Review VF - Fables Tome 19 : Au Pays des Jouets
Les points positifs :
  • Des larmes
  • Darien Wolf
  • La morale et la symbolique
  • Des artistes au top
Les points négatifs :
  • Peut rebuter de par sa noirceur

« Dis-moi une dernière chose. Est-ce que quelqu’un saura que j’ai fait ce qu’il fallait faire ? Que j’ai cherché ma sœur en digne chef de meute ? » – Darien Wolf 


  • Scénario : Bill Willingham Dessins : Mark Buckingham, Gene Ha – Encrage Steve Leialoha, Andrew Pepoy, Dan Green – Colorisation : Lee Loughridge, Art Lyon

Après la nomination de Winter comme nouvelle reine du Nord, il est temps pour les Fables de se reposer en célébrant les fêtes hivernales. Néanmoins, sous le sapin se cache, parmi les cadeaux, un mystérieux colis à l’attention de Thérèse contenant un bateau en bois. Mais Blue, me direz-vous, on sait tous que le bateau est sans doute un énième artefact magique. Certes, mais imaginez que celui-ci vous permette de voyager entre les dimensions pour rejoindre un pays où vont mourir tous les jouets abandonnés cherchant désespérément une réhabilitation. Urban réussit à réunir l’intégralité de l’arc Cubs in Toyland (#114 -121) ainsi que The Destiny Game (#122 -123) en un tome se posant d’ores et déjà comme l’un des meilleurs de la saga. Explications.

Toy Story version Trash

« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espoir. » Ces mots écrits par Dante Alighieri il y a près de cinq siècles pourraient parfaitement coller à ceux qui décideront de se lancer dans la lecture de ce 19ème tome de la série. Thérèse est, de la portée des Wolf, celle désirant le plus acquérir un trône et le pouvoir qui va avec. Capricieuse, égocentrique et un poil égoïste, le caractère du personnage avait clairement été explicité lors de la nomination du nouveau roi du Nord dans le tome précédent. Par conséquent, il est évident que lorsque qu’un jouet télépathe lui propose de lui servir sur un plateau d’argent ce dont elle a toujours rêvé, celle-ci saute sur l’occasion. Ainsi, la jeune femme va découvrir le pays des jouets. Contrairement à ce que pourrait laisser penser son nom enchanteur, cet arc scénaristique se révèle être le plus sombre de la série. Willingham prend à contre pied le lecteur, excluant le coté féérique de la Fable auquel il nous avait habitué et se concentre sur la morale que celle-ci est censée transmettre tel un Jean de la Fontaine en plein bad trip. Véritable Château de Disneyland en ruine peuplé d’ habitants en fin de vie, que ce soit le Nounours dont les coutures cèdent une par une ou bien les poupons perdant leur yeux, le pays des jouets peut être perçu comme une critique de ce que ce bon vieux Walt Disney a régurgité des Fables anciennes si chère à l’auteur (mais je m’avance peut être un peu).

Thérèse va vite être confrontée à un problème plus important que la seule vétusté des lieux car en plus d’être coincée sur l’ile, il s’avère qu’aucune nourriture ne peut lui être donnée – celle-ci étant en plastique- et que les jouets lui servant de sujets ne la laisseront partir qu’à la seule condition de les aider à expier leurs péchés. En effet, il sera vite révélé que tous les habitants sont ici pour avoir causé la mort de l’enfant à qui ils avaient été offerts comme par exemple en l’étouffant ou en prenant feu… « Bonjour tristesse » comme disait Eluard. Tous les personnages, très biens écrits de surcroit, doivent ici trouver leur place dans le monde et assumer les conséquences de leurs actes. Thérèse comprend progressivement que le pouvoir qu’elle a tant désiré s’obtient au prix de nombreux sacrifices permettant un développement du personnage sur plusieurs années, le pays des jouets se situant hors du temps. Les jouets, quant à eux, doivent trouver la force de se pardonner et enfin agir afin que d’autres enfants ne subissent pas le même sort que leurs anciens propriétaires, constituant ainsi une sorte de ligue des justiciers de l’enfance. C’est beau, c’est poétique tout en étant tragique, c’est Fables.

Un jeune loup héroïque (SPOILER)

Vous êtes toujours là ? Sur et certains ? Bien, commençons. Darien Wolf, frère de Thérèse, a toujours été présenté comme le chef de la meute. Impulsif, arrogant il peut être perçu comme l’alter égo Fables de Damian Wayne. Néanmoins, malgré ces traits de caractères peut reluisant, celui-ci va révéler qu’il est bien le leader de la portée. Aidé du Tigre mécanique, apparu dans les tous premiers numéros de la série il est bien décidé à libérer sa sœur. Darien devient un personnage réellement attachant au fil des pages que ce soit de part ses répliques biens senties, son assurance et sa volonté à toute épreuve d’aider Thérèse dans une totale abnégation de lui-même. Ainsi, l’auteur entretient la prophétie lancée dans le tome précédent concernant les enfants de Blanche Neige. Alors que le premier enfant est censé devenir roi (Winter), le troisième fera une chose horrible et le quatrième mourra pour l’arrêter. Comme vous l’aurez compris, Thérèse, aveuglée par le pouvoir et la faim commence à perdre la raison et c’est à Darien qu’incombe la lourde tache de l’arrêter. La mort du jeune garçon est un des moments les plus durs et tragiques que la saga ait eu à nous proposer. Au départ toujours plein d’espoir, le personnage est progressivement brisé au fil de ses échecs comprenant qu’il n’a d’autre choix que de sacrifier sa vie pour sauver sa sœur. Par son suicide, l’énergie vitale dégagée permettra de redonner vie au pays des jouets. Et la stop, attardons nous un moment sur ce qu’il vient de se passer. Un gamin de dix ans vient de se suicider –s’empalant sur une queue de billard- devant vos yeux dans le but de sauver sa famille et garantir l’avenir d’autres enfants dans le monde. C’est à ce moment très précis que la série, à mon sens, bascule vers le coté sombre de Vertigo pouvant être située entre l’onirisme mélancolique d’un Sandman et l’horreur d’un Hellblazer, tout cela étant renforcé par le travail d’un Mark Buckingham à son meilleur niveau et dont les planches très fournies dépeignent la violence du monde entourant le jeune homme. Même si par la suite, les tomes biens que sombres le seront beaucoup moins que celui-ci, cet événement laisse place à un postulat simple mais terriblement vrai : aucun personnage n’est à l’abri.

La création d’une prophétie

Ambrose Wolf est le sixième enfant de la prophétie, « celui qui les jugera tous » en racontant l’histoire de sa famille. Adulte, celui-ci dévoile les péripéties ayant conduit la Dame du lac à octroyer à Bigby et sa descendance un destin hors norme. Avec la Dame du Lac, Willingham introduit pour la deuxième fois dans la série un personnage omniscient. Alors que le Narrateur pouvait réécrire la réalité chamboulant les bases de l’univers, la prophétesse possède le pouvoir d’octroyer les destinées comme bon lui semble mais aussi de les échanger. L’auteur s’amuse à user du pouvoir de son nouveau personnage pour dépeindre l’univers parallèle dans lequel Bigby serait mort et où Blanche Neige aurait épousé un autre roi. Il est bon de retrouver le fils du roi du Nord dans son état originel, sans concession et menaçant mais restant néanmoins fidèle à sa parole comme le démontre le dialogue avec la Tortue Monde (apparue dans une des mini histoires du tome précédent pour les deux du fonds qui ne suivent pas). Qui dit Grand Méchant Loup dit aussi violence et le combat final est superbement bien rendu grâce au travail de Gene Ha pour la seconde fois invité sur la série et dont le tableau de chasse se limite à quelques collaborations avec des artistes méconnus : Alan Moore, Grant Morrison pour ne citer qu’eux. Par ailleurs, la révélation finale sur le futur d’Ambrose est une agréable surprise et permet de conclure le tome avec une touche d’humour et de légèreté dont celui-ci est avare.

Tantôt épique, tantôt humoristique mais aussi tragique par moment sans jamais se défère de son enveloppe onirique, la série a su montrer au fil des numéros sa capacité à se renouveler. Ce tome marque un des moments les plus forts et des plus poignants de la série de part ses révélations et son traitement de l’enfance. Certains pourraient voir un rejet de ce qui a fait le charme des Fables le récit tendant vers l’horrifique, mais justement, le principal intérêt d’une fable n’est t’il pas la morale plutôt que son enrobage ? En bref, une lecture majeure qui, plus que vous traumatiser des magasins de jouets, se pose comme un moment clé de la bande dessinée, donnant ses lettres de noblesse à ce média qu’est le comics.