Critique de Sandman T7
Les points positifs :
  • Récompense les lecteurs fidèles
  • Cette nostalgie sereine
  • Un volume généreux en contenu
Les points négatifs :
  • The Wake : une polyphonie mal maîtrisée
  • Adieux à rallonge
  • Redite partielle avec le tome 5

« Et alors, on est partis tous les trois, dans le soleil couchant, vers la fin de l’histoire. » – Robert Gadling


  • Scénario : Neil Gaiman – Dessin : Michael Zulli & autres
  • Urban Comics – Vertigo Essentiels – Sandman Tome 7 – 12 Février 2016 – 560 pages – 35 € / 51.70 frs

75 numéros, 7 ans (pour autant d’Endless), c’est tout le massif run que Neil Gaiman laissera derrière lui. Mais l’histoire du Rêve et de ses frères et soeurs ne s’est pas arrêtée là puisqu’il est retourné à plusieurs reprises sur le personnage. Ainsi, en plus de la triste conclusion de la série avec les numéros #70 à 75, ce tome 7 comprend deux suppléments :  la collaboration de Neil Gaiman avec le dessinateur Yoshikata Amano sur Sandman : The Dream Hunters, un véritable graphic novel sorti en 1999 dont l’adaptation en bande-dessinée figurait au sommaire du tome 5, et le one-shot Endless Nights qui, en 2003, proposait au lecteur d’explorer la famille du Rêve à l’occasion de sept cours récits illustrés par de fameux pinceaux. Conclusion de série oblige, cet ouvrage comme cette review s’adressent à ceux qui sont à jour avec la série. Pour vous préserver d’éventuels spoilers, il serait plus avisé de ne pas poursuivre votre lecture plus en avant si ce n’est pas votre cas.

Contenu : Sandman #70-75, The Sandman : Endless Nights + The Sandman : The Dream Hunters.

Morphée est mort, vive le Rêve ! Mais avant que le règne de Daniel ne commence pour de bon, son prédécesseur occupe le premier rôle le temps de son ultime passage sur scène à l’occasion de sa veillée nocturne. Et ils sont tous là. Les Infinis, évidemment, mais également ceux qu’on aurait pu oublier. Alex Burgess, le fils de celui qui avait autrefois réussi à emprisonner MorphéeRose WalkerRichard Madoc, celui qui avait séquestré la muse Calliope pour s’assurer une inspiration littéraire perpétuelle. Il y a aussi BatmanConstantine et le Martian Manhunter, tous apparus plus ou moins fugacement au cours du run de Gaiman. Ils tous là, et d’autres encore, pour rendre un dernier hommage au roi des rêves.

Ils sont tous là

Les numéros #70 à #72 mettent ainsi en scène la veillée funèbre de Morphée. C’est l’occasion pour Neil Gaiman de faire une sorte de bilan de sa série, en faisant réapparaître quantité de personnages secondaires qui ont tantôt accompagné Morphée au cours de son périple une fois sorti de prison, tantôt été les héros d’histoires où Morphée n’occupait qu’un second rôle, parfois passif. Le procédé se trouve extrêmement gratifiant pour les lecteurs attentifs ayant une bonne mémoire, ou pour ceux ayant lu tout récemment les tomes précédents. Si d’aventure on aurait lu les volumes au rythme de lecture proposé par Urban, à savoir un tous les six mois, l’exercice s’avérera plus pénible, exigeant de fréquentes recherches sur Internet pour saisir toute la richesse de ces chapitres conclusifs, et prendre la mesure de l’ampleur du casting que Neil Gaiman a, l’air de rien, installé au cours de son run.

Certains invités prononcent des discours, partagent des souvenirs qu’ils avaient de Morphée. Beaucoup de ces souvenirs, à l’image du personnage qu’ils servent à commémorer, sont marqués par la tristesse, et peu se finissent bien. Sur ces trois numéros, le ton n’est guère à la fête, néanmoins à travers l’avènement de Daniel qui est indissociable du départ de MorphéeNeil Gaiman parvient à insuffler un souffle d’espérance. C’est une histoire qui se termine, mais c’est là la seule condition pour qu’une nouvelle puisse commencer. Ainsi ceux qu’on a perdus en route – Mervyn, le Lopin du MénestrelAbel, etc. – sont ressuscités par la bienveillance de Daniel. Tout rendre dans l’ordre, rien n’a changé – ou tout a changé, difficile à dire. Le Roi est mort et vive le Roi.

Une chorale parfois dissonnante

Par leur nombre, les personnages donnent un caractère polyphonique tout particulier à ces trois numéros ; Neil Gaiman tient, selon son habitude, à caractériser chacun de ses pantins par un vocabulaire et un ton propres. On le remarquait déjà par le passé aux expressions distinctes des différents Infinis, mais cette polyphonie n’a jamais été aussi bigarrée et massive qu’ici, à tel point que son effet n’en peut-être plus tout à fait maîtrisé. Difficile par exemple de maintenir un climat de deuil et de recueillement lorsque Cain évoque l’état de la salle de bains de son frère pour le dénigrer aux yeux de Daniel, ou lors des apparitions du corbeau Matthew, jamais sa langue dans la poche « Fous-moi la paix.« , « Mais qu’est-ce qui se passe, bordel?« , et ainsi de suite. Une familiarité, peut-être renforcée par la traduction, qui n’est pas du meilleur goût et qui agit chaque fois comme une douche froide sortant le lecteur de la mélancolie induite par les interventions, par exemple, des anciennes compagnes de Morphée.

Trois numéros étaient le minimum pour parvenir à faire tenir une galerie de personnages aussi large, mais c’était également le maximum que la décence permettait d’occuper pour une action aussi diluée : de fait, pas grand-chose ne se passe. Ce sont des adieux, quelques discours émouvants, et c’est surtout beaucoup de figuration. Quelques lignes uniquement là pour préciser l’identité de tel ou tel personnage, ou pour utiliser l’incongruité de leur apparition à des fins humoristiques – songeons notamment aux répliques de Clark Kent et de Batman. En théorie, le contraste des tons s’accorde avec le propos : si c’est effectivement la mort de Morphée, il subsiste d’une certaine manière à travers son fils, et pour de nombreux personnages ces trois numéros sont synonymes de renaissance. Mais à la lecture, on ne peut s’empêcher de songer que cette duplicité d’atmosphère, entre célébration et deuil, n’est pas totalement maîtrisée par Neil Gaiman.

« Merde Karen ! L’encrage ! »

Enfin, on ne peut évoquer ces trois numéros sans mentionner le travail absolument fantastique de Michael Zulli. On l’avait déjà aperçu aux côtés de Gaiman sur une poignée de numéros auparavant, comme le magistral Sandman #50, « Ramadan« , mais ici son style trouve une expression toute particulière puisque, sous l’initiative de Gaiman déplorant une perte de détails au cours de l’encrage, la colorisation a été appliquée directement aux crayonnés de l’artiste, sans intermédiaire. Le résultat est tout à fait inhabituel pour des yeux habitués aux comics réguliers, et dégage une impression de vie saisissante. Si Marc Hempel, sur le tome précédent, ne devait pas satisfaire tous les lecteurs, ici les premiers chapitres de ce septième volume susciteront décrochements de mâchoires chez tous sans exception.

Mais, pour le meilleur ou pour le pire, ce tome 7 ne se limite pas, en tant que telle, à la Veillée (‘The Wake‘ en vo). Deux graphic novels, précédés de trois ‘interludes’ similaires à ceux que Neil Gaiman avait répartis au fil de son run précédemment, lui font suite. Il y a quelque chose de curieux à proposer une dernière fois ces explorations de l’univers des Infinis après avoir écrit une conclusion aussi définitive que la Veillée. On peut le voir comme un épilogue, et les fans les plus dévots qui même après 72 numéros sont encore sur leur faim seront certainement ravis. Et tant pis si c’est pour relire exactement la même histoire, comme dans le cas du Dream Hunters original collecté ici, faisant suite à son adaptation en mini-série de 2008 collectée dans un tome précédent. L’ordre de lecture proposé par Urban n’est peut-être pas le plus judicieux, même s’il trouve une cohérence chronologique, puisqu’en plaçant Endless Nights et Dream Hunters après la conclusion narrative de Sandman, cette ‘fin’, si soignée et si dense, perd en impact, laissant le lecteur non pas sur la scène, franchement parfaite, de Daniel rejoignant sa nouvelle famille, mais sur le souvenir d’anecdotes d’inspiration variable se chevauchant chaotiquement.

Qu’en tu crois enfin que tu t’en sors quand y en a plus et ben y en a encore!

Sur le numéros #73, on dira peu de choses. Gaiman ramène Robert Gadling, l’immortel apparu dans le numéro #13 de la série qui avait rendez-vous chaque siècle avec Morphée. C’est l’occasion de lui annoncer la nouvelle, apportée par la Mort, qui lui propose, tant qu’à faire, à mettre fin à sa condition d’immortel, proposition qu’il refuse avec humilité. Le numéro, également dessiné par Zulli, recèle de chouettes dialogues entre Gadling et sa compagne, et sa rencontre avec Death est savoureuse, mais au-delà du plaisir de revoir une vieille connaissance, on s’interroge sur sa pertinence au moment d’écrire un épilogue au run – et sa scène onirique finale ne résout pas complètement le problème.

Le numéro #74 remplit quasiment mieux son rôle d’épilogue dans l’ambiguïté unificatrice qu’il entretient sur l’identité du Rêve – est-ce Morphée, ou Daniel ? Ici, Neil Gaiman réutilise le concept des zones floues, introduites dans le Sandman #39, un rappel qui fait écho à celui de nombreux personnages, même s’il s’agit ici d’un concept. Le numéro est également mémorable pour son identité visuelle atypique, prenant le contre-pied des numéros précédents, qui étaient privés d’encrage, puisque ceux-ci ont été entièrement réalisés par Jon J. Muth… à l’encre directement ! On saluera également l’effort du lettreur Todd Klein qui a pris la peine de concevoir une police originale aux airs orientaux uniquement pour orner ce numéro.

« J’ai observé ma vie comme si elle arrivait à un autre. »

Mais l’épilogue le plus intéressant, parmi les trois qui font suite à la Veillée stricto sensu, est le tout dernier de la série, faisant écho au Sandman #19, « A Midsummer Night’s Dream » en se concentrant à nouveau sur William Shakespeare. Le célèbre dramaturge y est montré à la fin de sa carrière, rédigeant sa dernière pièce, La Tempête, dans un parallèle juteux avec Neil Gaiman lui-même au moment d’écrire le dernier numéro de la série. Shakespeare explique par exemple avoir projeté sa personnalité sur ProsperoAriel ou Caliban ; un procédé par lequel Gaiman n’a pas manqué de passer au moment de caractériser chacun des Infinis, et tous les personnages de la saga d’une manière générale. C’est toute une réflexion sur le processus d’écriture qui est étalée ici, sur les sources d’inspiration de l’écrivain, et sur son rapport au réel, à sa famille en particulier.

Vient ensuite The Sandman : The Dream Hunters. Pour ceux au fond qui n’avaient pas suivi, il s’agit d’un véritable roman graphique sorti en 1999. Nous n’entendons pas ici un original graphic novel, dans le sens qu’on lui donne en général dans le monde des comics, puisque c’est réellement un conte en prose, agrémenté d’illustrations, dépourvues de phylactères, de l’oeuvre du peintre japonais Yoshitaka Amano. On y lit en fait de la même histoire qui figurait dans le tome 5 des éditions d’Urban, seulement il y s’agissait de l’adaptation réalisée neuf ans plus tard par P. Craig Russell, qui l’avait adaptée sous la forme d’un comics. Tout respect conservé envers le talent de P. Craig Russell, qui fut le compagnon récurrent de Neil Gaiman au cours de son run sur Sandman, on lui préférera la version originale, autant pour le style noble et saisissant de Amano, dont l’onirisme était peut-être destiné à illustrer une aventure du maître des songes, que pour le plaisir de goûter à la plume de Gaiman sous une forme différente que celle imposée par la structure habituelle d’un comic book. C’est seulement dommage, de la part d’Urban, d’avoir choisi de proposer d’abord l’adaptation tardive, dans le tome 5, avant la version d’origine, qui en tire une lourdeur de répétition nuisant à sa juste appréciation. Du reste, The Dream Hunters souffre du défaut déjà observé dans son adaptation lors de la critique du tome 5, à savoir que les efforts de Neil Gaiman pour écrire « à la manière » japonaise sont trop visibles, et que malgré un travail de documentation sensible, il ne parvient pas toujours à donner le change, par exemple en mentionnant que le héros de son histoire, le moine, et la renarde firent peut-être l’amour, avec une audace (occidentale?) qu’on serait étonné de retrouver dans d’authentiques contes japonais, qu’on imagine plus pudiques.

Seven Drunken Nights

Il reste à parler des Endless Nights, le graphic novel de 160 pages sorti en 2003 qui complète ce volume. Plutôt qu’un récit intégral, il s’agit de sept petites histoires, chacune centrée sur un Infini et illustrée par un artiste différent, qui offre au lecteur un panorama original du panthéon créé par Neil Gaiman. On en retient de fait surtout la partie graphique, tant il est inespéré de voir des noms comme Frank Quitely ou Manara s’atteler à l’univers de Sandman avec leur patte si particulière. Certains personnages de Gaiman se présent d’ailleurs sous un jour tout à fait nouveau selon l’artiste qui leur donne vie, songeons à la Mort, pourtant d’ordinaire déjà avenante, dont la douceur croît encore sous le pinceau de Kindzierski. De même chez Manara, on est guère surpris de voir les scènes érotiques se multiplier, même si, ci et là au cours de la série, une certaine dimension érotique revenait chez Gaiman. Comment ne pas mentionner le passage consacré au Désespoir, constitué de quinze portraits au découpage ciselé – signé, surprise, Dave McKean – proposant de courtes poésies pessimistes visant à mieux cerner un des plus discrets de la famille. Endless Nights est finalement intéressant pour la manière dont il permet aux artistes de s’approprier l’univers de Gaiman avec une liberté plus accrue qu’au sein de la série-mère ; en ressortent des récits certes brefs et ne révélant pas grand-chose que le lecteur familier à l’œuvre ne connaissait déjà, mais d’une originalité rafraîchissante.

Avec ça, on retrouvera comme dans les tomes précédents de nombreux bonus s’étirant sur plus de 100 pages, comprenant une chronologie de la série, des illustrations réalisées lors d’événements ponctuels par des artistes de renom, le script complet de Neil Gaiman pour le numéro final de la série, une batterie d’interviews avec l’auteur révélant de nombreux secrets et subtilités que le lecteur n’aurait su repérer, etc.

Bien que la fin de ce beau voyage survient avant la 100e page de cet ultime tome, l’édition d’Urban prolonge les adieux sur 500 pages supplémentaires. Les fans hardcore seront aux anges, récompensés pour leur fidélité par de nombreux rappels de personnages secondaires qu’on ne pensait jamais revoir. D’autres en tireront peut-être une lassitude, fatigués par la densité de la lecture, exténués par une multiplicité de voix parfois bruyante. L’impression d’avaler la promotion d’une exposition qui se serait déjà close avec les innombrables épilogues et l’excitation de la découverte dissipée depuis longtemps. Pour les uns comme les autres, le résultat est aigre-doux : tristesse en voyant Morphée s’éloigner sur sa barque, ou mélancolie en se remémorant le bonheur des premières heures. Frustration d’adieux qui ne savent pas se terminer, ou amertume, en refermant la dernière page, à l’idée que cette fois, c’est bien fini – quoique, il y a Sandman : Overture.

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wallaby
wallaby

Mais euh… les dessins de Marc Hempel était super !
J’ai eu un peu du mal aussi avec la fin de sandman, un peu longuet. Puis c’est vraiment triste quand tu finis le dernier chapitre. 75 chapitre c’est quand même long, on s’y habitue et quand c’est finis y a cette sensation de manque :/

Blue
Blue

Super review, merci je l’attendais !! Bon ben une bonne conclusion pour Sandman ^^