d’être retouchées par d’autres artistes (parfois, des masques disparaissent, par exemple). Les publications américaines n’ayant pas eu bonne presse en France, certaines mesures seront également prises pour essayer d’enlever au mieux possible l’origine américaine des publications – ce qui s’accompagne naturellement d’une dénaturation des oeuvres originales.

L’autre point assez ahurissant se fait dans le choix des publications par les éditeurs en France. Si nous sommes aujourd’hui attachés à l’idée de continuité, et qu’il serait impensable de publier à la suite deux numéros qui ne se suivent pas dans un kiosque Urban, les collectionneurs de l’époque ont dû s’arracher bien des cheveux. Les planches sont divisées en comic strips et il faut alors suivre quotidiennement les publications pour connaître les aventures de ses héros. Mais les strips ne se suivent pas forcément et on arrive parfois à des exemples assez incroyables, comme ce strip dans lequel Superman est censé nager vers l’Europe… pour se retrouver en Amérique quelques cases plus loin, sans que l’on ne sache pourquoi ! Ces redécoupages, les arrangements et des exemples de censure plus brute sont les exemples du parcours tumultueux de nos super-héros sur le sol français.

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Si l’exercice de cette chronique n’est pas de soumettre une review « standard » de l’oeuvre traitée, il convient quand même de noter un point « négatif » (notez toute l’importance des guillemets) dans son ouvrage. De par sa densité informative et de très nombreux noms, numéros, et publications d’une époque disparue, la première lecture pourra sembler difficile pour tout digérer. Qu’on se le dise, c’est un ouvrage qui s’appréciera plus pour des personnes un minimum initiées qui sont déjà à l’aise avec le médium des comicbooks. Bien entendu, l’inverse est aussi vrai – c’est à dire que des experts pourront se passer de relire des explications sur la création de Superman ou Batman, mais ce sont des passages obligés pour ce genre d’ouvrage, sous peine de se fermer un large public. Le sujet traité s’adresse, je le crois, directement aux passionnés du milieu et offre une ouverture sur un pan qui en est méconnu. Un travail historique nécessaire pour apprendre, mais aussi – et définitivement – se rendre compte du chemin parcouru. Et arrêter de râler chez Urban Comics à chaque décision éditoriale sur son programme de kiosques : on a rarement été aussi bien servi en termes de comics. Demandez à Yordi ce qu’il en pense, vous serez conquis !


Entretien avec Jean-Michel Ferragatti

En complément des quelques paragraphes que je vous ai écrits un peu avant, je vous propose maintenant un petit entretien que j’ai pu conduire avec l’auteur de L’Histoire des Super-HérosJean-Michel Ferragatti, qui a bien voulu m’accorder un peu de son temps et pour lequel je l’en remercie. Une occasion de revenir sur son parcours vis-à-vis des comicbooks, de leur publication, et de développer quelques points abordés dans son ouvrage.

Pourriez-vous présenter votre parcours par rapport aux comics, et comment en êtes-vous venu à rédiger votre livre ? 

 Ma première exposition aux comics remonte à mes 8 ans soit il y a 37 ans. Je venais de déménager et je ne connaissais aucun enfant. Une de mes petites voisines lisait une bande-dessinée sur le pas de la porte de notre immeuble. Je lui ai demandé ce que c’était et elle m’a montré un Strange.

Elle les piochait dans la collection de ses grands frères. Elle m’a prêté le Strange n° 11. Depuis cette date, j’ai quasiment toujours lu des comics ou au moins continué à m’y intéresser.

A l’âge de 30 ans j’ai recommencé à collectionner les comics puis à en parler sur le forum Pimpf (le portail des petits formats). J’ai pris, par la suite, un peu de distance avec les forums BD pour concrétiser un premier projet. J’ai continué à étudier les publications et j’ai édité un fanzine en m’inspirant de Golden Color d’Eric Vignolles (un fanzine préexistant et dont la publication avait cessé).

L’un de mes lecteurs était Xavier Fournier du magazine Comic Box. Il m’a rapidement proposé de tenir une chronique sur le site internet du magazine. C’est comme cela qu’est né French Collection. Dès le début, de nombreux lecteurs ont posé la question d’une version papier. Petit à petit le projet a fait son chemin et j’ai rédigé une première version. J’ai été le présenter à quelques éditeurs sans succès. Puis, il y a quelques années, Neofelis a publié un livre sur Jack Kirby. J’ai félicité Frédéric pour son travail et je lui ai montré mon manuscrit. Il a alors proposé de l’éditer

A partir de quel moment vous êtes-vous intéressés aux publications françaises du Golden Age ? Quelle est votre démarche, votre but dans la rédaction de cet ouvrage ?

En 2000, suite une indemnité pour licenciement abusif, j’ai racheté à un collectionneur une collection complète des publications Marvel en France. J’avais déjà commencé à essayer de récupérer les publications DC en France que je collectionnais quand j’étais plus jeune et pour lesquelles j’avais une grande nostalgie. Il faut dire que j’avais découvert un bouquiniste extraordinaire non loin de chez moi.

Après avoir pillé tout ce qu’il avait en « silver age français » ; le propriétaire et ami Claude Eloy (créateur de la défunte librairie Dans la Gueule du Loup) me montra des exemplaires du Journal de Spirou de 1939 contenant du Superman. Je découvris donc qu’il existait tout un pan de l’histoire des super-héros en France qui n’avait quasiment jamais été étudiée.

Mon but est de montrer qu’il existe une histoire des comics extrêmement riche en France avant la publication de Fantask en 1969 par les éditions Lug et qui malheureusement a été quasiment oubliée. Et également, que la France n’est pas uniquement un pays de publication de Marvel mais que d’autres maisons d’éditions américaines ont été publiées et notamment DC Comics, Quality, Fox Features, Centaur Publications, etc.

Comment avez vous procédé pour restituer tout l’historique de publications des comics au travers des décennies ? Existe-t-il des archives ou des collections des strips et/ou fascicules publiés à cette époque ? En possédez-vous des exemplaires ?

De manière assez simple. Premièrement, j’ai constitué une collection de toutes les publications françaises de super-héros depuis 1939. Soit un peu plus de 13.000 fascicules qui sont ma collection personnelle. D’ailleurs, tous les scans VF du livre proviennent de cette collection.

Après, j’ai commencé à les classe par ordre chronologique et à les étudier notamment en documentant des fichiers de correspondances entre VF & VO. Et enfin, j’ai appliqué les méthodes de travail de ma formation de chercheur universitaire pour faire ressortir ce qui me paraissait important dans toutes ces publications.

Je me suis également beaucoup inspiré de ce que font les chercheurs américains et notamment les contributeurs au Magazine Alter Ego de Roy Thomas mais aussi français comme Marc Duveaux, Eric Vignolles et Xavier.

Si on reconnaît quelques publications qui ont vécu et sont toujours là, comme Le Journal de Spirou, de nombreuses autres ont complètement disparu (l’Audacieux et consorts). Certains journaux ou maisons d’éditions actuelles sont-ils des descendants de ces publications d’époque ?

Quasiment aucune. Les trois grandes maisons d’éditions concernant les super-héros de l’âge d’or sont La librairie moderne devenue la Sage puis Sagédition qui a été dissoute en 1986, les Editions Mondiales Del Duca qui ont été démantelées à la mort de leur créateur et enfin Artima – Arédit qui malheureusement a également disparue.

Donc, non aucune maison d’éditions actuelles n’est la descente de ces trois glorieuses.

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On remarque que de très nombreux personnages DC (ou qui appartiendront ensuite à DC) ont forgé le socle des publications du Golden Age en France. Leur présence sera-t-elle aussi importante par la suite ? Comment peut-on expliquer la « chute » de leur présence ?

En réalité, la présence des personnages DC Comics ou qui rejoindront l’éditeur (je pense notamment aux personnages de Charlton Comics) pendant le « silver age » français aura été beaucoup plus importante que celle de Marvel mais beaucoup moins visible.

En effet, Sagédition & Artima – Arédit publieront énormément de personnages et d’épisodes DC Comics mais dans un certain désordre qui gênait la lecture et également sous le vocable « bandes-dessinées pour adultes » qui les protégeait partiellement de la censure mais leur interdisait l’accès aux jeunes lecteurs (en théorie).

C’est donc la visibilité des publications Marvel par Lug et leur distribution plus performantes qui explique ce décalage apparent.

Cependant, après la fin des éditions Lug – Sémic et l’éphémère essaie d’un Strange DC Comics, il faudra attendre la reprise de la licence par Panini Comics et surtout récemment Urban pour voir ressurgir ces personnages qui ont 70 ans d’histoire en France.

Avez-vous déjà une idée de la sortie du prochain tome, que vous teasez en toute fin d’ouvrage ? 

Je suis en train de finaliser la première ébauche. Déjà une centaine de page sur les 225 programmée ! Il y aura ma première relecture puis la relecture éditeur qui j’en suis sur apportera encore beaucoup au livre grâce à Céline ! Et puis le travail de mise en page de Frédéric.

Donc, je dirais sans doute fin 2017 pour les cadeaux de noël ?

Il faudra aussi compter sur le résultat des ventes du livre actuel. Plus le succès sera grand, plus la demande sera sans doute forte du deuxième volume ainsi que la motivation de l’éditeur. Il faut aussi dire que Neofelis a déjà un planning fort chargé.